‹ Garcia MorenoChapitre 171 sur 183 · Appelé dans Je pays machette · texte numérisé non relu

Appelé dans Je pays machette

mée; mais déjà Rayo lui avait fait à la tête une large blessure, pendant que les autres conjurés déchargeaient sur lui leurs revolvers. A ce moment, un jeune homme qui se trouvait par hasard sur la plate-forme, voulut saisir le bras de Rayo, mais blessé lui-même et à bout de force, il dut lâcher prise. Percé de balles, la tête ensanglantée, Théroïque président se dirigeait néanmoins, tout en cherchant son arme, vers le côté d'où partaient les balles, lorsque Rayo, d'un double coup de son coutelas, lui taillada le bras gauche et lui coupa la main droite, de manière à la détacher presque entièrement. Une seconde décharge fit chanceler la victime, qui s'appuya contre la balustrade et tomba sur la place d'une hauteur de quatre à cinq mètres. Étendu sur le sol, le corps tout sanglant, la tête appuyée sur son bras, le moribond était sans mouvement, quand Rayoj plus féroce qu'im tigre, descendit l'escalier du péristyle et se précipita sur lui pour l'achever. « Meurs, bourreau de la liberté! criait-il, en lui labourant la tête avec son coutelas. — Dieu ne meurt pas! murmura une dernière fois le héros chrétien, Dios no muere! »

Cependant le bruit des coups de feu atl,ire les curieux aux fenêtres en même temps que la panique envahit tous les cœurs. Fonctionnaires et serviteurs se barricadent dans le palais, croyant qu'une bande d'émeutiers monte pour les égorger. L'aide de camp Pallarès court àia caserne chercher du renfort pendant que Polanco, Cornejo, Andrade, et les autres meurtriers s'enfuient au plus vite en criant : « Le tyran est mort ! » Les femmes se précipitent hors des boutiques établies sous le péristyle et poussent des cris lamentables autour du président couché par terre et baigné dans son sang. La place se remplit de personnes effarées, de soldats cherchant les assassins, de prêtres qui arrivent en toute hâte de la cathédrale pour donner au blessé, s'il respire

encore, les derniers secours de la religion. Il ne peut répondre à ceux qui lui parlent ni faire le moindre mouvement, mais son regard trahit un reste de vie et de connaissance. On le transporte à la cathédrale aux pieds de N.-D. des Sept-Douleurs, et de là dans la demeure du prêtre sacristain pour panser ses plaies béantes : soins ini^tiles, car on s'aperçoit à ses lèvres décolorées et livides qu'il est sur le point d'expirer. Cn prêtre lui demande s'il pardonne à ses meurtriers; sou regard mourant répond qu'il pardonne à tous. Sur lui descend alors la grâce et Tabsolution ; rextrèmeonction lui est administrée au milieu des larmes et des sanglots de Tassistance, et il expire un quart d'heure environ après l'épouvantable tragédie du palais.

Pendant ce quart d'heure d'agonie, une scène non moins sanglante épouvantait la foule assemblée sur la Plaza May or. Après l'assassinat, les conjurés disparurent l'un après l'autre, excepté Rayo qu'une balle destinée au président avait blessé à la jambe. Il s'éloignait péniblement, espérant encore une révolution radicale, quand il se vit entouré d'un peuple en fureur et de soldats qui menaçaient de le mettre en pièces. Son arrogance alors fit place au trouble et à la frayeur. Aux malédictions de la foule, aux soldats qui s'emparaient de lui pour le traîner à la caserne, il adressait des paroles incohérentes comme celles-ci : « Je n'ai rien fait., que me voulez- vous?... rien!... rien!... » Malgré ses supplications, le flot populaire le refoulait de la place à la rue de la caserne, quand tout à coup un soldat, outré de colère, cria au peuple : « Comment pouvez-vous souffrir devant vos yeux ce lâche assassin? Écartezvous de lui. » La foule obéit, et le soldat déchargea son fusil sur le meurtrier qui, frappé à la tête, tomba raide mort. Son cadavre fut piétiné et traîné ignominieusement jusqu'au cimetière où plus tard sa veuve

lui fit creuser une tombe. Des chèques sur la banque du Pérou, trouvés dans les vêtements de l'assassin , prouvèrent à tous que la vénérable et vertueuse francmaçonnerie, pas plus que le grand conseil des juifs, n'épargne les deniers aux Judas qu'elle emploie.

Dans la soirée de ce jour néfaste, le doyen de la Faculté de médecine, Guayraud, reconnut officiellement le cadavre du président et en fit Fautopsie. Le martyr avait reçu cinq ou six coups de feu et quatorze coups de rinfàme coutelas, dont Tun avait pénétré jusqu'au crâne. On compta sept à huit blessures mortelles. Sur la poitrine du président se trouvait une relique de la vraie Croix, le scapulaire de la Passion et celui du Sacré- Cœur de Jésus; à son cou, pendait un chapelet auquel était attaché une médaille, représentant d'un côté le pape Pie IX et de l'autre le concile du Vatican. L'effigie de Pie IX était teinte du sang de Garcia Moreno, comme pour marquer par ce touchant symbolisme que l'amour de l'ÉgUse et de la Papauté avait causé la mort du glorieux martyr. On trouva également sur lui un agenda tout noirci de ses notes journalières. Sur la dernière page, il avait, ce jour-là même, tracé au crayon trois mots qui suffisent pour peindre l'àme d'un saint : « Mon Seigneur Jésus-Christ, donnez-moi l'amour et l'humilité, et faites-moi connaître ce que je dois faire aujourd'hui pour votre service. » En réponse à cette généreuse demande, Dieii réclama le sang du héros chrétien, et certes, il le versa de grand cœur, comme il l'écrivait à Pie IX un mois auparavant, « pour celui qoi étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix. »

Si maintenant l'on demande pourquoi Dieu laisse ainsi répandre par des criminels le sang d'un de ces hommes créés tout exprès, ce semble, pour la régénération de son pays et le triomphe de l'Église, il faut

— no —

répondre que Dieu se plaît surtout à glorifier ceux qui toujours ont confessé la vérité. Or la suprême gloire, c'est de sceller de son sang cette vérité qu'on a défendue par ses paroles et par ses actes. Dieu donna cette gloire à son Fib, il Ta donnée aux martyrs, il Ta donnée à Garcia Horeno. Quant au monde, si Dieu lui enlève ses libérateurs, c'est que trop souvent le monde ne s'en montre pas digne. Combien de chrétiens ont repoussé Garcia Moreno, bafoué ses principes, entravé son œuvre, au nom du libéralisme? N'est-il pas juste que Dieu, pour les punir, les livre à la tyrannie libérale? Cependant le peuple, si dévoué à Garcia Moreno, ne méritait pas ce châtiment? Non, sans doute, mais que le peuple se rassure : de même que le sang des martyrs fut une semence de chrétiens ^, le sang de Garcia Moreno produira non seulement à l'Equateur, mais dans d'autres nations, des défenseurs du peuple et de l'Église. L'homme meurt, mais Dieu ne meurt pas. « Bios no muere. »

l. Sanguis martyrum, semen christianorum, Tertullien.

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