Don Juan Léon Méra
vne information : il se tranie actuellement contre TÉquateur une révolution qui laissera .dans le pays, le jour où elle éclatera, de mémorables ti'aces* Qu'on ne l'oublie pas. » Ceci se passait au mois de mars 1875, quelques mois avant l'assassinat du président, assassinat décrété par les loges pour révolutionner l'Equateur. Très probablement le directeur de la Gazeta connaissait le complot par les révélations de Tex-consul francmaçon dont il était l'intime ami. Ce langage injurieux de la Gazeta^ ces menaces dont on ne pouvait méconnaître la gravité, furent mis sous les yeux de Garcia Moreno ; mais, sans vouloir entrer dans cet ordre d'idées, il se contenta de dire : « Ces gens-là travaillent pour qui les paie, et non pour la bonne cause : de là le discrédit dans lequel sont tombés les journaux du libéralisme. »
Cependant la conjuration s'ourdissait dans l'ombre. Chargés de faire disparaître le grand ennemi de la secte, les maçons d'Amérique avaient envoyé des représentants du Chili, du Pérou, de l'Equateur et de la Colombie, à Lima, la cité maçonnique par excellence, pour désigner les sicaires et leur fournir les moyens de remplir leur criminelle mission ^. Peu de temps après, les habitants de Quito remarquèrent, non sans inquiétude, que plusieurs jeunes exaltés se réunissaient chaque soir chez le ministre du Pérou. Des lettres mystérieuses leur arrivaient par des voies détournées. Tous, plus ou moins ennemis de Garcia Moreno, débitaient de pompeuses tirades en l'honneur de la liberté. A leur tête, on distinguait l'avocat Polanco, jeune homme de bonne famille, ruiné par suite de mauvaises affaires et surtout de mauvaises mœurs. Entré dans la vie religieuse dans l'espoir que le couvent paierait ses dettes, il y alTectait
^es airs de vertu qui ne l'empêchèrent pas d^être. expulsé. Il se rabattit alors sur le président, dont il était autrefois le serviteur dévoué, mais n^ayant pu en obtenir les faveurs qu'il sollicitait, il lui jura une haine implacable. Après lui venait Moncayo, personnage de basse extraction, mais hautain et orgueilleux. Soutenu par la bourse du président, il avait aussi passé plusieurs années dans une communauté religieuse avant de chercher fortune dans le monde. 11 comptait sur son ancien protecteur, mais le président, peu sympathique aux défroqués, resta sourd à toutes ses requêtes. Emporté par son ressentiment, Moncayo jura de se venger. Dans ce groupe figuraient encore Campuzano, depuis, longtemps lié aux conspirateurs, Roberto Andrade et Manuel Cornejp, tous deux pervertis par les abominables écrits de Montalvo. Andrade, fils d'un paysan d'Ibarra, pauvre étudiant en droit, se croyait un nouveau Brutus. Il avait dessiné sur une page de son portefeuille le portrait de Garcia Moreno assassiné et du P. Terenzianl décapité. Pour cet esclave des francs-maçons, Garcia Moreno devait périr pour avoir pratiqué la tyrannie, et le P. Terenziani pour l'avoir enseignée dans son cours de législation. Recruteur d'assassins, c'est lui qui avait entraîné Cornejo dans le complot en lui affirmant qu'un chef de corps, le commandant Sanchez, seconderait les conjurés avec les forces dont il disposait. Cornejo, jeune ^omme, honnête jusque-là, épris autrefois d'enthou- ^asme pour Garcia Moreno au point de lui former avec d'autres jeunes gens une escorte d'honneur, oublia sa famille et ses principes pour s'attacher à ses détestables compagnons. Enfin venait le malheureux Rayo qui, lui aussi, avait tour à tour aimé et détesté le président. De famille pauvre, il avait quitté la Nouvelle-Grenade, sa patrie, pour servir, en qualité de mercenaire dans les troupes de l'Equateur. C'était un de ces chrétiens étran-
ges, qu'on voit un jour agenouillés dans une église, priant avec une piété d'ange, puis le lendemain brandissant un poignard. Après lui avoir confié des fonctions importantes au Napo, Garcia Moreno Favait destitué par suite de ses malversations. Devenu simple sellier pour gagner sa vie, au lieu de s'accuser de sa chute^ Rayo ne pensa plus qu'à se venger du président.
Tels étaient les instruments choisis par la secte pour exécuter son aifreux dessein. Les conciliabules nocturnes de ces jeunes gens paraissaient très suspects au peuple et à Garcia Moreno lui-même, quand arriva subitement du Pérou un autre personnage, originaire de Guatemala, dont les allures étranges attirèrent son attention. Cet individu, nommé Cortès, s'introduisit à Qaito sous le^ apparences de la pauvreté, et bientôt, au grand étonnement de la ville, on le vit aussi fréquenter assidûment les salons du ministre péruvien. Lié d'amitié avec les hôtes habituels de l'ambassade, il passait son temps à chanter des hymnes à la liberté et à déclamer contre les despotes. Un jour il poussa si loin ses violences et ses insolents propos que Garcia Moreno lui signifia d'avoir à quitter immédiatetment le territoire de la République. On soupçonna, non sans motif, que cet envoyé du Pérou avait pour mission de distribuer les rôles aux principaux acteurs du drame. Ceux-ci n en continuèrent pas moins avec leurs affidés" de Lima des correspondances secrètes, qu'ils dérobaient aux investigations de la police, grâce aux subterfuges les plus audacieux. L'aide camp de Garcia Moreno lui présente un jour certaines lettres déposées sur son bureau pour recevoir l'estampille du gouvernement. Soupçonnant une fraude, le président brise l'enveloppe, et trouve l'adresse d'Urbina. C'était une communication des révolutionnaires avec leur chef du Pérou. Mgr VanuteUi, délégat apostolique, se trouvait à Guayaquil au mois
de juillet 1875, prêt à s'embai*quer pour l'Europe. Ayant ouvert un paquet de lettres expédiées de Lima à son adresse, il lut sur une seconde enveloppe le nom de l'avocat Poianco, qu'il ne connassait pas, et auquel il envoya, par l'intermédiaire d'un jésuite, des lettres contenant probablement les dernières instructions des loges.
On ne pouvait plus se dissimuler que le danger était proche, et l'on conseillait au président de se mettre en garde contre les assassins. Un prélat de ses amis, de pas- ^ sage à Quito, lui dit dans un entretien familier : « Il est de notoriété publique que la secte vous a condamné et que ses sicaires aiguisent leurs poignards : prenez donc quelques précautions pour sauver votre vie. — Et quelles précautions avez-vous à me suggérer? dit le président. — Entourez-vous d'une escorte. — Et qui me défendra contre l'escorte, car enfin on pourra la corrompre? J'aime mieux me confier à la garde de Dieu. » Et il ajouta ces paroles du Psalmiste : Nisi Dominus custodierit civitatem^ frustra vigilat qui custodit eam.
C'est dans ces lugubres circonstances qu'il écrivit sa dernière lettre au souverain pontife, lettre dont chaque ligne respire la piété d'un saint et le courage d'un martyr. « J'implore votre bénédiction. Très Saint Père, ayant été, sans mérite de ma part, réélu pour gouverner pendant six années encore cette République catholique. La nouvelle période présidentielle ne commence que le 30 août, date à laquelle je dois prêter le serment constitutionnel, et c'est alors seulement qu'il serait de mon devoir d'en donner officiellement connaissance à Votre Sainteté; mais j'ai voulu le faire aujourd'hui, afin d'obtenir du ciel la force et la lumière dont j'ai besoin plus que tout autre pour rester à jamais le fils dévoué de notre Rédempteur, le serviteur loyal et obéissant de son Vicaire infaillible.
« Aujourd'hui que les loges des pays voisins, excitées par FAllemagne, vomissent contre moi toutes sortes d'injures atroces et d'horribles calomnies, se procurant en secret les moyens de m'assassiner, j'ai plus que jamais besoin de la protection divine, afin de vivre et de mourir pour la défense de notre sainte religion et de cette chère République que Dieu m'appelle à gouverner encore. Quel plus grand bonheur peut-il m'arriver. Très Saint Père, que de me voir détesté et calomnié pour l'amour de notre divin Rédempteur? Hais quel bonheur plus grand encore, si votre bénédiction m'obtenait du ciel la grâce de verser mon sang pour celui, qui étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix ! »
Jamais chrétien des premiers siècles aux prises avec les bourreaux n'exprima de plus beaux sentiments. Il demandait ensuite au Saint Père une double grâce : des religieuses pour l'hôpital des pauvres lépreux, et les reliques du B. Pierre Claver, délaissées à Carthagène. « Votre Sainteté, disait-il, a béatifié cet apôtre de la charité catholique : elle ne voudra pas que ses restes précieux demeurent dans un endroit où personne ne les apprécie ni ne les vénère. Notre pauvre Equateur ne cherche ni ne désire d'autre protection que celle de Dieu : aussi sera-t-il très heureux d'avoir un avocat de plus dans le ciel. »
Le cœur rempli de ces fortifiantes pensées, Garcia Moreno se mit à composer tranquillement le message qui devait être lu, le 10 août, à l'ouverture du congrès. Les avertissements les plus solennels et les plus graves venaient â chaque instant le distraire de ce travail, mais il se remettait immédiatement â l'œuvre avec le plus grand calme. Le 26 juillet, fête de sainte Anne, patronne de sa femme, parmi les cartes adressées à celle-ci, il s'en trouvait une dans laquelle on lui recommandait de
veiller sur son mari, parce que prochainement les sicaires exécuteraient leurs menaces. À cette occasion, plusieurs de ses amis lui répétèrent encore que, s*il ne prenait garde, il tomberait certainement quelque jour sous le fer d'un assassin. « Eh bien^ leur répondit-il d'un air joyeux, que veut un voyageur, si ce n'est arri* ver au terme de son voyage ; un navigateur, si ce n'est saluer les rivages de la patrie? Je ne me ferai point garder; mon sort est entre les mains de Dieu, qui me tirera de ce monde quand et comment il lui plaira. »
Le 2 août, un religieux lui écrivit de Latacunga que la conspiration ourdie contre lui par les francs-maçons éclaterait sous peu de jours, et qu'il avait entendu prononcer le nom d'un certain Rayo parmi ceux des conjurés. « Rayo ! s'écria Garcia Moreno, c'es^ une infâme calomnie. Je l'ai vu communier il y a peu de jours : un chrétien n'est point un assassin ! » Cet homme avait su cacher son ressentiment, et le président se défiait si peu de lui que, se proposant de faire une promenade à cheval avec son fils, le 10 août, fête de l'Indépendance, il avait commandé à Rayo une selle pour le petit Gabriel.
Le 4. août, il écrivit une dernière lettre à son ami, Jean Aguirre, dont' il, avait fait, dès ses années de collège, son compagnon intime. Quelques mois auparavant, au moment de partir pour l'Europe, Jean Aguirre était venu lui faire ses adieux. Après un long entretien, dans lequel il se montra très expansif, Garcia Moreno reconduisit son ami jusqu'à la porte et lui dit en le serrant sur son cœur : « Nous ne nous reverrons plus, je le sens, c'est notre dernier adieu ! » Puis il se détourna pour cacher ses larmes et lui cria une dernière fois : « Adieu! nous ne nous reverrons plus. » Le k août, après lui avoir rappelé ces pressentiments, il ajoutait : « Je vais être assassiné ; je suis heureux de mourir pour la foi : nous nous reverrons au ciel. »
Le 5 août, il s'entretenait avec son Conseil d'État du complot qui défrayait toutes les conversations. Don Vincente Piedrahila lui avait écrit de Lima que dans cette ville on regardait l'assassinat comme un fait accompli. A Quito, du reste, le chef de la police était sur la piste des principaux conjurés et de leurs complices. Comme on ne prenait aucune mesure pour déjouer leurs plans, les conseillers d'État l'exhortèrent encore à se précautionner contre le danger, mais il soutint qu'il était impossible d'éviter le poignard de l'assassin acharné à sa victime, toujours en embuscade et prêt à frapper au moment et à l'endroit où on l'attend le moins. « Les ennemis de Dieu et de l'Église peuvent me tuer, ajouta-t-il, Dieu ne meurt pas ! » Vers le soir, voulant terminer son message au cc/ngrès, il avait donné l'ordre à son aide de camp de ne recevoir qui que ce fût, quand un prêtre se présente et demande à voir le président. Sur le refus de l'officier, le prêtre insiste parce que la communication qu'il doit faire ne peut être remise au lendemain. Introduit devant Garcia, il lui tient ce langage : « On vous a prévenu que la francmaçonnerie avait décrété votre mort, mais on ne vous a pas dit quand le décret serait exécuté. Je viens vous avertir que vos jours sont comptés, que les conjurés ont résolu de vous assassiner dans le plus bref délai, et peut-être demain s'ils en trouvent l'occasion. Prenez vos mesures en conséquence. — J'ai reçu déjà bien des avertissements semblables, répondit le président, et j'ai vu, après avoir mûrement réfléchi, que la seule mesure à prendre, c'est de me tenir prêt à paraître devant Dieu. » Et il continua son travail comme si on lui eût annoncé une nouvelle sans importance. On remarqua cependant qu'il passa en prières une partie de la nuit.
Le lendemain 6 août, fête de la Transfiguration de
Notre-Seigoeur, vers six heures du matin, il se rendit selon sa coutume à l'église Saint-Dominique, pour y entendre la messe. C'était le premier vendredi du mois, jour spécialement dédié au Sacré-Cœur. Comme beaucoup d'autres fidèles, le président s'approcha de la sainte table, çt reçut le Dieu de l'Eucharistie , sans doute comme viatique de son dernier voyage, car après tant d'avertissements reçus de tous côtés, il ne pouvait se dissimuler qu'il était en danger de mort; aussi prolongea-t-il son action de grâces jusque vers huit heures.
Les conjurés, dans lesquels nous reconnaîtrons bientôt les hôtes de l'ambassade péruvienne, l'épiaient depuis le matin. Ils l'avaient suivi de loin jusque sur la place Saint-Dominique, où ils stationnèrent durant la messe, tantôt pafr petits groupes, tantôt se rapprochant les uns des autres pour se communiquer leurs observations. On conjectura qu'ils voulaient l'assaillir au sortir de l'église, mais qu'un obstacle imprévu, peut-être le concours assez nombreux des fidèles, les empêcha d'effectuer leur dessein. Le président rentra tranquillement chez lui, passa quelque temps au milieu de sa famille, puis se retira dans son cabinet pour mettre la dernière main au message dont il voulait, ce même jour, donner communication à ses ministres.
Vers une heure, muni du précieux manuscrit qui devait être son testament, il sortit avec son aide de camp pour se rendre au palais ; il s'arrêta en chemin chez les parents de sa femme, dont la demeure touchait à la Plaza May or, Ignacio de Alcazar, qui l'aimait beaucoup, lui dit avec tristesse : « Vous ne devriez pas sortir, car vous ne pouvez ignorer que vos ennemis observent tous vos pas. — Il n'arrivera, répondit-il, que ce que Dieu permettra. Je suis dans ses mains en tout et pour tout. » Comme la chaleur était extrême, il prit alors je ne sais quelle boisson qui le mit subitement
en transpiration et le força de boutonner sa redingote, circonstance insignifiante mais qu'il importe de relever. Quelques instants après, on le vit se diriger vers le palais du gouvernement, toujours suivi de Taide de camp Pallarès.
A ce moment, les conjurés se trouvaient réunis dans un café attenant à la place, d'où ils observaient les dé- * marches de leur victime. Dès qu'ils l'aperçurent, ils sortirent les uns après les autres et s'embusquèrent derrière les colonnes du péristyle, chacun au poste £issigné par leur chef Polanco, lequel se transporta de l'autre côté de la place pour écarter les obstacles et parer à tout événement. Il y eut alors pour les meurtriers un moment de terrible angoisse. Avant d'entrer au palais. Je président voulut adorer le Saint-Sacrement exposé dans la cathédrale*. Longtemps il resta agenouillé sur les dalles du temple, absorbé dans un profond recueillement. Comme à l'approche des ténèbres les objets créés disparaissent et la nature se repose dans un calme solennel, Dieu, à ce moment suprême, écartant de l'âme de son serviteur tout souvenir des êtres créés, l'attirait doucement au repos de la céleste union. L'un des conjurés, Rayo, impatienté d'un retard qui pouvait devenir périlleux, fit dire au président par un de ses complices qu'on Tattendait pour une affaire pressante. Garcia Moreno se leva aussitôt, sortit de l'église, gravit les marches du péristyle, et déjà il avait fait sept ou huit pas vers la porte du palais, lorsque Rayo, qui le suivait, tirant de dessous son manteau un énorme coutelas^, lui en asséna un coup terrible sur l'épaule. « Vil assassin ! » s'écria le président en se retournant et en faisant d'inutiles efforts pour saisir son revolver dans sa redingote fer-
1. La callu'drale et le palais du gouvernement forment un des angles de la Plaza Mayor.