Lettre à Edgard Ney
six sultanes, et ses sept cent cinquante femmes de harem, mange, dans une ^uge d'or, deux cent cinquante millions prélevés sur les sueurs des chrétiens* ». Quand on revient de combattre pour perpétuer et consolider en Europe la sentine musulmane, ne faut-il pas avoir un front d'airain, ou plutôt de franc-maçon, pour oser dénoncer les abus de la Rome pontificale?
L'opinion suffisamment préparée, les deux complices entrèrent en campagne. La guerre d'Italie fournit à Victor-Emmanuel l'occasion de mettre la main sur les Romagnes, en échange de la Savoie et du comté de Nice dont il fit la part de soïi compère. Puis, sous prétexte d'arrêter Garibaldi,son précurseur patenté, le roi de Pié* mont envahit avec cinquante mille hommes les Marches çt rOmbrie, pour assassiner à Castelfidardo la petite troupe pontificale, commandée par La Moricière. L'ar- , mée française assiste à cet égorgement, l'arme au bras, se retire devant les troupes piémontaises qui s'emparent de la campagne romaine, et finalement, sur l'ordre de Napoléon, abandonne Rome à l'excommunié. Par la brèche de la Porta-Pia, celui-ci pénètre dans la vieille cité des papes et s'installe cyniquement^ aux applaudissements de la Révolution, dans le palais du Quirinal.
On reste stupéfait devant cette violation du droit des gens, mais plus encore peut-être devant la honteuse attitude des puissances européennes qui l'ont encouragée ou tout au moins tolérée. Durant les dix années que Victor-Emmanuel consacra, lui et son comparse Garibaldi, à Y annexion successive des provinces pontificales, les souverains promulguèrent le nouveau principe de non-intervention, en vertu duquel le fort a droit d'écraser le faible sans qu'il soit permis à qui que ce
1. Paroles de Mgr Pie dans un entretien avec l'Empereur Napoléon. Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, .tome I, p. 666.
soit de s'interposer entre eux. Au reste, avant l'arrivée à Rome du roi de Piémont, les gouvernements d'Europe l'avaient déjà reconnu comme roi d'Italie. Pendant que ses canons battaient en brèche les murailles de la Ville éternelle, Pie IX, s'adressant aux membres du corps diplomatique rassemblés dans ses appartements, leur dit avec tristesse : <( Messieurs, je voudrais pouvoir vous dire que je compte sur vous et que quelqu'un d'entre vous aura, comme jadis, l'honneur de tirer l'Église de ses tribulations. Les temps sont changés, le pauvre vieux pape ne compte plus sur personne ici-bas; mais l'Église est immortelle, Messieurs, ne l'oubliez pas. » Les diplomates, qui connaissaient leurs maîtres, restèrent muets. Néanmoins, le vaillant Pontife, du fond de sa prison, dénonça à tous les potentats et à tout le peuple catholique l'exécrable forfait dont il était victime. Dans son encyclique du 1" novembre, il raconta comment Victor-Emmanuel avait osé lui proposer la cession volontaire des États de l'Église. « Naboth, disait-il avec un de ses prédécesseurs, défendit sa vigne au prix de son sang; et nous abandonnerions les droits et les possessions de l'Église que nous avons juré de maintenir intacts ! nous sacrifierons la liberté du Siège apostolique, intimement liée à la liberté de l'Église universelle! » Il ajoutait que, « au mépris de ses protestations, le roi de Piémont avait envahi le lambeau de territoire qui restait encore au pape, dispersé l'armée pontificale, envahi la Ville éternelle, après en avoir abattu les murailles à coups de canon ». Puis, le Vicaire du Christ, en vertu de son autorité toute-puissante, lançait de nouveau l'excommunication contre les auteurs et fauteurs de l'abominable attentat commis contre l'Église de Dieu. En même' temps, le cardinal Antonelli, par une circulaire aux représentants du Saint-Siège à l'étranger, protestait au nom des droits politiques
contre roccupation de Rome, montrant la flagrante in- , justice dont s'était rendu coupable le roi de Piémont, et la servitude du saint-père désormais à la merci des envahisseurs. Il avertissait néanmoins tous les chefs d'État que « malgré les violences du gouvernement italien et ses eflbrts pour amener les cabinets européens à ratifier l'invasion des États pontificaux, chose qui paraissait impossible, le saint-père fidèle à ses serments et à sa conscience, revendiquerait ses droits par tous les moyens en son pouvoir, et affronterait la prison et la mort plutôt que de trahir son devoir ». Ce qui paraissait impossible en fait de lâcheté, les princes le réalisèrent. Les uns, complices de la Révolution, les autres terrifiés par elle, restèrent muets devant le fait accompli; et les bourreaux du pape allaient enfin s'applaudir d'avoir tué le droit sans soulever d'autre protestation que les larmes impuissantes des catholiques, quand, par la grâce de Dieu, une voix éclatante, la voix du président de l'Equateur, retentit comme un coup de foudre au sommet des Andes, et vint rappeler à nos rois d'Europe qu'ils peuvent écraser le juste mais que la justice ne meurt pas.
Garcia Moreno avait suivi, scène par scène, la passion de Pie IX. Il avait applaudi aux touchantes mais fermes protestations de Tagneau luttant contre les loups; la croisade des zouaves pontificaux contre les nouveaux sarrasins Tavait transporté d'admiration. Combien de fois ne lui arriva-t-il pas de s'écrier, en variant un peu le mot de Clovis : « Que ne suis-je à la tète des Francs! >> Mais, s'il lui manquait l'épée de Clovis ou de Charlemagne, le grand cœur de ces héros battait dans sa poitrine. Quand le crime fut consommé, il résolut de pousser au moinsle cri du centurion romain, sur le Calvaire : « C'est le Fils de Dieu que vous avez attaché à la croix. » Les révolutionnaires aiguiseront leurs poignards les
grands rois d'Europe frémiront de colère à la pensée de ce principicule américain qui les dénonce à l'indignation du monde civilisé : qu'importe? Dieu ne meurt pas. L'encyclique du Pape parut à l'Equateur dans les premiers jours de janvier 1871 ; le 18, on lisait au journal officiel cette énergique protestation, adressée selon la forme constitutionnelle, au ministre de Victor- Emmanuel :
« Le soussigné, ministre des affaires extérieures de la République de l'Equateur, a l'honneur d'adresser la protestation suivante à son Excellence le ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel, à l'occasion des événements douloureux survenus depuis septembre dernier dans la capitale du monde catholique.
« L'existence même du catholicisme étant attaquée dans la personne de son auguste chef, le représentant de l'unité catholique, lequel s'est vu dépouiller de son domaine temporel, unique et nécessaire garantie de sa liberté et de son indépendance dans l'exercice de sa mission divine. Votre Excellence reconnaîtra que tout catholique, et à plus forte raison tout gouvernement qui régit une notable portion de catholiques, a non seulement le droit mais le devoir de protester contre cet odieux et sacrilège attentat.
« Cependant, avant d'élever la voix, le gouvernement de l'Equateur attendit la protestation autorisée des États puissants de l'Europe contre l'injuste et violente occupation de Rome, ou, mieux encore, que Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel , rendant spontanément hommage à la justice et au caractère sacré du noble Pontife qui gouverne l'Église, restituât au Saint-Siège le territoire dont il l'a dépouillé.
c< Mais son attente a été vaine : les rois du vieux continent ont jusqu'ici gardé le silence, et Rome continue à gémir sous l'oppression du roi Victor-Emmanuel.
C'est pourquoi le gouvernement de TÉquateur, malgré sa faiblesse et Ténorme distance qui le sépare du vieux monde, accomplit le devoir de protester, comme il proteste, devant Dieu et devant les hommes, au nom de la justice outragée, au nom surtout du peuple catholique de rÉquateur, contre Tinique invasion de Rome et l'esclavage du Pontife romain, nonobstant les promesses insidieuses toujours répétées et toujours violées, nonobstant les garanties dérisoires d'indépendance au moyen desquelles on entend déguiser Tignominieux asservissement de l'Église. 11 proteste enfin contre les conséquences préjudiciables au Saint-Siège et à l'Église catholique, qui ont déjà résulté ou résulteront encore de cet indigne abus de la force.
« En vous adressant cette protestation par ordre formel de l'Excellentîssime président de cette République, le soussigné veut espérer encore que le roi Victor-Emmanuel réparera noblement les déplorables effets d'un moment de vertige, avant que le trône de ses illustres aïeux soit réduit en cendres par le feu vengeur des ré* volutions*. »
Garcia Moreno ne se contenta pas de cette protestation personnelle. 11 en envoya copie à tous les gouvernements d'Amérique, les exhortant vivement à réprouver avec lui «la violente et injuste occupation de Rome. » « Une violation si flagrante de la justice contre Tauguste chef de l'Église catholique, disait-il, ne peut être regardée avec indifférence par les gouvernements de la libre Amérique. Si les rois du vieux monde ne lui opposent que le silence, elle doit encourir dans le nouveau l'énergique réprobation des peuples et des gouvernements qui les représentent. )x
Hélas! aucun chef d'État, pas plus en Amérique qu'en