‹ Garcia MorenoChapitre 31 sur 183 · LE FOUET · texte numérisé non relu

LE FOUET

La joie fut grande àTÉquateur quand on apprit l'heureuse issue de la révolution du 6 mars et le départ pour l'Europe du général Florès. Après quinze années d'agitation et d'exactions, la jeune République allait donc enfin respirer librement sous un pouvoir réparateur. Pleins de généreuses illusions, les patriotes voyaient déjà le pays voguera pleines voiles vers le port si longtemps désiré du vrai progrès social, Hélas! l'expérience leur apprendra bientôt que, depuis 1789, -si l'on change souvent de gouvernants, on ne change presque jamais de gouvernement.

Après avoir élaboré une nouvelle constitution, la convention s'occupa de pourvoir au remplacement de l'ex-président. Deux candidats se trouvaient en présence, aussi opposés d'esprit et de caractère que le blanc et le noir : le poète Olmédo et le commerçant Roca. Celui-ci s'était distingué dans ces derniers temps par une grande animosité contre le général Florès. \\ ne pouvait pardonner à cet ancien ami d'avoir fait échouer sa candidature à -la vice-présidence de la république. Bien que d'origine plébéienne et de sang très mélangé, il aspirait ouvertement au fauteuil, et bon nombre de

conservateurs, connaissant son habileté dans les affaires, son esprit pratique, son énergie poussée quelquefois jusqu'à la dureté, n'étaient pas loin de% lui donner leurs suffrages pour Topposer comme un rempart aux entrepreneurs de révolutions. Les jeunes gens au contraire, les patriotes, les lettrés, pleins de mépris ^o\xv ce politique terre-à-terre, pour ce mulâtre enrichi par la contrebande, appelaient au pouvoir de tous leurs vœux le sympathique Olmédo, Thomme d'État incorruptible, le grand poète. national, le chantre immortel de Bolivar *. Entre ce génie et cet homme vulgaire, la convention, pensaient- ils, ne pouvait hésiter un instant.

Les députés, au contraire, se partagèrent en deux camps opposés, très décidés Tun et Tautre à faire prévaloir leur élu. En vain pendant quatre ou cinq jours multiplia-t-on les scrutins, aucun des deux candidats n'obtenait la majorité requise par la loi. Tous les yeux étaient tournés vers l'assemblée, déjà on parlait dans le public d^électeurs prêts à vendre leurs suffrages, quand tout à coup on apprit que le député Vallejo avait passé du camp d'Olmédo dans celui de Roca, et déterminé par son vote Télection de ce dernier. Rocafuerte protesta de toutes ses forces contre cette élection qu'il supposait entachée de vénalité. Vallejo eut beau affirmer qu'en se décidant à voter pour Roca contrairement à ses suffrages précédents, il n'avait obéi qu'à 3a conscience et au désir de terminer des divisions funestes à la patrie, un sentiment d'indignation éclata dans le public. Bientôt, en voyant certains dçputés de la majorité nommés par le gouvernement à des emplois honorables ou lucratifs, on en conclut qu'eux aussi

1. 11 venait dVcrire un remarquable poème sur les victoires du Liber lador.

avaient vendu leurs votes : conclusion injuste et forcée, mais d'autant plus naturelle que Vagiotage le plus effréné, le plus scandaleux, envahit dès Tavènement de Roca toutes les branches de l'administration.

Il n'en fallait pas tant pour révolter Garcia Moreno, jeune et rigide patriote que la moindre apparence d'injustice ou de corruption faisait bondir. N'écoutant que sa colère surexcitée encore par l'amertume de ses déceptions, il enveloppa dans le même anathème le président Roca et les vingt-huit députés qui l'avaient porté au fauteuil. Au mois d'avril 18^6, quatre mois après Télection il lança dans le public un journal humoristique intitulé : Le Fouet *, véritable Fouet de Ju vénal dont il cingla , chaque semaine ceux qu'il appelait les vendus, sans se demander s'il avait le droit, sur de vagues rumeurs, de flageller de la sorte des hommes d'une parfaite honorabilité, qui ont pu commettre des fautes politiques, mais dont la plupart étaient aussi incapables que lui . de commettre une infamie. Mais raisonne-t-on dans le feu d'une bataille, surtout quand on croit la patrie en danger? Aussi, dans les satires aussi mordantes qu'originales du nouveau publiciste, faut-il voir plutôt le talent du justicier, ennemi déclaré de la vénalité et de corruption, que la justice des accusations lancées contre tel ou tel personnage. Rien de plus spirituel ni de plus sanglant, par exemple, que la Soirée de V élection ^ pièce, étincelante de vejrve, où il raconte à sa manière l'embauchage des conventionnels par le président Roca.

« C'était la veille du grand jour où l'on devait résoudre ce fameux problème : l'Equateur aura-t-il* enfin un gouvernement juste, ou sera-t-il toujours une boutique entre les mains de la corruption? impossible d'en

\. El ZurriagOy n. 2.

préjuger la solution avant le combat qui allait s'engager entre la vénalité d'une part et le patriotisme de Tautre. En efifet, la convention, telle qu'elle était composée, ne ressemblait pas mal à un sphinx du genre de celui de Thèbes ; voix d^bomme, tête de femme, griffes de lion, ailes de vautour et... queue d'âne. Toutefois, on pouvait croire que la voix tonnante de Rôcafuerte et des autres patriotes aurait fait reculer la foule des vendus.

« Aussi Talarme était-elle grande dans le camp dé ces cyniques. Exaspérés par la perspective d'une déroute, ils n'avaient point assez de malédictions pour ces austères que ni menaces ni promesses ne pouvaient fléchir. Us se creusaient la tète pour deviner le vainqueur, afin de lui offrir leur vote en échange d'un petit emploi. Parfois, se supposant vaincus, ils cherchaient par quel sentier fangeux ils ppurraîennt se replacer sur le chemin de la fortune. Enfin, ne tenant plus en place et désirant connaître à fond la force de leur parti, ils se dirigèrent instinctivement vers l'habitation d'un personnage, où par hasard tous se rencontrèrent comme s'ils s'étaient donné rendez-vous.

i' B., l'air déconfit, arriva le premier. Son visage était pâle, ses yeux enflammés, ses lèvres blêmissantes : on eût dit un damné sous le poids du désespoir. Mais, en vrai saltimbanque habitué à jouer tous les r6les, il se métamorphosa en un clin d'oeil. Sur un ton jovial, digne d'un collégien ou d'une maritorne, il adressa quelques paroles flatteuses à Tillustre seigneur que nous allons vous présenter.

t< Gravement enseveli dans un large fauteuil, emmitouflé dans une ample robe de chambre de couleur pourpre, coiffé d'une toque de bourreau, des lunettes sur le nez, le susdit personnage avait Taspect de Marins, le cœur de Sylla et des entrailles aussi tendres que le

roc*. Ses traits étaieirt teints de cette couleur indécise que revêtent les objets à l'heure du crépuscule. De sa bouche s'échappaient parfois des mots sentencieux et solennels qui faisaient pressentir un triomphe certain.

— « Avez-vous parlé à C? dit-il en s'adressant au polichinelle qui venait de le complimenter.

— J'ai tout fait pour le gagner, répondit le pauvre diable, mais il résiste à tous les efforts. Il préfère rester pauvre curé que de souiller son nom par ce qu'il appelle une infamie.

— Tant pis pour lui! reprit l'homme à la toque, il s'en repentira. »

A l'instant, l'air contrit et plein de componction,, entra dans la salle le révérend A. 2, vivante image du chat ermite.

— « Béni soit Dieu ! s'écria-t-il en prenant son siège et bénie soit la miséricordieuse Vierge! X... a juré de voter pour nous, pourvu que les emplois promis soient accordés aux membres de sa famille. Il fera du zèle pour Voire Excellence qui sera demain, si Dieu veut bien nous bénir, président de la république.

— « Deo grattas!... cria sur le seuil de la porte un clerc graisseux, déguenillé, nasillard. C'était le fameut V..., savant pour les idiots, idiot pour les savants... J'ai travaillé en pure perte, ajouta-tril; rien à faire avec des niais qui ne convoitent ni préfectures, ni ministères, ni prébendes d^aucune sorte.

— « C'est-à-dire, observa le fin matois à la robe pourpre, que nous pouvons compter sur vingt-sept voix. Or il en faut vingt-huit : où trouver la vingthuitième?

Immobile comme un poteau, les yeux cloués au sol, père A. répondit :

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