‹ Garcia MorenoChapitre 166 sur 183 · M. Carlos Weile, dans le San Francisco Cronicl · texte numérisé non relu

M. Carlos Weile, dans le San Francisco Cronicl

D'ailleurs , les déloyales manœuvres employées pour empêcher sa réélection l'impressionnaient d'autant moins qu'il ne la désirait pas. Cette assertion pourra scandaliser les libéraux qui, dans leurs journaux et libelles, se sont évertués à dénoncer le « dictateur perpétuel, » Tambitieux dévoré de la soif du pouvoir, le tyran menant comme un troupeau de moutons les électeurs aux urnes : elle n'étonnera pas ceux qui connaissent à fond Tàme de Garcia Moreno. Sans se dissimuler que sa retraite pourrait mettre en péril les institutions de l'Equateur, il comptait sur Dieu, sur le peuple et, au besoin, sur son épée, pour les défendre. Il consentit donc à la réélection si telle était la volonté de la nation, mais défendit strictement à ses subordonnés toute propagande en faveur de sa candidature. Nous avons de ce dernier fait une preuve irrécusable. Le 29 juillet 1874, son beau-père, Ignacio de Alcazar, lui exprimait par lettre combien il était peiné de lui voir cette indifférence pour son élection, s'élevant avec force contre le système de neutralité qu'il imposait à ses amis : « Si la secte radicale triomphe, disait-il, la religion sera persécutée, les travaux publics abandonnés, la guerre civile reprise avec fureur, sans compter qu'ils vous assassineront pour n'avoir pas à vous combattre de nouveau. Descendez au rang de simple particulier, je ne vois pour vous d'autre moyen d'échapper au poignard que de quitter le pays. » Mécontent de cette insistance, Garcia Moreno lui répondit de manière à ne lui laisser ancun doute sur ses sentiments : « Tu as oublié, paraitil, que je ne brigue pas la présidence et que, même si je la désirais, je ne dois rien faire pour obtenir les votes des électeurs. Si, par crainte de la mort et des autres malheurs que tu me prédis, je faisais travailler à ma réélection, je me croirais un lâche et un ambitieux, indigne par là même d'être réélu. Il est inutile qu'on me

parle de réélection. Si, par la volonté de Dieu, le peuple me donne ses suffrages, j'accepterai, parce que, dans ce cas, je ne pourrais refuser sans manquer au devoir. » Ignacio ne se tint pas pour battu : le 12 septembre, il revint à la charge , se plaignant amèrement de ce que « le ministère restât inactif pendant que les radicaux travaillaient avec acharnement contre la réélection. » — « Je ne comprends pas, lui répondit Garcia Moreno, ce que tu voudrais voir faire aux ministres. Comme particuliers, ils sont libres d'agir à leur fantaisie ; comme fonctionnaires, ils n'ont rien à faire, et j'exige formellement qu'on s'abstienne de toute propagande. » Si Ton veut bien remarquer que Garcia Moreno parlait ainsi, non au public, mais à un parent, à un ami qu'il aimait tendrement et qui possédait toute sa confiance, on verra clairement que Garcia Moreno a subi mais n'a pas désiré sa réélection.

Il n'en était pas de même du peuple, qui la voulait à tout prix, et dont les manifestations croissantes déconcertaient les partisans de Borrero. En vain énuméraientils ses titres à la présidence : sa candidature ne gagnait pas de terrain et visiblement n'en gagnerait pas si l'on n'écartait Garcia Moreno de l'urne électorale. L'Ère nouvelle entreprit à cet effet une dangereuse campagne. Il s'agissait, premièrement^ de montrer aux électeurs que l'Equateur n'avait nul besoin de Garcia Moreno, et, secondement, d'attaquer la constitution de 1869, qui autorisait la réélection du président. Les adresses des électeurs exaltaient Garcia Moreno comme l'homme nécessaire au maintien de la paix, de la religion, de la morale, au progrès matériel et intellectuel de l'Equateur. « Or, disaient les Borréristes, la paix fondée sur une individualité ne sera jamais qu'une trêve, un armistice, une oppression; la religion et la morale, personne ne les attaque à l'Equateur, le pays le plus reli-

gîeux du monde ; quant aux progrès réalisés dans ces derniers temps, ils sont Tœuvre de la loi, non du président : TÉquatdur progresse comme tous les peuples progressent, et peut fort bien se passer de Garcia Moreno. Cela étant, pourquoi soutenir une réélection inconciliable avec le principe démocratique de la présidence alternative, avec la liberté du vote que le prestige d'un président-candidat paralyse absolument, a,vec la République dont le caractère propre est d'empêcher la perpétuité du pouvoir? La constitution, il est vrai, autorise la réélection, mais tout le monde sait que cette charte anti-républicaine émane d'une convention uniquement préoccupée d'assurer à Garcia Moreno la présidence éternelle. » Après cette charge à fond contre la loi fondamentale, les Borréristes tombaient sur la nation « assez oublieuse de ses droits pour pétitionner en faveur de la réélection, sur l'ordre des autorités locales, contre ses convictions et sa conscience. Un peuple ainsi tremblant devant la menace est un peuple mort. Sur sa tombe, on gravera son nom ; mais la postérité ne l'appellera pas un peuple libre. Avant d'expirer sous le poigoard de Brutus, César se couvrit la tête de son manteau : les peuples qui succombent sous un coup de force doivent au moins s'envelopper du manteau de la loi et réclamer leurs droits jusqu'au bord du sépulcre. Dans ces conditions de servilisme, ajoutait l'Ère nouvelle y nous retirerons la candidature du citoyen Borrero. Du moment que le système électoral dégénère en farce ridicule, nous ne voulons pas que le nom d'un illustre citoyen figure dans cette farce. Qu'ils courent au scrutin, ceux qui préfèrent la main qui donne du pain à celle qui donne la liberté. Garcia Moreno aura le fauteuil qu'il convoite malgré la volonté du vrai peuple, mais il tombera vite, parce que son gouvernement, discrédité d'avance, n'aura point d'appui dans l'opinion. »

En publiant cette diatribe, les rédacteurs avaient trop compté sur la patience de Garcia Moreno. Indifférent aux outrages de l'exilé Hontalvo , il ne pouvait permettre au premier venu de Tinjurier en face, d'insulter la constitution, les agents de l'autorité, les milliers d'électeurs décidés à voter la réélection, et enfin ce peuple de l'Equateur qui, grâce à lui, marchait à la tête de la civilisation. En vertu de son droit, il traduisit les deux éditeurs responsables, Proano et Valverde, devant le fiscal de Guayaquil, pour avoir à répondre d'articles séditieux et injurieux envers la personne du président de la République. Le malheureux juge, croyant déjà la Révolution victorieuse, prit peur et rendit une ordonnance de non-lieu. Indigné, Garcia Horeno en appela de sa sentence au tribunal de Quito.

Sur ces entrefaites, des lettres de Cuenca l'avertirent qu'un coup de main se préparait à Guayaquil en faveur de Borrero. Ne pouvant lutter au scrutin, on allait essayer de l'émeute. Deux jeunes gens, parents de Borrero, partis de Cuenca pour Guayaquil, devaient s'y rencontrer avec le colonel Polanco, chef de Tartillerie, et préparer avec lui le pronunçiamento. Des renseignements de Guayaquil l'informaient que les jeunes gens avaient en eflFet conféré avec le susdit colonel, et que certainement il se tramait une conjuration. Le gouvernement destitua aussitôt Polanco. Survint alors le jugement du tribunal de Quito dans le procès de VÈre nouvelle. Pour ne pas se coriipromeltre, les juges de Quito, à l'imitation du très prudent fiscal de Guayaquil, acquittèrent les prévenus. Mais Garcia Moreno n'était pas homme à désarmer au moment d'une bataille : a Si chacun, s'écria- t-il, parce que je suis président, peut m'insulter avec impunité, et si les ministres de la loi ne me doivent aucune justice, je me ferai justice à moi-même. » Après avoir dénoncé au pays le danger

de nouveaux troubles et pris Tavis de son conseil d'État, il mit en état de siège les provinces de Cuenca et de Guayaquil, fit comparaître devant lui les deux rédacteurs incriminés, Proano et Valverde, leur ordonna de désavouer publiquement leurs injures, et, sur leur refus, les exila au Pérou. Le docteur Arîzaga, Valter ego de Borrero, soupçonné d'avoir collaboré à l^Ère nouvelle et trempé dans la conspiration, fut interné à Quito.

Cet incident eut lieu au mois de janvier 1875. Cinquante jours d'état de siège suffirent pour calmer là secte libérale. Impuissants à démolir « le tyran », les Borréristes se retirèrent du combat, laissant « aux vils esclaves » le soin de le réinstaller au fauteuil. L'élection se fit en mai avec la plus grande tranquillité. Sans promesses ni menaces, sans excitation d'aucune sorte, ainsi que l'avait voulu Garcia Moreno, vingt-trois mille électeui*s, librement et spontanément, se prononcèrent pour la réélection du président.

Les Borréristes se consolèrent en portant à leur actif les nombreux abstentionistes, dont pourtant les deux tiers, en cas de concurrence, auraient sûrement voté pour Garcia Moreno. Les radicaux, moins portés à l'illusion, préparèrent leurs revolvers et leurs poignards.

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