Proano, Coleccion dealgunos Escrilos
Pour arriver à l'exécution de cette loi, il fallait des maîtres. Le président fit, derechef, appel aux frères des Écoles chrétiennes, qui accoururent de France au secours de leurs aînés. De vastes installations leur furent préparées, non seulement dans les cités de premier ordre, mais dans tous les centres populeux, comme Latacunga, Guaranda, Ibarra et Loja. Dépenses occasionnées par ces longs voyages, frais d'établissement et d'entretien, rien n'arrêtait le président; et, comme malgré tout, le nombre des instituteurs congréganistes restait insuffisant, il créa, sous leur direction, une école normale de maîtres laïques profondément chrétiens qui, formés par la méthode des frères, devinrent leurs collaborateurs dans les campagnes.
En peu de temps, l'instruction primaire, pour laquelle le président dépensait annuellement plus de cent mille piastres, prospéra d'une manière admirable. Dans l'intervalle d'un congrès à l'autre, plus de cent écoles nouvelles s'élevèrent. On en comptait deux cents en 1869, quatre cents en 1873, et cinq cents au commencement de 1875. La progression du nombre des élèves suivait la même proportion. Les statistiques officielles établissent qu'avant le gouvernement de Garcia Moreno, le chiffre des élèves fréquentant l'école primaire était de huit mille environ. En 1865, après sa première présidence, il s'élevait à treize mille; en 1871,' à quinze mille; en 1873, à vingt-deux mille; en 1815, à trente-deux mille.
Les filles n'entrent que pour une part très minime dans ce recensement. En rapportant les chiffres que nous venons de donner, Garcia Moreno établit que le nombre des filles fréquentant les écoles est des trois quarts inférieure celui des garçons. Cela tient, disaitil, à la pénurie de maltresses et de locaux, et surtout à la difficulté, pour les petites filles, d'aborder les écoles,
les populations se trouvant disséminées à travers des campagnes d'une immense étendue, souvent très accidentées, et sans autres voies de communication que des sentiers étroits et dangereux. Il étudiait les moyens de vaincre les difficultés que la nature elle-même opposait à son œuvre.
Les indiens, qui composent presque un tiers de la population totale, figurent aussi pour un nombre insignifiant dans les tableaux ci-dessus mentionnés. Ils avaient vécu jusque-là sans aucune autre instructipn que le catéchisme. Garcia Moreno créa des écoles spéciales à Tusage de ces pauvres indigènes, et des bourses à Técole normale pour former des maîtres indiens. Malgré tous ces sacrifices, il eut besoin de toute son énergie pour vaincre leur paresse native, et plus encore leurs préjugés, d'autani plus que, dans le but de contrecarrer l'œuvre et Tinfluence de Garcia Moreno, les libéraux insinuèrent aux indiens, jusque-là exempts du service militaire, que le président ne les mettait à l'école que pour les conduire à la caserne. Des impudents osaient même dire aux naïfs indigènes que, leur destinée étant de vivre dans l'ignorance et Tinfortune, s'ils l'acceptaient franchement^ on ne forcerait pas leurs enfants à fréquenter les écoles. Ces pauvres malheureux adressaient aux gouverneurs de province des pétitions dans ce sens, rédigées par les meneurs de Topposition, et l'on avait toutes les peines du monde à les désabuser.
Si l'on joint à ces créations des cours spéciaux pour les soldats et les prisonniers, on verra qu'aucune classe de la population, même la plus infime, ne fut exclue du bienfait de l'instruction. Quant au programme des études, on adopta celui de nos congrégations enseignantes, où la science religieuse occupe la première place. Garcia Moreno eût préféré mille fois laisser Ten-
fant dans Tignorance que de lui apprendre à vivre sans Dieu. Son bonheur, c'était de voir ces milliers d'élèves, grâce à l'éducation de maîtres chrétiens, avancer dans la piété aussi bien que dans la science. Avec des hommes de cette trempe, disait-il, nous régénérerons les familles et' la société.
Toutefois, si l'instruction primaii*e élève les masses populaires, c'est l'instruction secondaire qui forme les classes dirigeantes, et, par là même, exerce la plus grande influence sur les destinées d'une nation. Aussi, dès qu'il eut pris les rênes du gouvernement , le président voiilut-il réorganiser sur une base solide les quelques mauvais collèges de l'Equateur. Il demanda pour cela le concours des jésuites, ces instituteurs modèles, auxquels il avait rouvert une première fois la porte du pays dix ans auparavant, et que la Révolution, aussi stupide qu'impie, en avait expulsés. Sur sa proposition, le congrès autorisa la compagnie de Jésus à fonder des établissements d'instruction dans tout l'Equateur, avec la liberté pleine et entière de suivre leurs méthodes traditionnelles, telles que les expose la Ratio studiorum. Leurs cours, assimilés à ceux des collèges universitaires, jouissaient des mêmes privilèges comme acheminement aux grades.
En se rendant aux instances réitérées du gouvernement et du peuple, les jésuites, devenus sages à Técole de l'expériei^ce, stipulèrent par un traité en règle que, <( dans le cas tout à fait improbable où le gouvernement supprimerait la compagnie de Jésus , les membres de la société ne pourraient être déportés ni dispersés avant un délai de huit mois à partir du jour de la suppression. Ils jouiraient durant ce temps de toutes les garanties constitutionnelles et légales pour régler leur voyage et disposer de leurs biens. » Dains un temps comme le nôtre et sous un régime républicain, les
jésuites ne manifestent pas la prétention de ne plus être chassés ; ils demandent seulement le temps de ramasser quelques hardes pour le voyage et la permission de tracer eux-mêmes la route de Texil.
Ils ne fondèrent que deux établissements sous la première présidence de Garcia Moreno, l'un à Guayaquil, l'autre à Quito; mais, après la suppression de l'université en 1869, l'enseignement secondaire prit un grand essor, et presque toutes les provinces eurent leurs collèges, outre le séminaire diocésain. Le président bâtit à Quito un magnifique édifice, destiné aux jésuites, collège qu'il voulait dédier à saint Joseph, mais que l'archevêque baptisa du nom de saint Gabriel, pour honorer la mémoire de l'illustre fondateur. En somme, deux cents professeurs, employés dans les collèges et séminaires, donnaient l'instruction à plus de mille élèves. L'Église et l'État rivalisaient de sacrifices pour le développement et le perfectionnement de cette œuvre. Dans cette voie le président ne s'arrêtait jamais : « Si les collèges sont bons, disait-il au congrès de 1871, s'ils offrent toutes les garanties désirables de moralité et de progrès, il ne faut point regarder à la dépense pour les multiplier ; s'ils sont mauvais, mieux vaut n'en avoir pas, car la plus terrible calamité pour une nation, c'est de voir la jeunesse perdre ses meilleures années dans l'oisiveté, ou ne se meubler l'esprit que de notions incomplètes, inutiles et fausses.
Sous ce rapport, il n'avait rien à craindre. A l'Equateur comme partout, la compagnie de Jésus formait des hommes et des chrétiens, non des demi-savants orgueilleux, sans éducation et sans mœurs. Dans une distribution de prix à Quito, le recteur du collège, expliquant la méthode d'enseignement, ne cacha point que rinstruction religieuse et l'éducation chrétienne auraient toujours le premier rang chez les jésuites. A
Tappui de sa thèse, il cita cette parole de Quintilien que les professeurs et pères de famille feraient bien de méditer : « Si les écoles, en donnant Tinstruction, devaient corrompre les mœurs, je n'hésite pas à dire qu'il faudrait préférer la vertu au savoir. »
Plus heureux qu'en France, où ils sont obligés de se conformer aux exigences idiotes du baccalauréat universitaire, les jésuites de l'Equateur donnaient aux études linguistiques, littéraires et scientifiques la part qui leur revient dans la.formation de l'intelligence et du cœur. Us n'étaient pas de ces utilitaires qui tuent les humanités pour plaire au matérialisme moderne et compriment l'essor de l'âme vers les régions intellectuelles et morales en l'appliquant d'une manière exclusive aux études professionnelles. Us suivaient à la lettre cette Ratio studiorum qui servit de base aux études durant tout notre dix-septième siècle.
Le président n'oubUait pas que les jeunes fiUes appartenant aux classes supérieures de la société, réclamaient comme leurs frères une instruction en rapport avec leur position. Jusque-là, toute tentative plus ou moins libérale d'éducation féminine avait complètement avorté, par suite de l'incapacité des maîtresses ou le défaut absolu de principes religieux. Garcia Moreno résolut cette difficulté comme toutes les autres en faisant appel aux congrégations. Les religieuses des Sacrés-Cœurs étabUrent à Quito et dans d'autres villes de vastes pensionnats, où Ton s'attacha plus particulièrement à l'enseignement pratique. Chaque année, le public admirait la gracieuse exposition des merveilles produites par l'industrie enfantine, sous la direction de maltresses habiles et dévouées. Enfants et parents, pénétrés de la plus vive reconnaissance envers le président, s'unissaient de grand cœur aux sentiments qui lui furent exprimés au pensionnat de Quito, un jour de
distribution de prix : « Cette maison est Pœuvre de vos mains. Toute cette jeunesse vous regarde comme son père et son bienfaiteur. Chacun de nous prononce votre nom avec gratitude et vénération, et ceux qui viendront après nous vous béniront jusqu'à la fin des siècles. »
Dans ce même ordre d'idées, il faut ajouter aux collèges et pensionnats une école professionnelle, connue sous le nom de protectorat catholique, et dirigée par des frères venus de New- York. D'habiles ouvriers charpentiers, ébénistes, mécaniciens, recrutés chez les peuples plus particulièrement distingués par leurs progrès dans l'industrie, prirent possession d'un spacieux établissement dans le faubourg de Quito, et y ouvrirent des ateliers d'apprentissage. Pour apprécier à sa juste valeur cette création, il faut savoir à quel degré de pénurie, en faits d'objets de première nécessité, d'instruments de travail, et même du mobilier le plus élémentaire, se trouvaient réduits les habitants des Cordillères s'ils ne se procuraient en Europe les produits de nos diverses industries. En formant des artisans indigènes, Garcia Moreno évitait à ses compatriotes des frais de transport qui doublent et triplent les prix des objets importés.
Un enseignement technique de même nature ^ pour les jeunes filles, fut confié aux sœurs de la Providence de Belgique. Les jeunes filles pauvres trouvèrent près d'elles un asile sûr dans un hospice préparé pour les recevoir. « Ainsi, disait le président, le travail et l'instruction, appuyés sur la pratique des vertus chrétiennes, arracheront à la corruption ces victimes du vice et de la misère ^ »
L'enseignement primaire et secondaire rendu acces-