El Nacional, 16 avril
triompher le droit. Nous avons dit comment la milice de rÉquateur, trop souvent commandée par des hommes voués à la Révolution, se distinguait par son libertinage, son mépris absolu des institutions, ses violences efiPrénées. Lors de son court passage au pouvoir, Garcia Moreno avait essayé de l'astreindre aux lois de la moralité et de lui faire contracter des habitudes de discipline ; mais quand le mal atteint certaines limites, il est plus facile de transformer que de réformer. Le président entreprit une réorganisation radicale de l'armée.
N'étant pas d'humeur conquérante, il ne sentait pas le besoin de s'entourer de forces considérables. Quelques milliers de soldats lui suffisaient en temps de paix pour maintenir l'ordre et veiller sur les frontières. Pour avoir sous la main, en cas de guerre, des troupes nombreuses et suffisamment exercées, il créa une garde nationale composée de tous les hommes aptes à porter les armes, depuis dix-huit jusqu'à quarante-cinq ans. Incorporés d'abord dans la garde nationale active, les citoyens prenaient part à des exercices militaires périodiques, pour être versés au besoin, comme réserve, dans les cadres de l'armée. Plus tard, simples auxiliaires, ils servaient de garnison en cas de mobilisation des bataillons actifs. Par cette combinaison, le président se trouvait armé pour la défensive, tout en économisant sur le budget de la guerre des ressources considérables, dont les agriculteurs et commerçants avaient plus besoin que de parades militaires.
Le recrutement de l'armée s'opérait jusque-là comme en pays sauvage. Une escouade de troupiers battait le pays, pénétrait violemment dans les familles, et traînait à la caserne tous les hommes à sa convenance. Les gens aisés se rachetaient à prix d'argent, mais il arrivait qu'une autre bande de chasseurs d'hommes envahissait le pays à son tour et forçait l'exonéré à débourser une
seconde fois une somme versée pour sa rançon. Aussi, quand on prévoyait une nouvelle levée, les jeunes gens fuyaient-ils dans les montagnes ou dans les bois, n*ayant d'autre ressource pour vivre que de se cacher dans les haciendas les plus retirées et d'y travailler pour gagner leur vie. Pour mettre fin à ce brigandage, Garcia Moreno avait obtenu du congrès, dès sa première présidence, une loi de conscription qui ménageait tous les intérêts, en autorisant le remplacement; mais, grâce aux intrigues des libéraux, cette loi resta lettre morte. Ils persuadèrent au peuple, qu'une fois le prix du remplaçant tombé dans les coffres du gouvernement, les recruteurs feraient main basse sur les jeunes gens comme par le passé. La classe riche, qui s'exemptait du service moyennant quelques piastres, fit cause commune avec les libéraux. De toutes parts^ s'éleva un tel toile contre la loi que Garcia Moreno, déjà impliqué dans de graves difficultés, ne crut pas pouvoir en poursuivre l'exécution. Toutefois, il détruisit les abus du système ancien en chargeant de l'enrôlement, non plus des soldats recruteurs, mais les dépositaires de l'autorité civile. Les cas d'exemption furent déterminés avec précision, les illégalités sévèrement réprimées, les violences déférées aux tribunaux.
Cette armée, d'un effectif très restreint, le président la voulait forte, disciplinée, morale, instruite, pleine d'abnégation et de patriotisme. Pour la former aux vertus militaires ainsi qu'au maniement des armes, son premier soin fut de la pourvoir d'officiers capables et dévoués. En attendant la création d'une école militaire, il fonda l'école des cadets, pépinière de lieutenants et de sous-lieutenants, sorte de Saint-Cyr où les jeunes gens des meilleures familles s'initiaient aux mathématiques et à la tactique. Dirigés par d'excellents chefs, ils en sortaient solidement instruits et ornés de toutes
les qualités qui font du soldat un vrai patriote, un héros même, quand sonne Theure des grands dévouements.
L'armée s'enrichit ainsi chaque année d'officiers sérieux, résolus à faire de la carrière des armes une profession honorable entre toutes. Le président stimula leur zèle en détruisant un fléau qui depuis longtemps déconsidérait l'état militaire : je veux dire la prodigalité des grades. Au lieu de les conférer à l'ancienneté comme en Prusse, à l'ancienneté et au mérite comme en France, on les accordait à la faveur, à la crainte, ou encore au besoin de recruter des complices pour tenter une aventure quelconque. Pas d'incident insignifiant qui ne donnât lieu à de nouvelles promotions. De là beaucoup de lauriers, mais peu de cueillis au champ d'honneur. On se moquait de ces mendiants sans vergogne, cousus de titres et de décorations dûs souvent à des actes de basse courtisanerie, quelquefois à de honteux méfaits. Garcia Moreno mit fin à ce scandale qui tuait dans leur germe l'émulation et l'honneur. Les distinctions récompensèrent désormais les services rendus et le vrai mérite. Tout acte de partialité était tellement odieux au président qu'il suffisait de solliciter une faveur pour ne pas l'obtenir.
Parfaitement renseigné sur les progrès modernes, il ne craignit pas de faire des dépenses considérables pour substituer à l'armement ancien les armes de précision adoptées en Europe. De plus, il envoya des officiers expérimentés suivre les manœuvres desarmées étrangères, surtout en Prusse, afin d'étudier les modifications de tactique que l'usage des armes perfectionnées a rendues nécessaires. Aussi, sur un champ de manœuvres, ses troupes équipées à la française, parfaitement armées et exercées, ne le cédaient en rien pour l'aspect guerrier, Tordre et la précision des mouvements, à nos meilleures troupes européennes.
Faut-il le dire? Elles leur étaient sous d'autres rapports bien supérieures. Il semble admis aujourd'hui, dans notre France, qu'une caserne doit se transformer nécessairement en cloaque d^impiété et d'immoralité; autrement, comment expliquer qu'à des jeunes gens de vingt ans, privés de famille, condamnés au célibat, on ôte le frein de la religion en les privant d'aimiôniers et d'exercices religieux? Garcia Morenone se croyait pas le droit d'enlever au père et à la mère l'enfant élevé dans la piété et la vertu, pour en faire une espèce de monstre sans Dieu et sans pudeur. Il fit instituer par Je pape une aumônerie militaire en règle. Les prêtres attachés par l'archevêque aux différentes sections de l'armée avaient pour fonction, non seulement de célébrer le dimanche une messe à laquelle tous les soldats assistaient, mais aussi de leur donner l'instruction religieuse et de les préparer à la réception des sacrements. Outre les exercices pieux de chaque semaine, une retraite spéciale était prèchée chaque année à ces soldats chrétiens, qui se faisaient un plaisir et un devoir d'en profiter. La première de ces retraites produisit sur ces jeunes* gens, peu habitués à réfléchir, des effets si extraordinaires, que la plupart se convertirent et contractèrent depuis, à la grande édification du public, des habitudes de piété et de parfaite régularité. Dans leurs temps libres, au lieu de se livrer à l'oisiveté et au libertinage, ils fréquentaient les écoles que leurs zélés aumôniers ou de dévoués adjoints ouvrirent en leur faveur. Ils apprenaient à lire, à écrire, à calculer, ou se perfectionnaient dans l'étude de la doctrine chrétienne et des sciences profanes. Ainsi assainie, la caserne devint un foyer de régénération, au lieu d'être, comme presque partout, une sentine de corruption.
Un voleur renommé dans tout le pays expiait en prison ses trop longs brigandages. Garcia Moreno lui
fit dire que s'il se convertissait et contractait des habitudes de travail et d'honnêteté, il réduirait sa peine. Docile aux exhortations du président, le condamné mena pendant longtemps une vie irréprochable et mérita d'être gracié. Maiis, à sa sortie de prison, on le conduisit à Garcia Moreno, qui lui dit : « Si je te donne la liberté, tu vas reprendre ton ancien métier, tu tomberas de nouveau dans les mains de la justice, et nous serons obligés de te fusiller. Comme je veux Vépargner cette disgrâce et faire de toi un honnête homme, je t'enrôle dans la milice. Sois bon soldat, et tu monteras en grade. » Le prisonnier servit très loyalement dans l'armée, et comme il n'était pas sans capacités, il y obtint même le grade de lieutenant.
Dans cette armée de soldats chrétiens, la moralité s'élevait à la plus exquis/e délicatesse. Dans une ronde nocturne un lieutenant d'infanterie trouva au milieu de la rue une énorme liasse de billets de banque, qu'il s'empressa de remettre le lendemain matin entre les mains du président. Celui-ci fit rechercher le propriétaire des billets, un commerçant étranger, qui, dans l'élan de sa joie et de sa réconnaissance, offrit au loyal militaire cent piastres de gratification. A sa grande surprise, l'officier refusa ce don, malgré ses instances réitérées, et même en dépit des pressantes sollicitations de Garcia Moreno. « Vous n'avez aucune raison, lui dit-il, pour refuser un présent qu'on vous offre très volontairement et pour reconnaître un acte de loyauté et d'honneur. — Serior présidente, répondit l'officier, c'est précisément mon honneur qui me défend d'accepter : je n'ai fait que mon devoir, je ne mérite aucune récompense. — Très bien, reprit le président ému jusqu'aux larmes en voyant un si noble cœur, mais moi aussi j'ai le droit de donner quelque chose que vous ne
pouvez refuser. » Et ce jour-là même il fit délivrer au lieutenant le brevet de capitaine.
Ainsi élevés et disciplinés, officiers et soldats s'attachèrent au président comme à leur père. Ils craignaient sa sévérité, car les moindres infractions à la discipline était châtiées sans miséricorde, mais ils l'aimaient à cause de son dévouement à leurs intérêts. II leur prodiguait ses soins comme s'ils eussent été ses enfants, s'inquiétait de leurs nécessités, pourvoyait par des pensions aux besoins des blessés ou des infirmes, surtout ne souflrait pas que le payement de la solde subit un instant de retard. Ayant un jour aperçu sous les fenêtres de son bureau un vieil invalide qui se promenait depuis plusieurs heures, il lui demanda ce qu'il attendait : « J'attends Votre Excellence, répondit le soldat, pour la prier de me faire payer ma solde. Voilà un mois que je n'ai rien reçu, et je meurs de faim. » Le président interroge le trésorier, qui affirme être en règle. S'adressant alors au vieux troupier : « Vous m'avez trompé, lui crie-t-il avec colère. Vous mériteriez que je vous fisse fouetter. » L'invalide riposte tranquillement : « Si le trésorier dit vrai, ses livres en feront foi. » Frappé de cette remarque, le président se fait apporter immédiatement les livres de compte et constate que le trésorier négligent, et non le soldat, s'était tiré d'affaire par un mensonge. Montrant alors au coupable la page des recettes : « Écrivez, lui dit7il : reçu du trésorier de la nation cinquante piastres, comme amende infligée par le président de la République en punition d'un vil mensonge. » Le trésorier paya l'amende, heureux encore de s'en tirer à si bon marché, et le vieil invalide se félicita d'avoir un chef assez compatissant pour s'intéresser à la détresse d'un pauvre soldat, assez équitable pour lui rendre justice.
Un autre trait, où la compassion s'unit également à
la justice, fit comprendre à Farinée que jamais chez lui la sensibilité ne remporterait sur le devoir. Un de ses anciens serviteurs, auquel il portait un grand intérêt, ayant embrassé la carrière militaire, s'emporta dans un mouvement de colère jusqu'à frapper le chef de sa compagnie. On tenta de soustraire le coupable au conseil de guerre, mais le président exigea que la justice suivit son cours. Naturellement le conseil de guerre prononça la peine de mort. Aussitôt recours en grâce, supplication des parents^ des amis, du public en faveur du malheureux soldat. <^onvaincu que cVn était fait de la discipline militaire s^il cédait au mouvement de son cœur, le président resta inflexible, tout en laissant voir sa profonde émotion : « Je voudrais faire grâce, dit-il, mais ma conscience s'y oppose. » Le jour de l'exécution, pour ne pas entendre les coups de fusil, il se retira dans l'église d'un faubourg, où il resta en prières, agenouillé sur le sol, jusqu'après le moment fatal.
Restait à créer des magistrats pour compléter la série des agents civilisateurs. Sans doute on ne peut affirmer, avec Garcia Moreno, dans son message indigné de 1865, qu'il n'y avait à l'Equateur ni véritable justice, ni magistrats dignes de ce nom : la mémoire des Pablo Vascones, des Augustin Salazar, des Manuel Espinosa et d'autres illustrations judiciaires protesterait contre cette assertion trop absolue, mais on ne peut nier qu'il y eût de grandes réformes à opérer. Les codes étaient incomplets ou injustes : le président entreprit la tâche immense de les conformer au droit naturel et canonique et d'en combler les lacunes. Afin d'effacer jusqu'aux derniers vestiges de la législation oppressive dont TÉglise avait tant souffert durant un demi-siècle, il pria les évoques de lui signaler les articles du code qui leur paraîtraient en contradiction avec les dispositions concordataires, et, dans son message au congrès de 1873,
il en sollicita TabrogatioD. « Puisque nous avons le bonheur d'être catholiques, dit-il, soyons-le logiquement et franchement, dans la vie publique comme dans la vie privée, dans nos discours comme dans nos œuvres. Effaçons de nos codes jusqu'à la dernière trace d'hostilité contre TÉglise, jusqu'au dernier vestige de Taûtique régalisme espagnol. Tolérer plus longtemps ces lois abusives ce serait, de notre part, une honteuse contradiction et une misérable inconséquence. » Sous la direction de cet homme d'audace et de génie, le congrès ne recula point devant une revision générale du code, harmonisant tous les droits de manière à réaliser la maxime du Maître : « Rendez à César ce qui est h César, et à Dieu ce qui ^st à Dieu. » Si l'on ne biffa point de la législation jusqu'au dernier décret plus ou moins empreint de l'esprit régalien ou révolutionnaire, c'est que le congrès, moins clairvoyant que son chef, •ne distingua pas toujours le virus caché sous Técorce d'un texte en apparence inotfensif.
Après avoir épuré le code, il fallut le compléter. Garcia Moreno se plaignit à bon droit, durant quatre ans , de l'insuffisance des lois, tant pour endiguer le flot révolutionnaire que pour réprimer les désordres moraux. On n'avait pas tenu compte de ce principe si bien formulé par Donoso Cortès, que plus le thermomètre de la conscience descend, plus le thermomètre de la répression doit monter, sous peine de voir la société sombrer dans un déluge de crimes. Sous l'inspiration de Garcia Moreno, le congrès appropria le code pénal à l'état moral du monde moderne, en y introduisant des dispositions sévères contre les blasphémateurs, les concubinaires, les ivrognes, les débauchés , les perturbateurs du repos public, et en général contre tous ceux dont la conduite porterait atteinte à l'ordre ou à la moralité.
Souvent les criminels échappaient à la vindicte des lois, grâce aux articles sur les circonstances atténuantes. Le code admettait comme circonstances diminuant la gravité du délit « la colère, la crainte, l'indigence, un indice favorable sur le caractère du prévenu ». Un jury tant soit peu clairvoyant découvrira toujours dans n'importe quel malfaiteur des symptômes d'irritation ou de crainte, ou du moins quelque indice favorable à son caractère, n'eût-il fait qu'un acte de politesse en sa vie. Aussi la peine de mort n'existait plus que pour mémoire, et les monstres les plus exécrables se tiraient d'aflFaire avec quelques années de détention. Garcia Moreno obtint du congrès de modifier cet article, « comme altérant et annulant toutes les autres dispositions du code par l'impunité qu'il assurait aux criminels ».
Vint alors Tépuration des juges, plus nécessaire encore que l'épuration des lois. Trop souvent on ne rendait point les arrêts, on les vendait au plus offrant. Avocats et magistrats s'entendaient pour tirer du client jusqu'à sa dernière piastre. Du reste, les uns et les autres auraient pu alléguer, comme excuse, la nécessité de gagner sa vie en faisant son métier. Les avocats pullulaient à l'Equateur, comme un peu partout, d'abord parce que le barreau menait aux emplois, ensuite parce qu'on s'élevait au diplôme sans avoir les ailes de l'aigle. Il suffisait de suivre durant un temps déterminé les cours de l'université, de se bourrer la tète d'un certain nombre de textes, et surtout d'avoir des parents assez riches pour payer le grade. Alors on courait les emplois, ou, pour arriver plus vite, les aventures révolutionnaires. Réduit à plaider pour vivre, l'avocat exploitait les malheureux qui se jetaient dans ses filets, embrouillait les causes les plus claires, et le procès se terminait par la ruine du client. Quant aux juges des
tribunaux ordinaires, ils étaient si peu rétribués qu'ils se voyaient réduits à faire un métier ou à vendre leurs sentences. Dans les juridictions supérieures, la politique révolutionnaire influençait trop souvent les jugements. Deux fois, Garcia Moreno lui-même fut victime de ces iniquités, dans l'affaire de Quinche où la cour suprême libéra des anarchistes pris en flagrant délit de rébellion, et à l'occasion du guet-apens de Lima, quand un verdict du tribunal le poursuivit comme assassin de son agresseur. En 1868, profitant d'une affaire irritante qui soulevait la population contre les résidents colombiens, certains jeunes gens attaquèrent ceux-ci à coups de bâton et les maltraitèrent gravement pour satisfaire des vengeances particulières. Il se trouva des jurés pour absoudre ces criminels, ce qui amena des difficultés avec le gouvernement de la Colombie. Au congrès de 1871, Garcia Moreno ne put s'empêcher de dénoncer « les fréquentes prévarications des jurés irresponsables et l'arbitraire de certains alcades qui violent les lois et se moquent de la justice jusqu'à compromettre les relations internationales. Souvenez-vous, ajoutait-il, qu'il n'y a point de liberté là où il n'y a pas de justice, et prenez les moyens efficaces pour prévenir les abus, ou du moins pour les réprimer par des châtiments sévères. » Garcia Moreno s'occupa de cette réforme de la magistrature durant toute sa seconde présidence. Pour atteindre le vice capital de l'institution, il exigea du candidat aux grades une étude sérieuse du droit ; la faveur et l'argent cessèrent d'exercer leur influence sur les examens, en sorte que la multitude des paresseux et des vicieux, ne pouvant plus s'affubler du bonnet doctoral, dut avoir recours à une autre industrie pour vivre. Il assistait lui-même aux examens et posait des questions aux candidats. Un jour, un aspirant au doctorat avait répondu aux examinateurs d'une manière très sa-
tisf disante. « Vous connaissez votre droit, monsieur, lui dit le président, mais savez- vous votre catéchisme? Pour administrer la justice, un magistrat doit connaître avant tout la loi de Dieu. » Et il interrogea Tétudiant, qui resta muet. « Monsiçur, lui dit gravement Garcia Moreno, vous êtes reçu docteur, mais vous n'exercerez pas votre profession avant de savoir le catéchisme. Enfermez-vous pour rapprendre chez les franciscains. » Le gouvernement intervint dans la nomination des juges, exclusivement réservée jusque-là au corps législatif. 11 lui fut dès lors facile d'écarter les incapables ou les indignes, et de confier enfin cette sublime fonction d administrer la justice, non pas à des trafiquants sans conscience, mais à de vrais magistrats. Du reste, afin de prévenir autant que possible toute tentation de prévarication, les juges inférieurs, déclarés justiciables de la cour suprême, répondirent devant elle de leurs arrêts, et se virent, en cas d'injustice flagrante, suspendus de leurs fonctions ou même destitués. Les avocats, convaincus d'avoir accepté une cause notoirement mauvaise, encouraient aussi de graves pénalités.
Le président surveillait les moindres infractions et les punissait avec une inexorable sévérité. Une femme célèbre par ses dérèglements ayant commis un meurtre, les jurés, personnages d'ailleurs très honorables, pour sauver cette misérable créature, épiloguèrent selon leur coutume sur la nature du crime, et la^ condamnèrent simplement à quelques mois d'exil. Révolté d'un pareil scandale, mais impuissant à le réparer par les voies judiciaires, Garcia Moreno résolut du moins de flétrir la lâcheté de ces malheureux jurés. Les ayant fait comparaître en sa présence, il leur tint ce langage : « Vous avez condamné à quelques mois d'exil une criminelle notoirement coupable d'assassinat. Il faut maintenant exécuter la sentence. Comme mes soldats sont occupés,
la loi m'autorise à requérir les simples citoyens pour le transport des condamnés. C'est vous que j'ai choisis pour conduire cette femme à la Nouvelle-Grenade. » Sans se permettre aucune remontrance, les jurés honteux s'en allèrent préparer leurs chevaux pour le voyage, mais le président avait aussi pensé aux montures. On amena devant eux des mulets boiteux, mal équipés, ridicules : « Vous allez faire un service public, leur ditil, et partant voyager aux frais du gouvernement. Ne vous plaignez pas de ces mulets : ils sont moins boiteux que vos arrêts. » Et force leur fut de traverser les rues de la ville, la criminelle au milieu d'eux, sous une grêle de sifflets et de quolibets.
Malgré sa rigidité, le président eut à lutter jusqu'à la mort contre les iniquités et les dénis de justice des jurés, au point que, dans son dernier message, il demanda formellement au congrès d'autoriser le pouvoir exécutif à suspendre l'institution du jury, « là où les justiciables, efirayés de l'impunité accordée aux malfaiteurs, réclament d'autres juges. Sans rectitude dans les jugements, dit-il, il n'y a plus de justice, et la société s'écroule. »
Non seulement il exigeait des magistrats Tintégrité professionnelle, mais, surveillant leur conduite morale, il ne tolérait aucun désordre capable de diminuer leur prestige ou d'entachet leur honorabilité. Comme le prêtre, disaitril, le magistrat doit être irréprochable. On lui apprit un jour qu'un juge de ses amis, distingué par ses talents non moins que par ses services, entretenait des relations suspectes avec une personne de son voisinage. Veuf depuis quelques années, cet ami s'exposait tout naturellement aux commérages du public. Désireux de l'éclairer sans l'oflFenser, Garcia Moreno lui demanda familièrement un conseil, pour calmer, disaitil, les inquiétudes de sa conscience. Il avait parmi ses
employés un homme qu'il aimait beaucoup, dont il n'avait jamais eu à se plaiudre, mais qui malheureusement se déshonorait depuis quelque temps par une vie scandaleuse. Son cœur lui disait de faire Taveugle, mais sa conscience lui reprochait de se rendre, par cette faiblesse, complice du scandale. Était-il obligé d'avertir cet ami, et de le révoquer s'il restait sourd à la monition? Le magistrat, plein de droiture, répondit qu'un chef d'État doit en conscience veiller sur ses subordonnés et réprimer tout désordre public. « Permettez-moi donc, lui dit le président, d'accomplir ce que vous estimez un devoir : ce scandaleux, c'est vous-même. On critique à bon droit vos relations avec telle personne, et vous en feriez autant si vous n'étiez intéressé dans l'affaire. » Le magistrat le remercia de sa charité non moins que de sa discrétion, et dès ce jour rentra dans l'ordre.
Dans la pensée du président, la réforme des lois et de la magistrature devait aboutir à la réforme des mœurs» Grâce aux nouvelles dispositions du code, le gouvernement pouvait extirper des villes les vices d%radants qui en sont la honte, tels que la prostitution, le concubinage, l'ivrognerie. Sans doute, à TËquateur, on répugne encore trop aux pratiques de la civilisation européenne, pour tolérer des maisons officielles de débauche ; on y estime assez la dignité du baptême pour ne descendre jamais à cet état d'infamie notoire et permanente ; mais, comme partout, il se rencontrait dans son sein des personnes éhontées qui, spéculant sur la lubricité, trouvaient plus commode de se vendre que de travailler. Un règlement de police mit ordre à cette industrie d'une manière si absolue que des jeunes filles de famille en renom, convaincues de mauvaise vie, furent internées sans pitié dans une maison de correction. Quant aux concubinaires, avant de les livrer aux
juges, le président les faisait comparaître en sa présence, leur reprochait leur conduite, et les mettait en devoir de choisir entre le mariage et la séparation. « Vous êtes libresde vous perdre, leur disait-il, mais non de scandaliser le public par vos désordres. » Cédant à ses objurgations, les coupables contractaient une union légitime ou se séparaient, avec promesse sous caution de ne plus cohabiter ; mais il comptait si peu sur les promesses des personnes vicieuses, que souvent il les forçait ou à rompre les liens ou à se marier séance tenante. Ayant un jour, dans un de ses voyages, mandé à sa barre un de ces couples criminels, insensibles aux avertissements comme aux menaces, il reprocha vivement, surtout à la femme plus âgée que son complice, l'ignominie de sa vie déréglée. La malheureuse se mit à fondre en larmes, pendant que le jeune homme promettait de légitimer au plus tôt sa situation. Inquiet à bon droit sur l'avenir, Garcia Moreno obtint de Févêque les dispenses nécessaires et fit célébrer le mariage avant son départ. La femme, plus enchantée peut-être que le mari, vantait à tout venant la sagesse du président et sa manière expéditive de traiter les affaires.
L'ivrognerie le préoccupa plus encore que le libertinage, en raison de la dégradation et de Tabrutissement que ce vice engendre et développe, surtout au sein des populations ouvrières. Les ivrognes de profession perdaient, de par la constitution, leurs droits de citoyens; mais, les voyant disposés à supporterxîette privation avec patience, le président édicta contre eux toute une nomenclature de peines. Les individus surpris en état d'ivresse dans les cafés, tavernes, et autres lieux publics, subissaient une amende et un emprisonnement de plusieurs jours; en cas de récidive, la peine était doublée; on déportait dans une autre province Tivrogne incorrigible. Les cabaretiers, complices de ces dégradés,
payaient leur complaisance d'une assez forte amende ; la récidive entraînait la fermetui'e du cabaret. Néanmoins, malgré cette législation sévère, appliquée partout avec constance et vigueur, Garcia Moreno dut avouer, en 1875, Tinsignifiance des résultats obtenus sur les ivrognes de profession. « Le vice de Tivrognerie, dit-il au congrès, a plutôt besoin d'un traitement curatif que de répression. Il est temps d'adopter le pa.rti que conseillent la prudence et rbumanité; c'est-à-dire de créer une espèce d'hospice pour cette classe de fous volontaires, comme il en existe pour les idiots et les lépreux. Dans cet asile, les ivrognes incorrigibles, soumis à un régime hygiénique et au salutaire exercice du travail agricole, deviendront susceptibles de réforme et finiront par se tourner vers Dieu. »
Grâce à cette régénération dans Tordre religieux, militaire et judiciaire, l'Equateur, se trouva donc en possession des biens fondamentaux, religion, justice, moralité, d'où résultent Tordre et la paix. Appuyé sur ces bases de tout véritable progrès, il pouvait, à la suite de son glorieux chef, s'élancer à de nouvelles conquêtes.