‹ Garcia MorenoChapitre 174 sur 183 · Louis Veuillot. Univers, 11 octobre · texte numérisé non relu

Louis Veuillot. Univers, 11 octobre

mense cri de douleur poussé par des millions d'âmes devant la tombe de Thercule chrétien qui, durant quinze ans, n'a cessé de combattre pour Jésus-Christ, pour son Église, pour le salut des peuples. A genoux devant cette tombe ,^ ouverte si prématurément par un crime, le peuple de Jésus-Christ se mit à pleurer comme il pleurait autrefois devant la tombe des martyrs, puis entonna un concert de louanges devant lequel s'eflfacent tous les panégyriques. Qu'on nous permette d'en détacher quelques notes avant de clore ce récit.

Les républiques américaines glorifièrent à Tenvi, le héros-martyr. A la Nouvelle-Grenade, un de ses adversaires politiques, Madiedo, polémiste vigoureux, lui rendit ce solennel hommage : « Homme d'un grand caractère et d'une énergie à toute épreuve, Garcia Moreno * fut le chef d'une nouvelle école : l'école de la sécurité. ... Or, il faut le dire comme oraison funèbre sur la tombe de ce grand homme, entre la liberté de l'anarchie et l'autorité d'un gouvernement qui fait respecter le droit, même à la Sixte-Quint, nous sommes pour le gouvernement. La prophétie de Bolivar s'accomplit à notre grand désenchantement : « Il n'y a plus de foi en Amérique, ni entre les hommes ni entre les nations. Les constitutions et les lois sont des feuilles de papier; les élections, des exercices de pugilat; la liberté, un brigandage, et la vie, un enfer. » En somme, le critérium de toute loi politique, c'est la sécurité. Si la démocratie n'est qu'une invasion de scélérats et la république une farce nauséa- ♦ bonde, autant vaut la liberté comme en Russie ou en Turquie... Garcia Moreno était né pour gouverner un grand peuple : il se passera du temps avant que TÉquateur produise un génie comme celui-là... Ils l'ont assassiné, mais les martyrs ne meurent pas : ils passent de la prison au trône et de l'échafaud à la gloire. »

Le Chili, seconde patrie de Garcia Moreno, multiplia

les démonstrations en l'honneur de ce sincère et généreux ami. Uh journal semi-officiel de Santiago, la Républica^ avait fait sur l'assassinat des réflexions abominables : « Comme toutes les œuvres du despotisme, disait-il, l'œuvre de Garcia Moreno disparaîtra avec lui. Malheureusement il y faudra quelque temps, car si le poignard a tué l'homme, il a prolongé la durée du système en posant la couronne du martyre sur un front qu'aurait dû couvrir le bonnet du forçat. » VÉtendard catholique répondit à la feuille gouvernementale par un brillant éloge de Garcia Moreno : « Le régénérateur a montré au monde qui abhorre le catholicisme ce que doit être un chef d'État. L'Equateur ne se distinguait en rien des autres peuples, si ce n'est peut-être par plus de misère et de corruption. Un homme d'intelligence et de volonté a suffi pour transformer le pays. Mais il ne savait pas, cet homme de cœur, applaudir à la négation de Dieu pour s'attirer les applaudissements de l'impiété : de là les anathèmes de la presse irréligieuse, qui ne rougit pas de l'appeler un monstre et un tyran. Ils poursuivent de leurs invectives le catholique Garcia Moreno, «et ils réservent leurs éloges pour Guzman Blanco, le proscripteur des sœurs de Charité. Le grand homme de l'Equateur n'était pas de ces^ lâches vulgaires qui sacrifient tout à la popularité ou à l'intérêt du moment : il allait droit son chemin en regardant le ciel. Que de fois nous avons vu sur ses lèvres le sourire du mépris quand il parlait de ces hommes qui veulent à toute force se donner un renom de libéralisme! Libéral? disait-il : est-ce qu'il ne suffit pas d'être catholique? »

Dans la capitale comme dans les principales villes du Chili, des services funèbres auxquels le peuple se porta en foule offrirent l'occasion de faire connaître à tous la vie et les vertus de Garcia Moreno. A la Concep-

cioriy l'orateur, don Vicente Chaparro, ne craignit pas de l'appeler « le plus grand homme • que l'Amérique latine ait produit. » — « Un personnage, dit-il, réunissant à un si haut degré les qualités et perfections qui constituent Thomme éminent, l'homme accompli en tout genre, je ne le rencontre pas même dans l'histoire des siècles, et Dieu sait que je n'exagère pas. Naissance illustre, talent extraordinaire, science très vaste, érudition immense, éloquence entraînante, organisateur de génie, diplomate habile, militaire exercé, économiste distingué, administrateur incomparable, et, par-dessus tout, valeur indomptable, patriotisme à toute épreuve, vertus morales et chrétiennes éminentes : rien ne manque à cet homme extraordinaire que Dieu créa tout exprès pour la mission transcendante qu'il voulait lui confier. » Après avoir montré que cette mission (la résurrection du peuple équatorien à la vie matérielle, intellectuelle et morale) Garcia Moreno l'avait accomplie grâce à son ardent catholicisme, l'orateur établit que sa mort fut un véritable martyre : « Je ne veux ppint, ditil, m'arroger une autorité que possède seule TÉglise infaillible, ni par conséquent prononcer un jugement définitif, mais, sans sortir des limites de la simple probabilité, serait-il téméraire d'affirmer que Garcia Moreno est mort martyr de la religion? La théologie nous enseigne qu'il y a martyre quand la mort, infligée en haine de la foi ou de quelque autre vertu chrétienne, est acceptée librement par la victime. Or, selon toute probabilité, notre héros fut assassiné en haine de ses principes religieux et de sa conduite en tout conforme à ses principes, c'est-à-dire de sa \'ie chrétienne. Qu'il ait librement accepté la mort, cela parait indubitable, €ar il la prévoyait depuis longtemps, il en parlait fi'équemment, il savait pourquoi ses ennemis l'avaient condamné, et néanmoins il persistait dans sa manière

d'agir. Je me permets donc, sauf Tobéissance due à rÉglise, de placer provisoirement la palme du martyre dans les nobles mains de Garcia Moreno. »

Un autre panégyriste prononça des paroles plus éloquentes et plus élogieuses, si c'est possible*. « Il nest pas mort comme meurent les làcbes, ainsi que parle rÉcriture. Héros et Martyr, il appartient à la race de ces géants qui s'appellent Constantin, Charlemagne, saint Louis, Thomas Morus, 0' Connell, nés pour tirer de son tombeau l'humanité déchue et la faire monter, à l'ombre de la croix, dans la voie du progrès. Le nom de Garcia Moreno apparaîtra désormais aux générations de l'Equateur en lettres de sang: Voici, dira-t-on, le héros rédempteur de sa patrie, voici son berceau et voici sa tombe, toutes deux glorieuses. Tune par la foi qui le fit chrétien, l'autre par la croix qui le fit martyr. Le monde entier l'a proclamé le héros par excellence, le défenseur de la grande famille, de la patrie commune. Quand un chef d'État s'élance au combat contre les ennemis de l'Église, tous les catholiques doivent jeter des fleurs sur son passage ; quand il proteste contre les oppresseurs des papes, ils doivent lui crier : Frère, merci : vous avez été notre interprète à tous! Seul de tous les souverains, Garcia Moreno a pris en main la cause de l'Église, notre mère : honneur à sa mémoirej »

De Buenos-Ayres, de Lima, des villes de l'Amérique centrale, les populations catholiques saluèrent du nom glorieux de martyr le héros tombé sous les coups des sectaires. Dans l'Amérique du Nord, les manifestations furent plus éclatantes encore. « Si les États-Unis possédaient un homme de cette valeur, disaient les journaux, on ne trouverait pas sur leur immense territoire un

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