Lettre au P. L. 3 février 1874. f
au cours des plus violents débats, on sentait que cette àme franche et loyale luttait moins pour humilier un adversaire que pour exalter et venger la vérité. Avec sa supériorité intellectuelle, sa foi, sa logique, il jugeait sévèrement les théories modernes, qu'il croyait, avec TÉglise, subversives de toute société. Si quelque libéral osait les vanter devant lui^ ou déguiser sous de vaines raisons d'opportunité les tendances de son esprit dévoyé, Garcia Moreno regimbait devant le sophisme et, d'un mot quelquefois excessif, désarçonnait l'imprudent. Alors, pénétrant jusqu'au cœur de la question, il coupait court aux arguties par une démonstration qui Be laissait place à aucun subterfuge. « En arithmétique, disait-il, pas d'éloquence, mais des chiffres; en philosophie et en politique, pas de verbiage, mais des raisons. » Du reste, sur les matières qui n'intéressaient ni la vérité, ni la justice, par exemple sur des problèmes de science ou d'histoire, il discutait avec le plus grand calme et tolérait facilement la contradiction : « Je me suis trompé, disait-il à son adversaire : vous connaissez cette question mieux que moi. »
Comme tous les grands cœurs, il savait reconnaître ses torts et les réparer courageusement. Un jour qu'il était accablé de besogne et de plus surexcité par la maladresse d'un architecte auquel il avait confié des travaux importants, un ecclésiastique interrompit son travail pour lui faire une communication soi-disant pressante. Il le reçut assez brusquement, et, comme il s'agissait d'une affaire insignifiante, le congédia plus brusquement encore : « Ce n'était pas la peine, lui ditil, de vous déranger ni de me déranger pour une pareille vétille. » Le prêtre se retira passablement morlifié. Le lendemain il ne pensait plus à cette incartade du président, quand de bon matin il le vit arriver pour lui demander pardon de sa conduite violente et irrespectueuse.
Plusieurs fois, à la suite d'un mouvement de vivacité, il s'humilia jusqu'à faire des excuses aux personnes qu'il avait contristées. Un officier de ses amis, pour des raisons futiles, avait cessé de le voir et de le saluer. Le rencontrant un jour, le président l'aborde sans façon : « Je te nomme mon aide de camp, » lui dit-il. L'officier stupéfait ne répondait pas : « Tiens, ajouta-t-il en s'inclinant devant lui, si tu veux ma tète, la voilà! » Ils se réconcilièrent et restèrent bons amis.
Jamais il ne se prévalut de ses œuvres, qui cependant excitaient Tadmiration du monde entier. Dans les congrès, il n'en parlait que pour rendre gloire à Dieu, persuadé qu'il devait tout à sa grâce. Aussi demandait-il constamment qu'on voulût bien l'aider en priant pour lui. Durant sa seconde présidence, il adressait à la fin de chaque année un circulaire aux évêques pour solliciter des actions de grâces et présenter à Dieu ses nouvelles requêtes. Dans des lettres particulières adressées aux prélats qui jouissaient de toute sa confiance, il les pressait de lui signaler ceux de ses actes qui auraient pu leur paraître répréhensibles, ainsi que les moyens d'utiliser son pouvoir d'une manière plus avantageuse à la cause de Dieu et de son Église. Ainsi pénétré de son impuissance à faire le moindre bien sans le secours d'en-haut, il attribuait ses succès à la protection de Dieu et de la Vierge Marie, aux bénédictions de Pie IX, aux prières de sa sainte mère et d'une sœur aveugle, pour laquelle il professait une grande vénération. Un professeur de botanique, ayant mis la main sur une fleur non encore qualifiée dans la flore du pays, lui demanda la permission de la baptiser du nom de Tacsonia Garcia-Moreno, « Si vous voulez me faire plaisir, lui répondit le président, laissez de côté ma pauvre personnalité; si votre fleur est rare, jolie, inconnue à l'Equateur, faites hommage de votre trouvaille à la
Fleur du ciel : appelez-la Tacsonia Mariée, » L'homme qui s'oublie à ce point ne laissera pas Tamour-propre détourner sa volonté des grands intérêts commis à sa garde.
La volupté n'avait pas plus de prise sur son cœur. Malgré son naturel ardent et passionné, jamais il ne permit à Fenchanteresse d'asservir aux sens ses nobles facultés. Il traita son corps comme un esclave ou plutôt comme une béte de somme, dont la fonction est d'exécuter les ordres de Tàme, sa souveraine maltresse. Pour lui, point de fêtes, de plaisirs, de divertissements plus ou moins honnêtes, de passe-temps plus ou moins licencieux, mais la vie de travail régulière et uniforme. Debout dès cinq heures du matin, il se rendait vers six heures à l'église pour y entendre la messe et se pénétrer, par une méditation sérieuse, des grands devoirs du chrétien et de l'homme d'État. A sept heures, après une visite aux pauvres de l'hôpital, il s'enfermait dans son cabinet pour travailler jusque vers dix heures. Venait alors un déjeuner bien frugal et bien court, puis l'on voyait le président s'acheminer vers le palais du gouvernement, où jusqu'à trois heures il s'occupait avec ses ministres des affaires publiques. Après le diner, qui avait lieu vers quatre heures, sa récréation consistait à faire quelques visites, inspecter les travaux publics, ou pacifier les différends qu'on lui soumettait. Rentré à six heures, il passait la soirée en famille avec quelques amis. Quand neuf heures sonnaient, alors que tout le monde allait prendre son repos, il se retirait pour achever sa correspondance, lire ses journaux, et travailler jusqu'à onze heures, souvent même jusqu'à minuit. Tel était son ordre du jour dans des moments de calme.
Hais souvent, comme nous l'avons vu, le calme faisait place à l'orage, la vie régulière à la vie tourmentée.
Alors il marchait ou travaillait jour et ûuit, selon les nécessités du moment. Son âme indomptable ne connaissait point d'impossibilités, son tempérament de fer résistait à toutes les fatigues. Dans ses inspections, combats, voyages, il se contentait de quelques heures de sommeil, souvent, sur la terre nue, ou enveloppé dans une simple couverture. Un prêtre lui oflfrit un jour un lit de camp : « Jamais, dit-il ; il ne faut point gâter son corps. Donnez-lui un lit aujourd'hui, demain la terre lui paraîtra dure. » Quand le devoir l'appelait, il montait à cheval par les temps les plus affreux, et traversait bois et montagnes avec une incroyable vitesse. Sur cette route de Quito à Guayaquil qu'il parcourut tant de fois, il arriva un jour dans un village où ne se trouvait d'autre maison habitable que celle du curé. C'était la saison des pluies, et le pauvre voyageur se présenta trempé jusqu'aux os. Après une modeste réception, le bon prêtre lui offrit un lit pour se reposer. « Mouillé comme je le suis, lui dit le président, je ne puis ni me deshabiller ni ôter mes bottes : demain il me serait impossible de les remettre. » Il se coucha sur un canapé et dormit jusqu'au matin. A quatre heures, frais et dispos, il remoùtait à cheval et continuait sa route.
Au travail et à la fatigue s'ajoutait, pour endurcir et mèter le corps, la plus rigide sobriété. Dans les pénibles excursions dont nous venons de parler, le président se contentait pour toute nourriture d'un peu de biscuit, de chocolat, et de quelques gorgées de café noir. Du reste, en tout temps, sa table était simple et presque pauvre. Rarement il se permettait l'usage du vin; jamais il ne donnait de festin ni n'acceptait d'invitation.
« Un chef d'État, disait-il, doit vivre pour travailler, non pour s'engraisser. » En dépit des indispositions, des excès de fatigue, du manque absolu d'aliments
substantiels, il pratiquait scrupuleusement les jeûnes et les abstinences imposés par TÉglise.
Ainsi dressé au travail et à la discipline, le corps se remettait chaque jour à sa rude besogne sans regimber contre l'aiguillon. Garcia Moreno faisait Tœuvre de dix ouvriers, contrôlait par lui-même toutes les correspondances, expédiait à ses subordonnés lettres, comptesrendus, ordres de toute espèce, discutait avec les intéressés affaires, entreprises, projets de loi, plans de campagne, et trouvait encore le temps de creuser les mystères de la philosophie et de Thistoire, des sciences et de la religion. Jamais, par dégoût ou lassitude, il xie remit au lendemain une lettre ou une affaire. « Vous ne pouvez vous tuer, lui disait-on quelquefois : cette personne attendra. — Dieu peut faire attendre, répondaitil en souriant; moi; je n'en ai pas le droit. Quand Dieu voudra que je me repose, il m'enverra la maladie ou la mort. » Un jour cependant, son minisire Carvajal, voulant lui procurer quelques heures de délassement, l'entraîna, d'accord avec les autres ministres, dans une hacienda qu'il venait d'acheter. Après une course à cheval de plusieurs lieues, Garcia Moreno inspecta l'é- • tablissement, Carvajal offrit à ses hôtes un repas somptueux, puis d'excellents cigares et un jeu de cartes. Le temps passe vite dans ces doux exercices, et les ministres ne semblaient pas s'en apercevoir. Quand, vers le soir, Garcia Moreno donna le signal du départ, Carvajal le supplia de prolonger la visite, ajoutant qu'il se considérerait comme offensé s'il refusait de passer la nuit sous son toit. — « Je consens volontiers à rester, dit Garcia Moreno, mais vous, messieurs les ministres, êtes-vous capables de passer la nuit et de vous trouver à votre poste demain à onze heures? » Ils lui répondirent par une affirmation solennelle, et l'on se remit à jouer. A minuit cependant on reprit le chemin de la ville.
Le lendemain, à onze heures, Garcia Moreno arrivait comme de coutume au palais du gouvernement pour se mettre au travail. N'y trouvant personne, il dépêcha une estafette à chacun de ses ministres pour leur signifiet* d'avoir à se rendre immédiatement à leur bureau respectif.
Cette vertu de tempérance qui ruine les vices et soumet les passions aux exigences de la grande raison, suppose déjà Ténergie de la volonté; toutefois, pour atteindre aux sommets élevés des grands devoirs, sans reculer devant les difficultés, ni devant les dangers, ni même devant la mort, la volonté doit être affermie par une autre vertu qu'on appelle spécialement la force, et (dont le rôle, en inspirant Taudace des grandes choses, est de bannir absolument toute crainte. Dieu avait doué Garcia Moreno de cette force, qui fait les héros. Il suffisait de le voir au moment du danger pour être frappé de son intrépidité. Sa voix brève et puissante, son geste impérieux, son regard entlammé, son imperturbable sang-froid, faisaient penser au juste d'Horace qu'aucun cataclysme, même l'écroulement d'un monde, ne saurait émouvoir. Son énergie naturelle s'était développée par des actes de courage inouïs. Dès sa jeunesse, nous l'avons dit, il travaillait à vaincre les mouvements instinctifs de crainte en se familiarisant avec les plus grands dangers, sous les roches branlantes et au fond des volcans. Les batailles, les révolutions, les complots journaliers de ses ennemis, lui firent envisager la mort comme un événement auquel il fallait s'attendre à chaque instant. Étant un jour à Guayaquil, il apprend qu'une conspiration s'ourdit contre lui et qu'à ce moment-là même les conjurés tiennent un conciliabule chez un coiffeur de la ville. A cette nouvelle, il se rend chez le coiffeur, prend un i^ège et demande qu'on lui coupe les cheveux. Stupé-
faits et tremblants, au lieu de se jeter sur lui pour Tas- Bassiner, les sicaires s'esquivèrent au plus vite. Par amour pour la patrie, il acceptait la mort comme un sacrifice nécessaire. De là les paroles prophétiques de Tode à Fabius : « De sinistres présages attristent mon âme, des images sanglantes tourbillonnent autour de moi dans mes songes agités;... la balle d'un scélérat me percera le cœur; mais si ma patrie, délivrée de Foppression, respire enfin librement, volontiers je descendrai au tombeau. » La grâce divine, en pénétrant chaque jour plus avant dans son àme si profondément chrétienne, la trempa plus fortement encore : non seulement il ne craignit plus la mort, mais comme les saints, comme les martyrs, il la désira par amour pour son Dieu. Que de fois dans ses lettres, dans ses conversations, dans ses messages aux chambres, il lui arriva de formuler ce vœu : « Quel bonheur et quelle gloire pour moi, si je pouvais verser mon sang pour Jésus-Christ et son ÉgUse ! »
Parvenue à cette hauteur, la volonté, dégagée de toute influence malsaine, s'établit dans une rectitude parfaite, c'est-à-dire dans la justice y la quatrième vertu qui perfectionne l'homme moral. « Fais ce que dois, advienne que pourra : » telle est sa devise, devise qu'on pourrait graver dans les armes de Garcia Moreno, aussi bien que sur l'écusson de n'importe quel pieux chevalier. Comme le divin Maître, dont il était le représentant en sa qualité de chef d'État, Garcia Moreno résolut « d'accomplir toute justice », et de mettre au service du droit son àme tout entière.
Le premier droit violé qu'il rencontra sur son chemin fut le droit du Christ, « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Au lieu de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » le César révolutionnaire avait trouvé bon de confisquer tous les droits de
Dieu pour se les adjuger au nom des droits de rhomme. Garcia Moreno ne s'arrêta pas devant cette usurpation séculaire, acceptée par l'opinion, défendue par les puissants, et sanctionnée par les chartes et constitutions des deux mondes : au nom de Féternelle justice et du droit du peuple, que la révolte contre Dieu conduit fatalement à un abime de malheurs, d'un coup de main il jeta par terre l'édifice de la Révolution. Les libéraux en appelèrent aux lois écrites par eux : il leur opposa les lois écrites par Dieu dans le cœur de l'homme. Ils prirent les armes : il les battit en ving^t rencontres; ils complotèrent sa mort : il traîna les assassins à Téchafaud. Vainqueur à force d'héroïsme, il traça d'une main ferme la constitution chrétienne, qui termina la Révolution des droits de l'homme par une nouvelle et solennelle promulgation des droits de Dieu.
Durant cette lutte à outrance contre le satanisme moderne, lutte de vingt années dont nous avons raconté les péripéties émouvantes, il ne cessa de braver la mort simplement, sans emphase, comme un homme à qui l'héroïsme ne coûte rien dès qu'il s'agit d'un devoir à remplir. Supposez un siècle moins positif et moins impie que le nôtre. Garcia Moreno deviendrait un de ces héros légendaires dont on raconterait les hauts faits, comme on s'entretient des exploits du Cid et de Roland. Hélas! ces nobles récits feraient peut-être surgir l'homme que Garcia Moreno souhaitait à la France, après nos désastres de 1870 : « Quel malheur, s'écriait-il pendant la Commune, que cette France dont j'aime tant le glorieux passé soit gouvernée par des bandits? Conduite par un homme d'énergie, elle reprendrait bientôt son rôle de fille aînée de l'Église. »
Après Dieu, le peuple. La justice distributive exigeait une répartition plus équitable des dignités et des emplois. Au risque de s'attirer les haines implacables,
Garcia Moreno ne consulta dans la collation des charges que le mérite et les aptitudes. Ni partialité, ni compromission, ni lâcheté; solliciteurs, protecteurs, parents ou amis se voyaient impitoyablement écq^duits. « Le mal du siècle, disait-il, est de ne plus savoir dire non. Vous briguez cet emploi comme une faveur; je vous réponds : Fhomme pour Temploi, non Temploi pouç l'homme. » La Révolution, dont la conscience peu scrupuleuse crée au besoin des sinécures pour nourrir ses séides aux frais des contribuables, se moquera de ce juste qui crut pouvoir gouverner selon les principes de la saine morale, sans acheter ni corrompre les âmes; les gens honnêtes, au contraire, admireront ce phénomène, aujourd'hui très rare dans les États républicains, voire même dans ces républiques déguisées qu'on appelle monarchies parlementaires.
Son amour de la justice le rendait impitoyable envers quiconque profitait de sa position ou de son autorité pour dépouiller les malheureux. Son respect du droit était tellement connu de tous, que les faibles opprimés par les puissants préféraient soumettre leurs différends à son arbitrage que de recourir aux tribunaux. Dans ses courses à travers les provinces, sur les routes, dans les auberges, il était assailli de pauvres qui réclamaient justice. Il les accueillait avec bonté, écoutait leurs plaintes, comme saint Louis sous le chêne de Yincennes, et, quand il avait prononcé son jugement, la cause était finie, chacun s'en allait content. Des indiens \u$ racontèrent un jour qu'un riche propriétaire n'avait trouvé rien demiçuxpour arrondir et agrandir son beau domaine que d'y enclaver, au moyen d'une ligne droite des parcelles de terrain qui leur appartenaient. Trop pauvres- pour plaider avec un tel adversaire, ils avaient attendu le président sur la route pour lui demander justice. Le seigneur et l'indien étaient égaux au tribu-
nal de Garcia Moreno. Il condamna le riche propriétaire à restituer les terrains volés, et de gluà le destitua des hautes fonctions qu'il occupait. Une autre fois, il vit arriver une pauvre veuve à qui Ton avait extorqué dix mille piastres : elle lui conta son histoire et se mit à fondre en larmes. Ému et indigné, Garcia Horëno dit à son trésorier : « Donnez à cette femme dix mille piastres. — Et qui les remboursera? Un tel, dit-il, en nommant le voleur : inscrivez la somme à son compte^ » Il manda Tindividu, lui reprocha son crime, et lui fit verser les dix mille piastres.
On s'adressait d'autant plus volontiers à lui pour avoir raison d'une injustice, qu'avec sa droiture native, sa finesse d'esprit, aiguisée encore par la prudence chrétienne ^ son habitude de sonder le cœur des méchants, il découvrait la vérité plus rapidement et plus sûrement que le meilleur j*ige d'instruction. On, cite de cette perspicacité presque intuitive des traits merveilleux. Il trouvait dans son esprit inventif les moyens les plus originaux pour forcer les coupables à s'exécuter, même quand la légalité se déclarait impuissante. Une pauvre veuve lui exposa un jour dans une auberge qu'un escroc lavait dépouillée de tout son avoir. Pour élever ses enfants elle avait dû se défaire d'une petite propriété contre la somme d'un millier de piastres, que Tacheteur avait promis de lui payer dans un mois, mais dont il s'était fait donner quittance sur-le-champ. Le mois écoulé, comme l'argent ne venait pas, elle l'avait réclamé de l'acheteur qui, pour toute réponse, avait "exhibé le papier dûment légalisé, puis avait jeté l'importune à la porte. A ce jécit, dont il était impossible de suspecter la sincérité, Garcia Moreno ne put retenir un mouvement d'indignation; mais, se ravisant aussitôt» il chercha dans sa tête de quel stratagème il pourrait user pour contraindre ce maître filou à dégorger les
piastres volées. La justice était évidemment blessée, mais la légalité, ne pouvait rien pour guérir la blessure. , Ayant fftit comparaître devant lui le spoliateur, il lui demanda s'il était vrai qu'il eût acheté la propriété d'une pauvre veuve. Sur sa réponse affirmative, il ajouta d'un ton paternel : « Cette femme a besoin d'argent et se plaiut que vous lui fassiez attendre trop longtemps la somme que vous lui devez. » Le hardi voleur jura ses grands dieux qu'il avait payé sa dette, dont il avait une quittance en bonne et due forme. Garcia Moreno s'attendait à cette protestation : « Mon ami, dit-il, en feignant la surprise, j'ai eu tort de suspecter votre loyaujté; je vous dois une réparation. Il y a longtemps que je cherche un honnête homme de votre espèce pour un nouveau poste que je vais créer : je vous nonrnie gouverneur des lies de GaUapagos; et comme il ne convient pas qu'un grand dignitaire voyage sans escorte, deux agents vont vous accompagner à votre domicile où vous ferez immédiatement vos préparatifs de départ. » Làdessus il congédia l'escroc en lui jetant un regard terrible. Celui-ci se retira plus mort que vif, rêvant aux îles de GaUapagos, à ces rochers perdus au milieu des mers sur lesquels, plus abandonné que Robinson, il ne trouverait d'autre compagnie que celle des serpents et des bêtes sauvages. Dans son désespoir, il fit appeler la veuve, lui compta son argent, la suppliant à genoux d'obtenir la révocation de la fatale sentence. Celle-ci raconta au président comment le fourbe s'était exécuté, et demandait en grâce de ne pas aller aux lies GaUapagos : « Je l'en avais cependant nommé gouverneur, dit Garcia Moreno en souriant : puisqu'il ne 'tient pas aux dignités, annoncez-lui que j'accepte sa démission. »
Jamais Garcia Moreno ne commit sciemment une injustice à l'égard du prochain. Les moindres domma-
ges, causés même involontairement, troublaient sa conscience délicate. Pendant la guerre de 1859, des soldats avaient détruit une maison pour se procurer du combustible. S'étant plus tard rappelé ce jEait, il crut de son devoir d'indemniser le propriétaire et chargea Févêque de le découvrir.
Forcés de rendre hommage à sa justice, les ennemis du président lui ont reproché d'avoir outré ce sentiment jusqu'à se montrer inexorable. Le fait est qu'il péchait plutôt par excès de clémence ; plus d'une fois il dut se repentir d'avoir gracié des conspirateurs incorrigibles qui profitaient de ce pardon libéralement octroyé pour ourdir de nouvelles trames contre son gouvernement. Un de ces révolutionnaires émérites^ le colonel Vivero, se vit réduit, pour éviter les poursuites des sbires, à se cacher dans les environs de la capitale. Bientôt, fatigué de cette vie d'ilote, il résolut de s'éloigner, et fit demander à un commerçant de Quito une certaine somme d'argent qu'il lui avait confiée. Après avoir éconduit son messager sous différents prétextes, celui-ci finit par promettre à Vivero lui-même, accouru nuitamment pour demander des explications, qu'il le rembourserait le lendemain. Dans l'intervalle, le fourbe informa Garcia Moreno que le colonel Vivero, caché sous un déguisement, tramait une nouvelle insurrection, mais qu'ayant réussi à l'attirer dans sa maison à une certaine heure de la nuit, les sbires pourraient facilement l'y saisir. Vivero, pris au piège, comparut devant le président, qui lui demanda raison de ses courses nocturnes, le menaçant du conseil de guerre : « Faites de moi ce que vous voudrez, répondit le colonel, mais que ce scélérat de marchand ne bénéficie pas de sa trahison. » Et il expliqua comment ce malheureux l'avait livré pour se libérer de sa dette. Obligé de confirmer la déposition de Vivero, le maiv
chaDcl fut jeté en prison comme traître et escroc : « Quant à vous, colonel, dit Garcia Moreno, vous êtes libre : allez, et ne conspirez plus. »
C'est de la grandeur d'àme que de lâcher un mortel ennemi lorsqu'on le tient dans les mains, mais cette générosité, exercée hors de saison, dégénérerait en faiblesse coupable. Avec un chef qui eût pardonné aux Maldonado, aux Campoverde, aux brigands du Talca, l'Equateur devenait la proie des anarchistes. Pour épargner le sang de quelques coupables, le président aurait laissé verser à flots le sang des innocents. Cette raison de haute justice, il la fit valoir à un religieux qui intercédait en faveur d'un jeune homme, pris les armes à la main dans la dernière émeute de Cuenca et déporté pour ce crime. Ni le repentir de l'exilé ni l'inconsolable douleur de sa mère ne purent le fléchir : « Nous avons assez d'assassins à l'Equateur sans celui-là, dit-il à l'intercesseur. Vous vous attendrissez sur le sort des bourreaux : moi, j'ai pitié des victimes. »
Achevons ce portrait en montrant que, dans les âmes supérieures, la justice n'exclut jamais la bonté. La justice, qui consiste dans l'accomplissement du devoir à l'égard de tous, compte parmi ses annexes, dit saint Thomas, la douceur, l'afl'abilité, la piété filiale, qui sont aussi des devoirs. On apprendra donc sans étonnement qu'à la force du caractère, à l'amour passionné de la justice, se joignait dans le cœur de Garcia Moreno la plus exquise bonté. Ce que nous avons rapporté de son aS'ectueuse charité pour les orphelins, les pauvres, les malades, les prisonniers, le prouve surabondamment. Le peuple du reste ne s'y trompait pas. Lorsqu'il rentrait chez lui pour prendre un peu de repos, on le voyait sans cesse escorté de pauvres et de riches, de prêtres et de séculiers, qui lui demandaient audience. Il écoutait patiemment les uns et les autres, aidait
éeux-ci de ses conseils et ceux-là de sa bourse. Si tous les malheureux qu'il a secoul*us pouvaient parler, on Tadmirerait plus encore comme bienfaiteur de ses subordonnés que comme libérateur de son pays. Le spectacle de la douleur surtout Fattendrissait et faisait naître dans son cœur de vifs sentiments de compassion. Un soir qu'il s'acheminait vers sa demeure avec quelquesuns de ses amis, il rencontra sur la route un petit enfant tout en larmes : « Qu'as-tu donc, lui dit-il, pour te désoler de la sorte? — Ma mère vient de mourir, » répondit l'enfant en sanglotant. La défunte était la femme d'un officier des plus recommandables. Très affecté de cette nouvelle, le président s'efforça par quelques bonnes paroles de calmer le pauvre petit, et, prenant congé de ses compagnons, se dirigea immédiatement vers la maison de l'officier pour lui porter aussi quelques mots de consolation.
Avec ses amis, il se montrait toujours simple, expansif, enjoué même, tout en conservant une certaine di- • gnité. Sa conversation, facile, intéressante, instructive, charmait toute une société. Initié aux différentes branches de la science, il parlait médecine avec les médecins, jurisprudence avec les avocats,- théologie avec les ecclésiastiques, agriculture avec les paysans, et chacun de ses interlocuteurs trouvait la soirée trop coiirte. On remarqua sous ce rapport que son âme se modifia sensiblement durant les vingt-cinq dernières années dé sa vie. Lors de sa première présidence, la fermeté, qui imprime le respect, domina dans son air comme dans ses actes : il le fallait pour contenir la meute féroce déchaînée contre lui. Dans la dernière période de sa vie, le pays devenu calme et paisible, on vit sa figure se rasséréner et la bonté de son cœur se manifester plus librement. De savants Européens, peu prévenus en sa faveur, après quelques entretiens particuliers, se reti-
raient plus étonnés de sa parfaite amabilité que de l'immensité de ses connaissances.
C est surtout dans Fintérieur de sa famille que la tendresse de son âme s'épanchait tout entière. Il aimait à vivre au milieu de ceux qui l'aimaient, et dont le travail et les événements le forçaient trop souvent à se séparer. Sa femme, pour laquelle il n'avait aucun secret, partageait ses joies et ses tristesses. Quand Dieu lui ravit sa petite iBlle, cet homme, eh apparence si rude et si austère, longtemps inconsolable, ne fit que pleurer. « Oh ! comme je suis faible, s'écriait-il , moi qui me croyais si fort ! » Sa tendresse se concentra sur son fils, dont il voulait faire un autre lui-même! Il Téleva , néanmoins sans fedblesse, dans l'amour de Dieu et du devoir. En 1874, il présenta cet eûfant au directeur des frères, avec cette simple recommandation : « Voilà mon fils, il a six ans : ce que je désire, c'est que vous fassiez, de lui un bon chrétien. La science et la vertu en feront un bon citoyen. Ne le ménagez pas, je vous prie, et s'il mérite une punition, ne voyez pas en lui le fils du président de la République, mais un simple écolier .qu'il faut redresser. »
Nous avoqs déjà dit qu'il aimait passionnément sa mère. Dieu la lui conserva jusqu'à l'âge de quatrevingt-quatorze ans, et toujours il professa pour elle la même tendresse et la même vénération. Elle mourut en 1873, le jour de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Aux sentiments de condoléance qui lui furent exprimés ep cette circonstance, il répondit comme un parfait chrétien : « Félicitez-moi plutôt : ma mère a vécu près d'un siècle ; c'était une sainte ; elle est morte le jour du Carmel : elle est au ciel. » Son cousin, l'archevêque de Tolède, neveu de la défunte, lui écrivit à Toccasion de la perte qu'il venait de faire. Dans sa réponse, chefd'œuvre de sentiment chrétien, après avoir remercié le
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prélat d'avoir bien voulu offrir le saint sacrifice pour le repos de cette chère âme, il ajoute : « Je suis sût que Dieu a déjà récompensé ses admirables vertus. Audessus de tout resplendissait dans sa belle âme la foi la plus vive que j'aie jamais connue, foi vraiment capable de transporter des montagnes. Bien que d'un naturel excessivement timide, elle était courageuse jusqu'à l'héroïsme quand il s'agissait d'affronter une disgrâce ou un péril quelconque pour remplir un devoir. Combien de fois dans mon enfance, elle s'efforça de me faire comprendre avec le plus grand zèle que le seul mal à craindre ici-bas c'est le péché ! Elle me disait que je serais toujours heureux si je savais sacrifier biens matériels, honneurs, vie même, pour ne pas offenser Dieu. Je ne finirais pas cette' lettre, si je voulais redire ce que fut ma sainte mère et ce que je lui dois. La plus grande faveur dont vous puissiez m'honorer, c'est de prier pour elle et de la recommander à tous les membres de notre famille. »
Nos lecteurs connaissent maintenant les vertus qui composaient la physionomie morale de Garcia Moreno. Il nous reste à leur révéler le grand moteur de ces .vertus, ou, si l'on veut, le principe premier de cette vie héroïque.