‹ Garcia MorenoChapitre 149 sur 183 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

Avant de raconter le lugubre drame qui mterron\{)it le cours des œuvres dont nous venons d'esquisser le tableau, nos lecteurs nous sauront gré d'attirer un instant leur attention sur les vertus intimes de Garcia Moreno. Sans doute ses faits et gestes nous ont révélé Tàme d'un vrai pasteur de peuples ; mais, pour sa gloire autant que pour notre instruction, il convient de faire ressortir les rouages mystérieux de cette noble existence, toute pénétrée d'héroïsme et de dévouement. Ce sera répondre en même temps à certaines accusations formulées par des gens honnêtes mais peu réfléchis.

La nature avait doué Garcia Moreno des éminentes qualités qui font l'homme d'action. Son intelligence, aussi vaste que pénétrante, embrassait d'un coup d'œil les complications des affaires et les raisons les plus capables d'influencer ses décisions. Ce don précieux, joint à l'étude approfondie des questions gouvernementales, imprimait à ses résolutions ce cachet de brusque soudaineté qui effrayait parfois ses meilleurs amis. Au premier coup d'œil apparaissait l'homme de commandement. Taille élancée, constitution vigoureuse, maintien noble et digne, démarche assurée, un peu précipitée comme celle d'un homme qui n'a pas de temps à perdre : tout en lui révélait, avec une activité dévorante, une souveraine énergie. Sa belle tête noble-

ment portée, couverte avant Tège de cheveux blanchis par le travail et les veilles, son front haut et large, commandaient le respect; ses grands yeux, pleins de vivacité, lançaient à certains moments des éclairs d'indignation qui faisaient trembler ; sa voix virile et puissante, ses phrases incisives, coupées, nullement académiques, son style fortement imagé, son ton animé, véhément, donnaient à sa parole une autorité sans réplique. Chaque trait de cette physionomie ardente et expressive dénotait une inébranlable force de volonté.

Les physiologistes, qui expliquent tout par la nature physique, attribueront au tempérament bilieux de notre héros les actes étonnants dont se compose son histoire. Pour nous, sans nier Tinfluence du tempérament sur l'activité de Thomme, nous ferons remarquer que l'énergie naturelle, bonne ou mauvaise selon l'objet auquel elle s'applique, produit indifféremment de grands saints ou de grands scélérats. Outil puissant au service de la volonté, celle-ci en use pour détruire ou pour édifier selon qu'elle se soumet elle-même à l'empire des vices ou des vertus. Heureusement les quatre vertus, qui forment comme les quatre points cardinaux * du monde moral, la prudence, la tempérance, la justice, la force, informèrent si bien l'âme de Garcia Moreno que son énergie native devint cet héroïsme chrétien dont sa vie privée, plus encore que ses actes publics, fournit des preuves sans nombre.

L'homme d'action a besoin d'un guide sûr qui tienne constamment son œil fixé sur le but à poursuivre et les moyens à employer pour l'atteindre. La prudefice, boussole du monde moral remplit cet office. Sans sa direction, le génie fait de grands pas, mais hors de la

1. L'édifice entier de nos bonnes œuvres s'élève sur ces quatre vertus : la prudence, la tempérance, la force et la justice. (Saint Grégoire.)

voie * : c'est le cheval indompté qui lance le char dans Tablme ; Touragan destructeur qui renverse tout sur son passage. L'audace des grandes entreprises ne faisait point défaut aux Mirabeau, aux Danton, aux Napoléon : il leur manquait cette prudence spéciale et très parfaite qu'Aristote appelle la prudence royale ou g-ou vemementale .

Garcia Moréno savait, lui, qu'un chef d'État, vrai ministre de Dieu pour le bien, ne domine sur tous qu'afin d'assurer à tous la véritable félicité. Jamais il ne lui vint à la pensée de profiter du pouvoir pour faire ses affaires et non celles du peuple. Il avait de plus l'intime conviction que les lois du catholicisme sont des lois de salut pour les nations comme pour les individus et que, par conséquent, le premier devoir d'un chef d'État au XÏX* siècle est de réintégrer l'Église dans tous les droits dont la Révolution l'a dépouillée. « Tout pour le peuple et par l'Église, disait-il. Qui cherche avant tout le royaume de Dieu, obtient le reste par surcroît. » Où rencontrer aujourd'hui, en Europe, comme en Amérique, ce principe fondamental de toute saine politique, sinon dans la tète de Garcia Moreno?

Mais pour restaurer le catholicisme sur les ruines de la Révolution, la prudence exige l'adoption des moyens contre-révolutionnaires. Avec le libéralisme gouvernemental inventé tout exprès pour créer la licence, propager les faux cultes, pervertir Topinion en déchaînant contre la vérité les clubs, les cercles et les journaux, le règne du mal est assuré, Et comme Garcia Moreno voulait à toute force le règne du bien, il substitua aux maximes libérales la devise de l'autorité : « Liberté pour tous et pour tout y excepté pour le mal et les malfaiteurs. On ne fait le bien que par force, disait-il, et voilà pour-

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