Enseignez toutes les nations
que d'enseigner les doctrines de saint Thomas dans les cours de théologie *. »
La Faculté de droit, qui confine à la théologie, fut réorganisée sur des principes absolument catholiques. Jusqu'alors, le vieux droit romain, commenté par des auteurs libéraux, protestants, ou révolutionnaires, tels que Filangiéri, Vatel, Strada et consorts, avait servi de base au droit public. Delà des jurisconsultes, des avocats, imbus d'idées païennes et absolument étrangers au droit naturel et canonique. Il fallait des hommes nouveaux et des livres nouveaux. Garcia Moreno confia cet enseignement à des membres distingués de la compagnie de Jésus, avec mission d'y faire pénétrer l'esprit chrétien, ce qui déplut singulièrement aux libéraux. Un cours de droit naturel ne peut que choquer la Révolution, dont les principes violentent la nature des choses. Le P. Terenzîani avait particulièrement le don d'offusquer les avocats, parce que, dans son cours de législation, il basait le droit public sur les principes de Tarquini et de Tapparelli, entièrement conformes aux théories gouvernementales de Garcia Moreno. Plusieurs fois, après avoir entendu les thèses de fin d'année, les mécontents s'efiorcèrent d'endoctriner les élèves et de les pousser à la révolte contre leurs maîtres, mais tous leurs efforts échouèrent devant le bon esprit des étudiants et la volonté de fer de Garcia Moreno.
Une difficulté bien plus sérieuse se dressait devant le président : c'était non plus de réorganiser, mais de créer de toutes pièces une Faculté de sciences. Il s'agissait de trouver un corps professoral à la hauteur des progrès modernes et de se procurer tout l'appareil instrumental nécessaire aux démonstrations pratiques. Or,
1. Séance littéraire donnée à 'Quito, chez les PP. Dominicains.
les savants sont rares, même en Europe, et ne s'expatrient pas facilement, surtout quand il faut entreprendre de longs et pénibles voyages. Ensuite, la fréquence des révolutions américaines et Tinstabilité des gouvernements n'invitent guère l'étranger à chercher fortune dans ces parages. Garcia Moreno s'adressa encore à cette classe spéciale de savants dont le dévouement, inspiré par la foi, ne recule jamais devant un sacrifice. C'est aux Jésuites allemands * qu'il demanda des chimistes et des physiciens, des naturalistes, des mathématiciens. Il eut quelque peine à les conquérir; mais enfin il les conquit, aussi profondément instruits qu'infatigablement zélés. Avec eux, dans les bâtiments de l'antique Université, exclusivement dédiés à la culture des sciences exactes, physiques et naturelles, il organisa, sous le nom d'École polytechnique, un centre d'enseignement qui pouvait rivaliser avec nos meilleures facultés de sciences ^.
Les cours de l'école polytechnique étaient spéculatifs et pratiques. Les premiers correspondaient à la faculté des sciences proprement dite; les autres, absolument techniques et d'apphcation, formaient de futurs ingénieurs, arpenteurs, architectes, mécaniciens, fabricants, chimistes, directeurs des ponts-et-chaussées. Ainsi s'ouvraient aux Équatoriens des positions nouvelles pour leurs enfants, qui, jusqu'alors, en fait de carrières libérales, n'avaient que le choix entre le sacerdoce, la magistrature, et la médecine.
Pour enseigner les sciences et leurs applications à
1. Leurs noms méritent d'Otre conservée. C'étaient, outre le R. P. 3Ienten, doyen de la Faculté, les RR. PP. Kolbery, Wenzel, Mulendox, Eppiny, Griinewald, Elbard, Dressel, Wolf, Brugler, Bœtzkes et Sodiro.
2. Ces détails sont extraits d'une brochure de M. Domec, alors professeur de chirurgie à Quito.
toutes les branches de Tindustrie moderne, il faut, outre des professeurs capables, un appareil immense dlnstruments et de machines. Le président ouvrit de larges crédits pour acheter en Europe et transporter à Quito tous les objets nécessaires à renseignement. En quelques années, rinsiallation fut complète. Sans tenir compte de la dépense, Garcia Moreno exigeait les objets les plus perfectionnés en tous genre. A son représentant de Paris qui lui faisait observer qu'une de ses commandes aurait coûté cent mille francs, il répondait : « Achetez ce qu'il y a de meilleur et de plus beau, et ne vous inquiétez pas du reste. »
En parcourant les salles de T Université, les étrangers ne se lassaient point d'admirer les merveilles qui s'y trouvaient rassemblées. Cabinet de physique muni de tous les instruments de mécanique et d'optique; cabinet de chimie; collections complètes de zoologie, de minéralogie et de botanique : rien ne manquait à cette exposition de la science moderne. Après l'avoir parcourue et étudiée, des savants n'hésitaient pas à dire que c'était la plus belle, la plus riche et la plus complète de l'Amérique, et qu'elle l'emportait même sur beaucoup d'universités européennes.
Et cependant, faut-il le dire, tandis que les étrangers exprimaient ainsi leur admiration, l'école polytechnique avait à soutenir de rudes attaques à l'Equateur. Les ignorants se demandaient à quoi bon ces machines et ces polytechniciens; les commerçants et les agriculteurs trouvaient que le gouvernement aurait dû se borner à favoriser l'agriculture et l'industrie; les économistes regrettaient des dépenses folles, faites uniquement, disaient-ils, en vue d'une vaine gloriole; les libéraux envieux rugissaient de voir au gouvernail un homme dont la gloire éclipsait leur ambitieuse nullité; les radicaux francs-maçons écrivaient sans vergogne : « Le jour où
tombera le président, son successeur devra détruire tout ce qu'il a fait, œuvres de charité, voies carrossables, collèges et musées. Il ne faut pas quli reste sur la terre de l'Equateur le moindre souvenir d'une œuvre catholique* ! » On poussa si loin, dans les premiers temps, l'indiflférence et le mauvais vouloir, qu'outre la gratuité des inscriptions au cours de l'école polytechnique, il fallut accorder vingt piastres par mois aux étudiants qui les fréquentaient. Mais bientôt l'évidence du bienfait accabla les déclamateurs les plus haineux, les perspectives d'avenir qui s'ouvraient aux jeunes gens studieux triomphèrent de l'apathie générale, et Garcia Moreno eut la grande joie de voir se développer cet enseignement scientifique sur lequel il voulait asseoir la prospérité matérielle du pays. Il en suivait avec intérêt la marche et les progrès, se faisait une fête d'assister aux exercices publics qui, chaque année, attiraient l'élite de la société quiténienne, et surtout s'applaudissait de trouver les jeunes gens de l'école aussi fermes dans la foi que dans la science. Foulant aux pieds tout respect humain, ces jeunes gens se constituèrent en congrégation, sous la direction du P. Menten, l'illustre doyen de la Faculté. Le 30 juin 1873, cette nouvelle congrégation de la Sainte- Vierge s'installa dans la chapelle où se réunissaient, un siècle auparavant, Los senores de Quito. L'Université sécularisée avait fait une croisade contre la religion : les fils de l'Université catholique, heureux de renouer la chaîne des antiques traditions, reprenaient en main, sous les auspices de la Vierge Marie, le drapeau du Christ et de son Église.
La Faculté des sciences donna naissance à la Faculté de médecine. A vrai dire, s'il y eut des médecins distingués à l'Equateur avant Garcia Moreno, ils durent