CHAPITRE X
LE CBRÉTIEN.
Les vertus morales, dont nous venons de parler, ne croissent sur Tarbre de la nature déchue qu'au moyen de la greffe, c'est-à-dire de la grâce, laquelle nous ente en Jésus-Christ, et nous fait. ainsi participer aux opérations de sa prudence, de sa justice, de sa force et de sa tempérance. Les philosophes païens ont rempli leurs livres des plus belles maximes sur la beauté de la vertu, le mépris des richesses, des honneurs, des souffrances, de la mort même, mais ces vertueux se plongeaient dans les vices les plus dégradants; ces tempérants, devenus poètes, chantaient le vin et les femmes; ces stoïciens, insensibles à la douleur, se suicidaient pour éviter la souffrance. Ces incurables faiblesses de Tantique paganisme s'unissaient aux enseignements de la foi pour prêcher à Garcia Moreno que si la race humaine, originellement dégradée, peut se relever de sa chute, c est grâce au secours de Dieu. Aussi pour devenir un homme héroïquement vertueux, voulut-il être un chrétien sincèrement pieux.
La piété dans un homme d'État, surtout au milieu de nos agitations politiques et des progrès du monde moderne, paraîtra chose assez singulière. Les saint Louis, les saint Edouard, les saint Ferdinand, ne sont pas de mise sur le trône de nos rois constitutionnels ou le fauteuil de nos présidents de république. L'opinion, en
ce temps de voltaîrianîsme et de franc-maçonnerie, ne tolère pas un prince pieux. Pour avoir trop aimé la justice et la religion, un descendant de saint Louis vient de mourir en exil, après avoir frappé en vain durant un demi-siècle à la porte de la France. Garcia Horeno connaissait ce préjugé; il en triompha comme de tous les autres. En dépit de la modcy des passions soulevées, des sarcasmes voltairiens, des colères maçonniques, des occupations absorbantes, il n'oublia jamais ce principe que rhomme doit pourvoir à sa sanctification personnelle s'il veut entreprendre avec succès la régénération d'une Ame, et à plus forte raison celle d'un peuple.
La vie surnaturelle a des élans comparables aux élans de Taigle qui de son œil perçant fixe le soleil, et d'un mouvement de ses ailes puissantes bondit sur sa proie. Ainsi Toeil de la foi permet au chrétien de contempler Dieu, et ces deux ailes d'ange, qu'on appelle l'espérance et la charité, le portent en un instant jusqu'à lui. La piété qui vivifiait l'àme de Garcia Horeno n'était autre chose que cette ascension vers Dieu par l'exercice des trois vertus théologales.
Nous venons de l'entendre exprimer sa gratitude envers l'excellente mère dont les pieux renseignements l'avaient attaché par le fond du cœur à l'Église et à tous ses dogmes. Le fils, vivante imagc^de la mère, fut avant tout homme de foi, mais de cette foi vive et forte qu'on rencontre rarement chez les chrétiens de nos jours. Sans doute, il faut attribuer ce don, précieux entre tous, à la grâce de Dieu, au bienfait d'une éducation solidement chrétienne, peut-être au bonheur d'avoir pour ancêtres les fils de la très catholique Espagne; mais il convient d'ajouter que le travail personnel de Garcia Moreno pour acquérir l'intelligence des choses de la foi, fortifia singulièrement cette vertu dans son âme.
La demi-science éloigne de la religion, la vraie science y ramène, disait Bacon. De là cette indifférence, cette incrédulité, et même cette impiété de nos classes dirigeantes : assez instruites pour comprendre les objections que soulèvent les mystères de la foi, elles n'ont ni assez de connaissances ni assez de philosophie pour les résoudre. De là, tant de discussions absurdes, à la tribune, dans les journaux et les livres, discussions qui faisaient sourire de pitié Garcia Môreno. Philosophe plein de logique et de bon sens, théologien versé dans la connaissance de TÉcriture, de l'histoire et du dogme, initié à toutes les sciences naturelles et physiques, d'un mot il pulvérisait les objections deà faux savants et n'avait que du mépris pour les cerveaux étroits .qui s'y laissaient prendre. Les arguties des naturalistes et des géologues contre le texte des Écritures lui étaient familières. S'entre tenant un jour des lies de Gallapagos et des objets curieux au point de vue scientifique qu'on y rencontre, il discuta la question des époques de la création, de l'ordre assigné par Moïse aux évolutions du globe, du déluge et de ses rapports avec les faits géologiques nouvellement constatés, et cela avec tant d'érudition, de science, de logique, que tous ses auditeurs en furent émerveillés. Le délégat apostolique, Mgr Yanutelli, qui était présent à cet entretien, ne rencontrera pas dans ses missions diplomatiques beaucoup de souverains' de cette force. Éclairé- par la théologie, qui définit d'une manière précise les droits du Christ et de son Église, il ne comprenait pas comment l'engouement de certains catholiques pour les principes de 1789 peut se concilier avec la foi, ni par quel moyen la prétention de sauvet* le monde en éliminant le Sauveur s'harmonise avec le bon sens. Pour lui, il considérait le Syllabus comme le Credo des peuples qui ne veulent pas périr.
A la lumière naturelle qui nous révèle les harmonies de la raison et de la foi^ Garcia Moreno ajoutait la lumière divine qui nous fait pénétrer plus intimement et plus suavement les vérités révélées. Cette lumière s'obtient par la méditation quotidienne des mystères divins. Malgré ses nombreuses occupations, il consacrait tous les jours une demi-heure à méditer, comme David, sur la loi de Dieu, sur les différentes manifestations de son amour pour Thomme, sur les fins dernières. Ces considérations pieuses réveillaient sa foi, réchauffaient son cœur, affermissaient sa volonté dans le bien. Le texte de FÉvangile lui servait habituellement de sujet d'oraison. Il en faisait ses délices et le savait par cœur; V Imitation de Jésus-Christ^ le nourrissait de saintes et sublimes pensées, non seulement à la maison, mais dans ses voyages, car il en avait fait son compagnon inséparable. On a retrouvé Fexemplaire que lui avait donné un ami dévoué le 24 septembre 1860, jour de la prise de Guayaquil, et dont il se servit jusqu'à sa mort. Il est facile de voir à l'état de ce petit volume, à la couleur de ses pages, que le possesseur en avait fait son vade mecum. Sainte Thérèse, dans le livre de sa Vie y pousse cette exclamation : « Oh ! si les rois faisaient tous les jours une demi-heure d'oraison, que la face de la terre serait vite renouvelée ! » Peut-être Garcia Moreno fut-il le premier chef d'État qui, depuis sainte Thérèse, réalisa ce vœu de son cœur apostolique ; aussi doit-on le compter comme le premier chef d'État qui, depuis 1789, ait changé la face de son pays.
Ainsi cultivée et développée par l'étude et la méditation, la foi ne reste pas inactive. Elle se révéla bientôt dans l'âme de Garcia Moreno par des actes que le grand pape Benoît XIV déclare héroïques, tels que « le sentiment profond de la grandeur de Dieu, le mépris des biens terrestres, le courage au sein des tribu-
lations, la constance dans les œuvres entreprises, la confession publique et courageuse de ses croyances, et la pratique ponctuelle et joyeuse des devoirs que la foi nous prescrit ».
Garcia Moreno avait conçu de l'être et des attributs de Dieu une idée si grande, qu'à toutes les objections, difficultés, impossibilités, il répondait invariablement par son mot favori : « Dieu ne meurt pas, » comme s'il voulait dire : « Dieu est, et cela suffit : Qu'y a-t-il d'impossible à Dieu? » Il considérait Dieu comme l'océan de tous les biens ; aussi n'en parlait-il qu'avec l'efifasion d'un cœur pénétré de la plus vive reconnaissance, non seulement dans l'intimité, mais dans les assemblées officielles. Quel chef d'État a jamais inséré dans un message aux chambres un paragraphe comme celui-ci : « Parmi les grands bienfaits dont Dieu, dans son inépuisable miséricorde, comble notre République, je compte celui de nous voir encore une fois réunis sous sa protection tutélaire, à l'ombre de la paix qu'il nous conserve et dont nous jouissons, nous qui ne sommes rien, qui ne pouvons rien, et qui trop souvent ne savons reconnaître sa paternelle bonté que par nos coupables et monstrueuses ingratitudes. » C'est en s'excusant qu'il parle des actes de son administration, comme sll ravissait à Dieu l'honneur qui lui revient de droit. « Si j'entre dans ces détails, dit-il, ce n'est pas pour ma gloire, mais pour la gloire de Celui à qui nous devons tout, et que nous adorons comme notre Rédempteur, notre Père, notre Sauveur et notre Dieu. » Qu'il y a loin du Dieu vivant proclamé par Garcia Moreno, à cette froide et impersonnelle « Providence » dont nos souverains laïques daignent encore, quand ils ne sont pas. absolument athées, décorer leurs tristes discours !
Cette grande idée de Dieu lui inspirait des sentiments
de vénération pour les prêtres, ministres de Dieu sur la terre. Un pauvre capucin, de* passage à Quito, étant allé lui rendre visite, Vaborda, le sombrero à la main. « Couvrez-vous, mon père, lui dit Garcia Moreno, en se 'découvrant lui-même. — Un pauvre religieux ne peut se couvrir en présence du président de la République. — Père, lui dit le président en lui mettant le sombrero sur la tête, qu'est-ce donc qu'un chef* de rÉquateur en présence d'un prêtre du Très-Haut? « Et il écouta avec un profond respect Thumble enfant de Saint-François.
De cette haute estime de Dieu et des choses divines naissait dans son àme un vrai mépris pour les choses terrestres et périssables. De là son désintéressement absolu et son bonheur à jeter Tor et l'argent dans le sein des pauvres, des malades, des veuves et des orphelins. Cette monnaie que la cupidité amasse pour s'approprier la terre, la* foi lui disait de l'employer à gagner le ciel. De là aussi sa patience dans les tribulations qui firent de sa vie une longue et dure passion. Jamais on n'entendit sortir une plainte de ses lèvres. Aux attaques, aux calomnies, aux persécutions, aux complots meurtriers, il répondait par un acte d'abandon entre ]es mains de Dieu. « L'injure, disait-il à ses amis, c'est mon salaire. Si mes ennemis me poursuivaient à l'occasion d'un acte criminel dont je me fusse rendu coupable, je leur demanderais pardon et tâcherais de m'amender. Mais ils me haïssent à cause de l'amour que je porte à ma patrie ; parce que je veux lui conserver son trésor le plus précieux, la foi; parce que je suis et me montre en toute circonstance le fils soumis de la sainte Église. A ces hommes de haine, je n'ai rien à répondre, sinon : « Dieu ne meurt pas ! »
Quant aux autres caractères signalés par Benoit XIV, comme la profession publique des croyances et la pra-
tique des devoirs imposés par la foi, on Jes trouve réunis au plus haut degré dans tous les actes de la vie privée et publique de Garcia Moreno. Les libéraux lui reprochaient même ses actes de piété extérieure, qu'ils qualifiaient d'hypocrisie. Il répondit avec sa logique ordinaire que « l'hypocrisie consiste à agir autrement qu'on ne pense. Les vrais hypocrites sont donc les libéraux qui ont la foi mais qui, par respect humain, n'osent la réduire en pratique. » Cette lâcheté l'inquiétait pour son pays et le portait à multiplier les démonstrations extérieures de foi et de piété. « Le peuple de l'Equateur est profondément religieux, disait-il; je ne puis le représenter dignement sans protéger et défendre le catholicisme. Mais, malgré sa foi, je crains qu'il ne souffre de la maladie endémique de ce siècle, je veux dire la faiblesse de caractère. Une persécution violente, je le dis en tremblant, ne ferait point parmi nous beaucoup dé martyrs. Il faut absolument relever le courage de nos Équatoriehs. »
Bien loin de compter parmi ces catholiques qui professent ouvertement leur foi, tout en s'inquiétant assez peu de ses prescriptions, Garcia Moreno, comme nous l'avons vu, remplissait tous les devoirs du chrétien avec la fidélité la plus exemplaire, allant même au delà du simple commandement. Sa foi lui inspira le zèle de la loi. Une infraction grave aux commandements de Dieu ou de rÉglise, un scandale pubjic, le jetaient dans une profonde tristesse. Un jour qu'on lui rapportait un cas d'immoralité notoire : « Vous me faites plus de mal, s'écria-t-il, que si vous m'annoncie? une éruption du Cotopaxi! i)
Cette foi pratique, il ne crut pas devoir s'en dépouiller sur les marches du fauteuil présidentiel. Catholique en tant qu'individu, il voulut l'être encore comme chef de l'État. De là le concordat, la constitution catholique de
1869, l'épuratiqn des codes, la lutte sans trêve ni merci contre les factions révolutionnaires, et finalement la restauration complète du règne de Dieu par son Église. Il ne manquait pas d'hommes à TÉquateur pour trouver que le président avait la foi trop pratique. Les uns prétendaient qu'on peut être bon catholique en séparant TÉglise de TÉtat, pour laisser à chacun la liberté de pratiquer la religion de son choix ; les autres, plus théologiens, acceptaient spéculativement'les thèses orthodoxes sur la religion d'État, mais soutenaient que, dans rhypothèse du monde moderne, plus attaché à la Déclaration des droits de l'homme qu'aux préceptes du Décalogue, une constitution chrétienne de l'État ne pourrait fonctionner sans occasionner une guerre civile, et partant le libéralisme d'État est un mal qu'il faut tolérer pour éviter un mal plus grave. Garcia Moreno répondait aux premiers adversaires qu'admettre en principe la séparation de l'Église et de l'État, c'est nier le droit du Christ sur lés peuples et renoncer par le fait même à la foi catholique; aux seconds, que reconnaître des thèses et les déclarer absolument inapplicables, c'est ressembler à ces catholiques qui acceptent en principe les commandements de Dieu, mais se dispensent de les mettre en pratique pour ne pas faire violence à l'ennemi, c'est-à-dire à la nature rebelle. De même que la foi sans les œuvres ne sauve pas le chrétien, ajoutait-il, les thèses sociales ne sauveront pas le monde de l'anarchie si on ne tente pas même de les appliquer. Sans doute les difficultés sont grandes, mais sont-elles insurmcm tables? Ce chrétien d'un autre âge croyait qu'avec plus de foi dans les principes sauveurs et plus de force dans l'âme, les catholiques triompheraient encore de la Révolution, en Europe comme en Amérique. Voilà le sens de cette parole que nous avons rapportée : « S'il y avait en France un homme d'éner-
gîe, bientôt elle reprendrait son rôle de fille aînée de l'Église! »• Avec la foi et le courage de Garcia Moreno, Napoléon I" en 1800, et Napoléon III en 1850, eussent refkit l'œuvre de Charlemagne.
De cette foi vive et active . procèdent, comme de leur racine, deux autres vertus qui soutiennent Tàme dans son essor vers Dieu : l'espérance se jette à ses pieds pour implorer son secours, la charité se jette dans son cœur pour se donner généreusement à lui. Toutes les deux se manifestèrent en Garcia Moreno par les sentiments et les actes de la piété la plus fervente.
L'homme, inflexible devant les tyrans, fléchissait le genou devant Dieu avec la simplicité d'un enfant. Il avait passé ses jeunes années, nous l'avons vu, dans la piété la plus tendre, avec la pensée de se consacrer au service des autels. Pendant ses vacances, qu'il prenait alors à Monté'-Christi, chez son frère, curé de cette ville, on ne le voyait guère qu'à l'église où il priait avec ferveur. Le reste du temps, il le passait dans sa chambre à étudier. Si les premiers orages de sa vie publique ralentirent un peu les élans de son cœur vers Dieu, nous avons dit comment il se retrempa dans les épreuves de l'exil. Depuis lors, il ne cessa de progresser dans la vie spirituelle. Ses résolutions, que nous trouvons écrites de sa main sur la dernière page de sou Imitation, donneront une idée de sa vie intime avec Dieu.
« Tous les matins je ferai l'oraison, et je demanderai particulièrement la vertu d'humilité. Chaque jour j'assisterai à la messe, je réciterai le rosaire, et lirai, outre un chapitre de Y Imitation, ce règlement et les instructions y annexées.
« Je prendrai soin de me conserver le plus possible dans la présence de Dieu, surtout dans les conversations afin de ne pas excéder en paroles. J'ojffrirai souvent
mon cœur à Dieu, principalement avant de commencer mes actions.
« Je dirai à chaque heure : Je suis pire qu'un démon et Tenfer devrait être ma demeure. J'ajouterai dans les tentations : que penserai-je de tout cela à Theure de mon agonie?
« Dans ma chambre, ne jamais prier assis quand je puis le faire debout. Faire des actes d'humilité, baiser la terre, par exemple; désirer toutes sortes d'humiliations, prenant soin toutefois de ne pas les mériter; me réjouir quand on censurera ma personne ou mes actes, Ne jamais parler de moi, si ce n'est pour avouer mes défauts ou mes fautes.
« Faire effort, par un regard sur Jésus et Marie, pour contenir mon impatience, et contrarier mon inclination naturelle; être aimable, même pour les importuns; ne jamais parler mal de mes ennemis.^
« Tous les matins, avant de me livrer à mes occupations, j'écrirai ce que je dois faire, attentif à bien distribuer le temps, à ne m'adonner qu'à des travaux utiles, à les continuer d'une manière persévérante. J'observerai scrupuleusement les lois et n'aurai d'autre intention dans tous mes actes que la plus grande gloire de Dieu.
« Je ferai l'examen particulier deux fois chaque jour sur l'exercice des vertus, et mon examen général le soir. Je me confesserai chaque semaine.
« J'éviterai les familiarités, même les plus innocentes, comme le demande la prudence. Je ne passerai pas plus d'une heure au jeu, et d'ordinaire jamais avant huit heures du soir. »
Ce règlement de vie met à nu l'âme de Garcia Moreno. Ceux qui 1 ont vu de près racontent avec quelle conscience, quel scrupule même, il en exécutait les différentes dispositions. Aucun des exercices de piété
n'était omis : dans les camps, dans les voyages, il s'agenouillait quelque part dans un tambo perdu au milieu des bois, et récitait le chapelet avec son aide de camp et les personnes présentes. Fallût-il faire un long détour, il trouvait moyen d'assister à une messe le dimanche, et souvent la servait lui-même en place de l'indien chargé de cet office. A cheval quelquefois durant un jour et une nuit, il arrivait dans la capitale brisé de fatigue, et néanmoins assistait à la messe avant de rentrer chez lui.
Un professeur allemand de l'école polytechnique qui avait eu Toccasion de connaître dans l'intimité le président, et môme de lui rendre visite dans l'hacienda où il prenait de temps en temps quelques jours de repos ne peut s'empêcher d'exprimer son admiration au souvenir de ses vertus. « Il m'a toujours édifié, écrit-U, par sa bonté, son amabilité charmante tout en restant sérieuse, et surtout par sa profonde piété. Le matin, à l'heure de la messe, il se rendait à sa chapelle, préparait lui-môme les ornements, et servait la messe en présence de sa famille et des habitants du village. Si vous aviez pu le voir avec sa haute stature, ses traits vigoureusement accusés, ses cheveux blanchis, son maintien militaire; si vous aviez pu lire comme nous sur ses traits la crainte de Dieu, la foi vive, la piété ardente dont son cœur était pénétré, vous comprendriez le respect qui s'imposait à tous en présence de cet homme de Dieu ^ »
Le même spectacle édifiant se renouvelait le soir. Entouré de sa famille, de ses serviteurs, de ses aides de camp, le président récitait la prière, à laquelle s'ajou-
l. Don Gabriel Garcia Moreno, Adolf von Berlichingeix, S. J. Nous avons, dans ce chapitre et le pr<^cédent, emprunté plusieurs traits à cette notice allemande, et quelques autres à la Republica del Scigrado Corazon de Jésus, publiée à l'Equateur.
tait une pieuse lecture qu'il commentait souvent en exprimant les sentiments d'amour et de confiance en Dieu dont son cœur était rempli. Les dimanches et jours de fête, il fallait Tentendre expliquer le catéchisme à ses domestiques, et voir avec quel religieux respect il assistait aux offices, accompagné de sa femme et de son fils. Aux grandes solennités, il se rendait officiellement à l'église métropolitaine, entouré de ses ministres et de tous les dignitaires civils et militaires. On admirait sa tenue noble et digne, son recueillement, son attention pieuse et soutenue. Du reste, il exigeait de tous le même respect pour les cérémonies saintes; personne n'eût manqué au devoir, même aux simples convenances, sans s'attirer des observations sérieuses. Partout et toujours dans les démonstrations religieuses on le trouvait au premier rang. A l'occasion d'un jubilé, comme il était requis d'assister à trois processions pour gagner l'indulgence, on lui fit observer qu'en raison de ses grandes occupations il pouvait légitimement demander une commutation d'œuvres. « Dieu m'en garde! répondit-il, je* ne suis qu'un chrétien comme les autres. » Et il assista aux trois processions, entre sa femme et son fils, tête nue et sans parasol, malgré les ardeurs d*un soleil brûlant. Il fit un jour à peu près la même réponse au supérieur d'un ordre religieux qui, pour lui épargner chaque semaine un quart d'heure de chemin, s'offrit de lui envoyer son confesseur : a Mon père, lui dit^il, c'est au pécheur d'aller trouver son juge, et non au juge de courir après le pécheur. »
Sa piété, faite de confiance et d'amour, le portait vers toutes les dévotions autorisées par l'Église, et en premier lieu vers le Saint- Sacrement, l'objet privilégié de son culte. Il lui rendait de fréquentes visites, restant prosterné devant l'autel dans un sentiment de profonde adoration. Son bonheur était de pouvoir faire la com-
munîon chaque dimanche, et même dans la semaine quand se présentait un jour de fête. Portait-on le saint viatique à un moribond, le président se faisait un honneur d*escorter son Dieu, im flambeau à la main, au milieu de son peuple. Quand revenaient les processions de la Fête-Dieu, on voyait le chef de TÉtat, revêtu du costume de général en chef, portant toutes ses décoralions, saisir le gonfalon et marchant devant le dais, comme le serviteur qui annonce son maître. Les autres officiers se cédaient les uns aux autres les cordons du dais, ou cherchaient un peu d'ombre en longeant les murs : le président tenait bon pendant toute la durée de la procession, gardant le milieu de la rue sans s'inquiéter du soleil, afin de ne pas s'éloigner du Saint-Sacrement. On le supplia un jour de se couvrir pour ne pas s'exposer au danger d'une insolation, mais il protesta qu'il ne se couvrirait pas devant son Dieu.
Il connaissait trop bien la doctrine de l'Église sur la dévotion à la sainte Vierge, pour séparer dans son affection le Fils de la Mère. Nous avons dit comment, après la prise de Guayaquil, il lui attribua tout l'honneur de la victoire. Le 24 septembre, fêle de N.-D. de la Merci, anniversaire de cette mémorable victoire, resta le jour de la grande fête patronale. Il professait que confiance sans bornes dans l'intercession de Marie : aussi portaitil avec piété sa médaille, ses scapulaires, et le chapelet qu'il récitait tous les jours avec une fidélité inviolable. Afin d'appartenir plus particulièrement à celle qu'il appelait sa bonne mère du ciel, il résolut d'entrer dans la congrégation que les jésuites avaient établie dans la capitale. Elle se divisait en deux sections, l'une composée de personnes de distinction, l'autre d'ouvriers. Comme il se trouvait dans la première un certain nombre d'adversaires politiques que sa présence aurait pu indisposer, il s'adressa au directeur de la section ou-
vrière pour s'y faire agréer. Sur l'observation que sa place était plus tôt dans l'autre réunion : « Vous vous trompez, répondit-il, ma place est au milieu du peuple. » Depuis ce temps, il assista régulièrement aux assemblées, aux communions générales, et autres exercices de la congrégation, heureux et fier de porter la médaille de Marie au milieu de ses chers ouvriers, fiers euxmêmes de compter au milieu d'eux le président de la République.
Docile aux instructions et recommandations de la sainte Église, il mit aussi sa confiance dans le grand patriarche saint Joseph. Quand Pie IX le proclama solennellement patron et protecteur de l'Église universelle, le décret portait cette clause que la fête de saint Joseph serait élevée à la dignité d'une fête d'obligation partout où les souverains en feraient la demande. Mais les souverains, toujours prêts à supprimer les fêtes de l'Église pour des raisons prétendument économiques tout en multipliant les fêtes profanes pour des raisons politiques, restèrent sourds aux invitations du souverain pontife. Garcia Moreno, au contraire, ne consultant que sa foi et sa piété, sur Tavis conforme des évêques, présenta sa supplique au pape, et la fête de saint Joseph, désormais jour férié, se célébra dans tout l'Equateur avec la plus grande solennité.
A côté de la sainte famille, chère à tout cœur chrétien, l'Equateur vénère sa sainte particulière, la B. Marianne de Jésus, native du pays et surnommée le lys de Quito^ à cause de sa pureté virginale. On la regarde comme la protectrice de la cité, quelle a plusieurs fois sauvée de la destruction par de vrais prodiges. Le peuple aime à la prier, et les jeunes filles portent encore volontiers son costume pour se rendreà l'Église. Plein de confiance dans l'intercession de la B. Marianne, Garcia Moreno souffrait de voir son culte sans honneur, et ses
reliques presque oubliées dans la pauvre chapelle du couvent qui avait appartenu autrefois aux jésuites. Durant sa première présidence, il consacra une partie de son traitement & l'embellissement de ce sanctuaire, qu'il couronna d'une flèche superbe. En 1865, les reliques vénérées furent transférées avec grande pompe, aux applaudissements de tout le peuple, dans cette splendide demeure. Plus tard, voulant associer le pays à son œuvre, le président fit voter par le congrès les fonds nécessaires pour l'acquisition d'une châsse magnifique, dans laquelle on déposa les restes de la Bienheureuse.
A toutes ces preuves de piété et d'amour, le président, ajouta, en 1873, un acte grandiose qui suffirait pour immortaliser sa mémoire et perpétuer le règne de Dieu dans son pays. Garcia Moreno avait toujours montré une grande dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Or, un ami lui dit un jour, dans une conversation intime, « qu'en sa qualité de magistrat catholique, il aurait dû interpréter la foi de son peuple et consacrer l'Equateur, par un décret officiel, au Sacré-Cœur de Jésus. Grâce à la haute piété de l'homme qui régit ses destinées, disait cet ami, l'Equateur forme une heureuse exception au milieu de tant de peuples qui se meurent de naturalisme, mais cet homme est mortel, un assassin peut le frapper dans l'ombre, et alors qui soutiendra les droits de Dieu, qui empêchera l'Equateur de sombrer dans le gouffre béant? Laissez-nous sous la protection du Cœur de Jésus, donnez-nous la grande fête nationale, et les salves qui chaque année salueront son aurore étoufferont les bruits de Timpiété. »
Le président répondit « qu'il était de son devoir de conserver, fût-ce au prix de sa vie, le dépôt de la toi dans son pays : aussi ne reculerait-il pour obtenir ce résultat devant aucune considération ; mais pour offrir
et consacrer l'Equateur au Dieu de toute sainteté, avaiton suffisanunent moralisé les masses, purifié le foyer domestique, restauré la justice, ramené la paix dans les familles, la concorde parmi les citoyens, la ferveur dans le temple? L'Equateur a la foi, mais il faudrait lancer dans tous ses coins et recoins cinquante missionnaires au zèle ardent pour convertir les pécheurs et laver les âmes dans le sang divin : alors, ajoutait-il, nous présenterions au Sacré-Cœur une offrande moins indigne de lui. »
« La perfection, répliqua Tinterlocuteur, s'acquiert avec le secours de la grâce, et Dieu récompenserait par des grâces de choix te peuple qui donnerait au monde un témoignage solennel de sa foi, en réparation de l'apostasie générale des gouvernements. » Garcia Moreno en convint volontiers, mais il observa qu'avant de procéder à un acte de cette nature, il devait consulter les pasteurs de l'Église et les âmes pieuses : « Je suis enfant de l'Église, dit-il, je dois me soumettre à son divin magistère; je respecte aussi profondément les âmes pieuses, dont le jugement est d'autant plus sûr qu'elles s'approchent plus près de Dieu dans l'oraison*. »
Le troisième concile de Quito coïncidait avec la réunion du congrès. Le président manifesta aux évèques réunis le projet qu'il avait formé de consacrer l'Equateur au Sacré-Cœur de Jésus, projet que lesévêques accueillirent avec enthousiasme et transformèrent, sur l'invitation de Garcia Moreno, en décret conciliaire. Ce décret, rendu le 13 avril 1873, porte « que le plus grand bien d'un peuple, c'est de conserver intacte la foi catholique, apostolique et romaine; que ce bien dépend, non de nos mérites, mais de la miséricorde de Dieu ; que la nation l'obtiendra, si elle se jette avec humilité