Ma?ni passus, sod extra viam (Saint Augustin
quoi la force est au service du droit. » Cette prudence parait élémentaire, mais si Ton songe qu'après un siècle de révoliition, de soi-disant conservateurs en sont encore à vanter les bienfaits des constitutions libérales et les principes de 1789, on verra que le don de conseil a dû s'ajouter à la prudence vulgaire pour sortir cet homme de Tornière dans laquelle pataugent tous ses contemporains.
On lui a reproché, outre sa constitution catholique et autoritaire, certains actes de dictature dans des circonstances où la sûreté de TÉtat,^ gravement compromise, exigeait la répression sévère de criminels endurcis: il faudrait prouver que le salut du peuple ne l'obligeait pas à l'emploi de ces moyens, ou qu'un prince doit assister impassible au meurtre de son pays. On l'accuse d'avoir refusé toute concession aux partis révolutionnaires : n'est-ce point le cas au contraire de louer sa prudence? Après avoir vu Louis XVI sur Téchafaud, Charles X en exil, Pie IX à Gaete, peut-on sans démence vanter le système des concessions? On a dit qu'il méprisait l'opinion et n'admettait aucun conseil : le fait est qu'il ne faisait pas de génuflexions devant ce qu'on appelle l'opinion publique. Le gouvernement, selon lui, devait diriger l'opinion, non la suivre; commander à la multitude, non lui obéir. Cela contredit le système parlementaire, mais non le sens commun. Quant aux conseils, il les recevait avec reconnaissance lorsqu'ils lui paraissaient dictés par la sagesse ; dans le cas contraire, il se réservait comme tout le monde, le droit de ne pas les suivre. « Nous vous lâcherons, lui disaient un jour des conservateurs, si vous n'acceptez pas nos idées libérales. — Tant pis pour vous, leur répondit-il. Je n'ai pas besoin de vous, mais vous avez grandement besoin de moi. Le jour où je ne serai plus là pour vous défendre, ces révolutionnaires à qui vous
faites les yeux doux vous dévoreront sans pitié. » La prophétie, réalisée un an après, démontra mais trop tard que Garcia Moreno avait raison contre tous. C'était de Fentêtement, mais cet entêtement à marcher dans la voie du salut malgré les exemples donnés par tous les chefs d'État, malgré les sollicitations de ses amis, malgré les clameurs de la Révolution, ne serait-ce point l'acte héroïque de la plus haute prudence? Ses ennemis l'ont accusé souvent d'agir avec une précipitation téméraire et irréfléchie : « A l'Equateur, répondait-il en souriant, nous trouvons journellement dans les feuilles publiques et les actes des congrès une infinité de projets qui jamais ne reçoivent d'exécution : voilà pourquoi j'étonne tout le monde par la rapidité de mes actes. On ne. tient pas compte de la lenteur et de la maturité des conseils qui précèdent mes résolutions. Je réfléchis beaucoup avant d'agir; mais, une fois ma décision prise, pas de trêve qu'elle ne soit exécutée. »
Quand la prudence a montré le but et tracé la voie, la volonté se met résolument à l'œuvre, pourvu toutefois que les passions égoïstes de l'âme ou les instincts grossiers du corps ne paralysent pas ses mouvements. Trop souvent, surtout dans les régions élevées du pouvoir, l'homme se concentre par orgueil dans sa personnalité propre; ou bien, esclave de la volupté, oublie, comme Hercule, ses hautes destinées aux pieds d'Omphale. Pour sauver la volonté, il faut qu'une seconde vertu, la tempérance, en bridant les passions et les vices, l'empêche de tomber sous leur joug honteux.
Malgré son caractère impérieux et des talents hors
ligne, Garcia Moreno sut rester humble. Jamais cet
homme, que ses ennemis se plurent à taxer d'orgueil
et d'ambition, ne convoita ni ne conserva le pouvoir
fpar un sentiment de satisfaction personnelle. Il ren-
versa les méchants, non pour régner à leur place, mais pour faire régner Dieu. Il n'accepta la présidence en 1861 qu'à contre-cœur; en 1869, il fallut lui faire violence pour le porter au fauteuil une seconde fois. Quand le bien, par suite de Tinsuffisance des lois, lui parut impossible, il donna généreusement sa démission. Jamais il n'ambitionna la popularité; jamais, pour obtenir la faveur de l'idole, il ne fit la moindre avance, ni la moindre concession. Les journaux, de la Révolution lançaient contre lui la calomnie et Tinjure ; il les lisait sans émotion aucune, « trop heureux, disait-il, d'être traité comme Jésus-Christ et son Église. » Un religieux qui lui faisait part de certaines avaçies dont il avait été l'objet, reçut cette réponse si noble et si chrétienne : « Je compatis à vos peines, mais vous avez eu une magnifique occasion de vous enrichir pour l'éternité. Les coups qui vous atteignent vous paraîtront moins rudes si vous les comparez à ceux dont on m'accable tous les jours. Faites comme moi, mettez l'outrage au pied de la croix et priez Dieu de pardonner aux coupables. Demandez-lui qu'il me donne assez de force, non seulement pour faire du bien à ceux qui répandent sur moi, par leurs paroles ou leurs écrits^ les flots de haine qu'ils ont dans leur cœur, mais encore pour me réjouir devant Dieu d'avoir à souffrir quelque chose en union avec Notre-Seigneur. C'est pour moi un vrai bonheur en même temps qu^un bonheur immérité de subir les insultes de la Révolution en compagnie des ordres religieux, des évêques et même du souverain pontife K »
Il lui arrivait parfois de défendre une idée avec animosité, je dirai même avec l'acharnement passionné d'un champion décidé à l'emporter de haute lutte; mais,