‹ Garcia MorenoChapitre 172 sur 183 · LE DEUIL · texte numérisé non relu

LE DEUIL

La mort de Garcia Moreno à peine connue, toute la ville se couvrit spontanément de deuil. Les rues se tendaient de noir, les drapeaux funèbres flottaient aux fenêtres de chaque maison, les cloches sonnaient le glas, le canon mêlait d'heure en heure ses lugubres grondements à ce triste concert, les larmes coulaient de tous les yeux : on eût dit que chaque famille venait de perdre un de ses membres. Au lieu de se trouver en révolution, comme on aurait pu le craindre, la capitale tomba dans un inexprimable consternation. La feuille officielle interpréta parfaitement le sentiment public en disant « que, sous le^poids de la douleur, le mouvement de la vie s'était comme arrêté, les lèvres restaient muettes et les cœurs défaillants. » Elle exprimait en même temps la certitude que Tordre ne serait pas troublé : « En immolant notre chef, une bande de scélérats a cru immoler du même coup la religion et la patrie, mais Tesprit de Garcia Moreno restera avec nous; le martyr, du haut du ciel, priera pour son peuple. »

De fait, il n'y eut pas même un semblant de désordre. Les assassins durent s'enfuir au plus tôt pour ne pas tomber sous les coups de la vengeance publique.

En vertu des dispositions constitutionnelles, le viceprésident, don Javier Léon, se déclara chef du pouvoir exécutif et mit la République en état de çiège. Par une circulaire adressée aux gouverneurs de province, il donna Tordre d'employer tous les moyens possibles pour s'emparer des meurtriers. S'adressant à Farmée, il fit appel à son amour pour le chef immortel qu'elle venait de perdre : « Officiers et soldats, disait-il, des mains encore rouges de son sang vous présenteront peut-être un autre drapeau que celui de la religion et de la patrie, mais vous vous souviendrez des enseignements de votre illustre généralissime, vous serez fidèles aux lois de Thonneur. Braves soldats, tournez vos yeux vers le ciel, voyez sur la tête de celui que vous pleurez la glorieuse couronne du martyre, et jurez de défendre les institutions pour lesquelles il a donné sa vie. » De Cuenca, de Guayaquil, aussi bien que de Quito, arrivèrent des protestations de dévouement à la patrie, mêlées aux explosions de la plus vive douleur. Le corps diplomatique tout entier voulut s'associer au peuple et à l'armée dans ces touchantes manifestations du deuil national.

L'ordre ainsi assuré, un décret du pouvoir exécutif fixa au 9 août les funérailles du président. « Considérant, disait justement ce décret, que l'Excellentissime don Gabriel Garcia Moreno a été l'un des plus grands hommes de FAniérique, et, par ses importantes réformes, le patriotique auteur de la prospérité dont jouit la République; que sa mort prématurée sera pour tout le peuple un sujet d'éternelle douleur; que les nations ont le devoir d'honorer lés hommes assez généreux pour consacrer leur vie au service de la patrie : les obsèques de l'Excellentissime Gabriel Garcia Moreno seront solennellement célébrées dans l'église métropolitaine. Sur le catafalque, on lira ces mots qui résument sa vie :

Au régénérateur de la patrie^ à l'invincible défenseur de la foi catholique. » Durant les trois jours qui s'écoulèrent entre la mort et les funérailles, le corps fut exposé dans une chapelle ardente. Assis sur un fauteuil, revêtu des insignes de sa charge, entouré de ses gardes, on Teût dit simplement assoupi. Les assassins avaient criblé son corps de blessures, mais respecté son noble visage dont chacun pouvait reconnaître les traits expressifs et la mâle physionomie. Les visiteurs affluèrent sans interruption durant ces trois jours, non seulement de la capitale, mais de dix lieues à la ronde. En se rendant au congrès, les députés rencontraient sur leur route des processions interminables d'hommes, de femmes et d'enfants, qui avaient prié près du cadavre et s'en retournaient en pleurant à chaudes larmes. « Nous avons perdu notre père, disaient-ils; il a donné son sang pour nous. » Jamais, s'écriaient les témoins oculaires, on ne vit spectacle plus navrant.

Le jour des obsèques, sur un magnifique catafalque dressé dans la cathédrale, le cadavre du président, en costume de général, la tête découverte, apparut une dernière fois à la foule immense qui remplissait l'église et ses abords. Bientôt on vit ^entrer l'archevêque avec son clergé; les membres du gouvernement, entourés des autorités civiles et militaires, prirent place à leur tour. Tous les yeux se portèrent alors sur Testrade d'honneur occupée par le président dans les cérémonies publiques, et le peuple la voyant vide se mit à sangloter et à gémir. L'émotion redoubla quand don Vincent Cuesta^ traduisant le sentiment général, appliqua au nouveau Judas Machabée, ces paroles de l'Écriture, si bien appropriées à la circonstance : le peuple d'Israël pleura toutes ses larmes^ et le deuil dura de longs jours, et ils

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