‹ Garcia MorenoChapitre 167 sur 183 · L ASSASSINAT · texte numérisé non relu

L ASSASSINAT

Il n'est plus permis aujourd'hui d'ignorer rexistence d'une société occulte appelée franc-maçonnerie, dont le secret, très peu mystérieux, consiste à s'unir au démon pour détruire le règne de Dieu sur la terre. Comme Dieu règne par Jésus-Christ, et Jésus-Christ par l'Église catholique, les francs-maçons font l'horrible serment d'écraser Jésus-Christ et l'Église, l'infâme, comme disait Voltaire, un de leurs principaux initiés. Longtemps, en public comme dans leurs premières loges, ils dissimulèrent l'infernale conjuration, parce que ni les peuples, ni les rois n'avaient assez progressé pour la comprendre, mais aujourd'hui qu'ils régnent -sur presque tous les trônes et gouvernent les parlements et les ministres, ils travaillent à ciel ouvert. « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » s'écrie l'un des chefs du mouvement, aux applaudissements de tous les adeptes. Et afin qu'on ne s'y trompe pas, la loge prend soin d'expliquer à ses membres qu'elle emploie ce mot cléricalisme pour leurrer ceux qui conservent encore un certain attachement à l'Église catholique, mais qu'au fond cléricalisme et catholicisme c'est tout un. Du reste, nous connaissons aujourd'hui la franc-maçonnerie, ses cons-

titutions, ses rituels, ses initiations exécrables, ses serments, dont l'enfer seul a pu donner les formules, et le tout se résume dans le blasphème de Proudhon, Tenfant terrible de la secte :

« Moi je dis : le premier devoir de Thomme intelligent est de chasser incessamment Tidée de Dieu de son esprit et de sa conscience. Esprit menteur, Dieu imbécile, ton . règne est fini ; cherche parmi les bêtes d'autres victimes. Te voilà détrôné et brisé!... Viens, Satan, viens, calomnié des prêtres et des rois, que je t'embrasse, que je te serre sur ma poitrine. II y a longtemps que tu me connais, et que je te connais aussi. Tes œuvres, 6 le béni de mon cœur ! ne sont pas toujours ni belles ni bonnes, mais elles seules donnent un sens à l'univers et l'empêchent d'être absurde... Dieu, c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu, c'est le mal! Toi seul, ô Satan, ennoblis le travail et mets le sceau à la vertu. »

Tous les francs-maçons ne parlent pas le langage de Proudhon, mais tous ont au cœur le même amour du mal, la même haine du bien. Leur bonheur consiste à propager la Révolution, Tœuvre satanique; leur triomphe, à renverser l'Église, royaume de Dieu et de son Christ. « Ils ne s'en cachent plus, dit le pape Léon XIII, ils lèvent audacieusement le bras contre Dieu, ils trament ouvertement et publiquement la ruine de l'Église catholique, ils veulent à toute force enlever au monde Jésus-Christ et ses bienfaits *. »

Avec ces données sur la secte, nos lecteurs comprendront pourquoi tout bon franc-maçon a dû se considérer comme l'ennemi personnel de Garcia Moreno, ce destructeur acharné de la Révolution. Le concordat de 1862, en répudiant le libéralisme, brisa dans les

* Encyclique Ilumanum gemis.

mains de la maçonnerie son grand moyen d'action ; la constitution de 1869 osa la proscrire comme un fléau public; la protestation de 1871 contre l'invasion de Rome par Victor-Emmanuel cloua au pilori, à la face du monde entier, rexécuteur de ses hautes œuvres et •les rois ses complices ; enfin la consécration au Sacré- Cœur présenta ce spectacle unique d'une nation qui, échappée aux serres de Satan, se jette dans le Cœur de son Dieu, pour l'aimer, le glorifier et le servir. C'en était trop : le chef d'État assez hardi pour relever le drapeau du Christ et fouler aux pieds celui de Satan, fut condamné à mort par le grand conseil de l'Ordre.

Dès lors, tous les journaux de la secte, en Europe comme en Amérique, s'unirent pour déshonorer la victime et préparer ainsi le monde à la voir tomber sans trop de surprise. Sous la plume des francs-maçons, Garcia Moreno devint un Caligula, un Néron, un monstre qui fait horreur à l'humanité, et le peuple formé par lui, un peuple de fanatiques exaltés jusqu'à la sauvagerie. Jamais on ne vit pareille rage contre un pauvre pays perdu dans les Cordillères. « L'ultramontanisme, dit la Gazette de Cologne^, exerce sur cette misérable République un pouvoir absolu qui rappelle les beaux temps du duc d'Albe et de Torquemada. Un conseil composé des hauts dignitaires de l'Église tient les rênes du gouvernement. Les délibérations sont secrètes; toutefois, ^par les indiscrétions qui transpirent, on sait d'une manière certaine qu'il s'agit de rétablir l'Inquisition dans tous le pays et de condamner à l'amende quiconque ne s'incline pas devant un prélat. Le clergé a tellement abruti ces populations ignorantes, que les exigences les plus monstrueuses d'un pouvoir sans limites lui paraissent naturelles. Ce crétinisme des

1 Citée par La Gazeta internacional de Bruxelles, n* 152.

masses s'est révélé par un fait inouï. Un jeune Anglais ayant été eoterré dans le cimetière protestant^ la population voulut, comme toujours, déterrer le cadavre, afin de le mutiler d'une manière infâme. On monta la garde durant uq mois pour empêcher cette sacrilège profanation ; mais une nuit que les agents s'étaient retirés, le peuple de Quito rompit la barrière, ouvrit la tombe, se livra aux plus horribles outrages sur le cadavre, et en laissa les restes épars dans le cimetière. » Il n'y a que les profanateurs des tombes royales pour inventer de pareilles infamies; mais ne fallait-il pas transformer en cannibale le peuple de Garcia Horeno, afin de montrer qu'en égorgeant ce chef de Caraïbes on rendait service à la civilisation?

En France, le Monde maçonniquey moniteur de la secte, racontait a^ec des larmes dans les yeux, comment il y avait autrefois à Quito une loge bien organisée, une autre à Guayaquil où régnait une ferveur extraordinaire. « En 1860, ajoutait-il, après le triomphe des conservateurs, le chef du parti, Garcia Moreno, demanda l'initiation à ladite loge de Guayaquil. Mais le caractère allier et violent de cet homme n'était pas une qualité maçonnique. D'ailleurs, il avait proscrit plusieurs des membres de la loge et prétendait y entrer en maître. On lui posa dés conditions auxquelles il répondit en autorisant les jésuites à rentrer dans le pays. En 1869, il poursuivit un grand nombre d'Équatoriens, et rendit un décret par lequel tout individu, dénoncé comme maçon, passait devant un conseil de guerre. » Toujours la même préoccupation : faire de leurs plus acharnés ennemis, de Benoit XIV, de Pie IX, de Garcia Moreno des francs-maçons ou des postulants, afin de les désigner comme des traîtres et des bourreaux à la vengeance des frères et amis.

En Amérique, c'était une inondation de pamphlets

contre le président de FÉquateur, une provocation incessante à Tassassinat. Nous avons déjà cité les venimeuses productions des Honcayo et des Montalvo, mais à ces réfugiés se joignaient même des diplomates. Un secrétaire de la légation chilienne à Lima écrivit un libelle exécrable dont tous les paragraphes se terminent par un cri de mort contre Garcia Moreno.

Les différents complots dont le président faillit être victime, non moins que les tentatives criminelles des Viteri, des Maldonado, des Cornejo, avaient été tramés par la franc-maçonnerie. L'attentat de Comejo, en 1869, fut prédit à un jeune savant de Berlin qui se préparait à quitter cette ville pour se rendre à TÉquateur avec l'intention d'occuper une chaire à l'université de Quito. La veille de son départ, dans une visite d'adieu, l'un de ses professeurs, savant mathématicien et maçon des premiers grades, lui exprima tous ses regrets de le voir partir pour un pays lointain et sujet à des bouleversements périodiques, d'autant plus, ajoutat-il, qu'il ne devait pas se flatter de servir Garcia Moreno, car très probablement Garcia Moreno ne serait plus au pouvoir à son arrivée. Le jeune homme ne fit aucune attention à ces paroles, mais, en débarquant à Guayaquil, il apprit la conspiration heureusement avortée M Au mois d'octobre 1873, le président devait partir pour Guachala et y séjourner quelque temps, mais les délibérations du congrès le retinrent fort heureusement dans la capitale. Immédiatement après IV bandon de ce projet de voyage, on apprit que des assassins, postés sur la route, l'avaient attendu dans les environs de l'hacienda. Des questions indiscrètes adressées aux indiens de service à Guachala sur les habitudes et sorties de Garcia Moreno éveillèrent les soupçons de

1. Civiltà caUoliea, citée par Claudio Janet, Sociétés secrètes.

ces braves gens. Un de ces rôdeurs se présenta même à eux sous le costume d'un indien des forêts orientales, ce qui fit penser après Tassassinat que ce pouvait être le principal meurtrier, Rayo, lequel avait vécu au Napo et conservait chez lui des armes et des vêtements du pays. Quoi qu'il en soit, instruits sans doute par leurs affidés de Quito que le voyage n'aurait pas lieu, ils disparurent aussitôt de la contrée ; mais les radicaux avaient si bien compté cette fois sur le meurtre du président qu'ils Fannoncèrent comme un fait accompli à Popagan, puis à Bogota, d'où la nouvelle se répandit dans tous les journaux. A cette occasion chacun exprima son opinion sur le président de l'Equateur. Dans un article nécrologique des plus élogieux, un journaliste de Colombie, don José Joachim Borda, rappela les grandes œuvres de Garcia Moreno et ses victoires sur les révolutionnaires; « N'ayant pu le vaincre, ajoutait-il en terminant, ils l'ont assassiné. Dieu veuille que la disparition de ce grand homme n'entraîne pas la ruine de l'Equateur! Il y a des colonnes maltresses qui ne peuvent tomber sans faire chanceler Tédifice. » S'il prit la peine de lire les feuilles publiques de ce temps, Garcia Moreno put connaître de son vivant quel serait sur son compte le jugement delà postérité. Mais c'était là sans contredit la moindre de ses préoccupations.

Quelquefois la secte propageait des bruits de meurtre, afin de susciter quelque bonne inspiration dans l'àme d'un frère zélé. Le 26 octobre 1873, les feuilles du Pérou enregistraient ce fait divers, expédié de Guayaquil : « Une tragédie sanglante vient de semer l'effroi dans la ville de Quito, capitale de l'Equateur. Le président est tombé sous les coups de son aide de camp, le colonel Salazar, aidé d'une foule hostile aux jésuites. Vingt-trois de ces religieux ont péri avec le président. Le peuple cherchait le nonce du pape pour le tuer éga-

lement, mais il eut le temps de s'enfuir vers les montagnes^ ». Les journaux ajoutaient qu'on le poursuirait avec rage et que certainement il n'échapperait pas à la colère du peuple.

Aux approches de la réélection, les bruits d'un assassinat prochain prirent tant de consistance que beaucoup de personnes se crurent obligées d exposer leurs craintes à Garcia Moreno et de lui conseiller des mesures de prudence. Mais jamais on ne parvint à faire entrer dans son àme un sentiment d'inquiétude. Il répondit à un religieux chargé de lui transmettre une communication très grave : « Je vous suis reconnaissant de votre charitable avis, bien qu'il ne m'apprenne rien de nouveau. Certains hommes, je le sais parfaitement, désirent ma mort; mais ces mauvais désirs, engendrés parla haine, ne sont préjudiciables qu'à ceux qui les forment. Dites à la personne dont vous tenez ces renseignements que je crains Dieu, mais Dieu seul. Je pardonne de bon cœur à mes ennemis; je leur ferais du bien si je les connaissais et si j'en avais l'occasion 2. » Don Ignacio lui signala un agent de la secte, dénoncé comme en voulant à sa vie : <( Je ne fais aucun cas, répondit-il, de ces misérables dénonciations, et je regarde avec un profond mépris les agissements de ces scélérats. Depuis longtemps ils m'auraient rendu fou si j'avais attaché la moindre importance à leurs intrigues. » En 1873, il écrivait à un ami : « On m'avertit d'Allemagne que les loges de ce pays ont ordonné à celles d'Amérique de remuer ciel et terre pour renverser le gouvernement de l'Equateur. Il se peut que le Grand Maître X*** soit pour quelque chose dans cette affaire ; mais si Dieu nous protège et nous couvre de sa miséri-

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