‹ Garcia MorenoChapitre 33 sur 183 · Florès · texte numérisé non relu

Florès

ne te croira. Il y a de beaux jours qu'à l'Equateur il suffit de mentir pour ne plus tromper personne.

« Ne mets pas en avant ta pauvreté; si c'est un mérite, tous les habitants de Quito peuvent s'en draper aussi bien que toi. .

« Que si tu répugnes absolument au travail, si tu t'obstines à te tirer d'aflFaire par la politique, fais-toi député.

« Tâche d'avoir deux consciences, deux figures, deux langages et une demi-douzaine de volontés. Montre en toute circonstance un babil de perroquet, des griffes de vautour, l'astuce d'un renard et la voracité d'un loup.. Sois vil comme B., cynique comme C, hypocrite comme A. et vends-toi comme V *.

« Et je t'assure, docteur, qu'avant peu tu te feras faire un coffre-fort. Voilà la route à suivre ; à toi de naviguer sagement. Maintenant, file au plus vite, et que je ne te revoie jamais!

« C'est ainsi que je parlai l'autre jour au docteur don Boniface, qui s'en allait mendiant une place... par charité. »

Comme on le voit, Garcia Moreno avait pris à tâche de flageller l'abjecte race des budgétivores, de ces vampires qui s'attachent aux flancs des peuples sous prétexte de les représenter ou de gérer leurs intérêts, et n'ont d'autre souci que d'accaparer les emplois, tripoter à la Bourse, lancer des spéculations véreuses, en un mot, profiter de leurs mandats pour se gorger d'or et d'argent aux dépens de leurs mandataires. Il les chassait à coup de fouet du temple de la loi, comme le

1/ Comme dans tout ce chapitre la verve du polémiste s'exercje surtout à propos d'un fait très contesté «et aux dépens de pei'^onnagos très honorables, dont certains furent plus tard ses amis dévoués, nous avons remplacé les noms propres par des lettres qui ne sont pas môme toujours les initiales de ces noms.

Maître avait autrefois chassé les vendeurs du temple de la prière. Il dénonçait avec indignation ce monde moderne qui ne reconnaît plus qu'une science, le calcul. « Autrefois disait-il, l'arithmétique servait de guide dans le maniement des intérêts matériels, mais aujourhui son domaine est grand comme le monde. Elle dicte ses oracles à des prosélytes sans nombre ; elle impose ses décisions à la justice; elle donne des lois à la conscience. L'amitié, la douce amitié ne dispense point ses consolations sans consulter « la règle d'intérêt ». L'amour, avant de bander son arc, étudie avec soin « la table de Pythagore », et il n'est point jusqu'à la gratitude elle-même qui ne sache varier ses « démonstrations » pour arriver à des résultats plus avantageux. Mais c'est surtout dans la politique que cette belle science des nombres trouve de merveilleuses applications, comme on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur la liste des hommes d'État issus de la glorieuse convention.

« Non, non, concluait-il ironiquement, l'Equateur n'est pas un État statibnnaire comaieon veut bien le dire. Il faut reconnaître, au contraire, qu'il marche à grands pas dans la voie de la démoralisation. Il ne laissera aux générations à venir aucune vilenie à commettre. Tels sont les fruits qu'a produits jusqu'ici l'arbre de la liberté. Et, en parlant ainsi , je n'accuse point la liberté, mais les misérables qui abusent de son nom pour satisfaire leur égoïsme. A l'Equateur, la liberté a toujours été une vierge innocente violée par d affreux libertins, une fleur suave dans un fumier, un parfum qui s'évapore dans la putréfaction d'un cercueil ^ »

1. Son style revêtait toutes les formes pour stigmatiser le président et ses électeurs. Un jour, il fit paraître, sous leur signature, des « aphorismes moraux » dont voici quelqu<?s échantillons.

— L'homme sage use de la religion comme un pilote de ses

A ce point de vue général delà corruption qui régnait alors, le pamphlétaire avait cent fois raison, aussi le gouvernement rugissait-il contre ces terribles exécutions. Ses journaux tâchaient de panser les plaies des pauvres fonctionnaires, mais le lendemain le « Fouet » déchirait les bandages et ravivait les blessures. Il fallait en finir ou tomber sous le mépris public. Le pouvoir prit TofiFensive et menaça des poursuites le publiciste frondeur. On incrimina le titre même du journal, ses tendances anarchiques, son opposition systématique. On Taccusa d'immoralité, on lui reprocha sa couardise : il se couvrait du voile de Tanonyme, n'osant attaquer à visage découvert. Enfin on fit miroiter à ses yeux le spectre du juge, les amendes, et, qui sait? peut-être la déportation. C'était le vrai moyen d'échauffer l'intraitable polémiste. Sa défense, que nous ne pouvons que résumer, fut plus virulente et plus audacieuse que Tat»taque.

« Vous dites que le nom même du journal est ignoble. — Allons doncMgnoble, le malfaiteur condamné à la flagellation, non celui qui manie le fouet par châtier le malfaiteur. Ignoble, le misérable qui expie son crime sur Téchafaud, non le juge qui Ty fait monter.

voiles. Si le vent est favomble, il les hisse entièrement; si la tempête gronde, il les cargue prudemment. Ainsi on évite les naufrages. - (R...)

— Un libéral sans emploi, c'est une lampe qui s'éteint, faute d'huile. L'amour de la liberté, c'est la rage de parvenir. — (M...) • — De rien, on ne fait rien, dit-on. Mensonge fioM ; de rien, on fait sans peine un chef de ministère et peut-être avec le temps, quelque chose de plus. — (A...)

— Le temps, c'est de l'argent, disent les Anglais. J*ainie mieux mon adage : le bulletin de vote, c'est de l'or. — (V...)

— Pour moi, la patrie est un emploi ; la liberté, une rente, et le bonheur... une bourse bien garnie. — (R...)

— Le serment dans ma bouche ressemble aux protestations d'une coquette. Les serments mauvais sont ceux qui ne rapportent rien. 11 faut les maudire comme le figuier sténle. — (C.)

— Ii5 —

« Le Fouet, une feuille immorale! — Et pourquoi donc? Un écrit n'est pas immoral parce qu'il révèle des faits immoraux, pas plus qu*un juge n'est immoral parce qu'il châtie Timmoralité. L'immoralité ne glt^as dans la peine du crime, mais dans le crime lui-même. Or, le Fouet, c'est la peine; et le crime, c'est la vente scandaleuse des suffrages.

« Le Fouet, une feuille anarchique! — L'anarchie, c'est vous; vous, le vice; vous, le désordre; vous, le crime provocateur; non pas moi, qui m'efforce d'introduire un peu d'air pur dans la sentine électorale. Les traîtres qui se moquent du peuple, les députés sans conscience (fui se traînent comme des reptiles à l'assaut des emplois : voilà les vrais fauteurs de guerre civile !

a Le Fouets un journal d'opposition ! — Oui, nous sommes hostiles au gouvernement, et nous le serons toujours, parce qu'il procède de l'infâme vénalité; oui, toujours, parce qu'il met à néant les espérances de la patrie ; oui, toujours, parce que son chef, après avoir envahi la maison, la pille et la ruine. Aujourd'hui même, le président Roca, d'accord avec les trafiquants de son espèce, conclut une négociation immorale au premier chef, mais qui lui rapportera de beaux deniers. Depuis longtemps, les employés n'ont point touché leur solde : ils attendaient en silence, espérant qu'au rétablissement de la paix, ils seraient intégralement payés. Et voilà qu'il se trouve im homme assez dur pour spéculer sur le pain de ces malheureux, c'est-à-dire pour racheter au rabais leurs mandats échus, qu'il se fera rembourser un de ces jours en bons du trésor, avec 50 ou 60 "j^ de bénéfice. A ce compte, il suffirait d'une petite circulaire ordonnant de ne plus payer un seul agent de l'administration, pour que la société Roca et C'^ empochât tous les revenus de la république. Il vous

sied bien d'accuser Florès! en fait d'arbitraire et de brigandage, il y a longtemps que les disciples ont surpassé le maître.

«•Enfin, votre grand grief contre nous, c'est que le Fouet est anonyme! Vous demandez à grands cris les noms des rédacteurs. — Je vais vous satisfaire et vous pourrez exercer contre eux vos redoutables vengeances. Les rédacteurs du Fouet sont les vingt-huit auteurs de la farce exécutée par la convention, le jour où elle nous fit admirer la métamorphose du phénix changé en corbeau. En eflFet, que contient Le Fouet? La révélation des actes criminels des vingt-huit et l'expression du mépris public qui s'attache à leur nom. Or, nous le demandons à notre tour : qui sont les rédacteurs du Fouet? Ceux qui ont commis le crime, ou ceux qui l'affichent dans les colonnes du journal? Quel est l'auteur d'une lettre, celui qui dicte ou celui qui tient la plume? Vous êtes bel et bien les rédacteurs du journal que vous incriminez, et c'est vous que la police doit poursuivre. Quant à nous, vous devriez nous remercier pour avoir publié votre histoire, sans exiger de salaire. »

Cette lutte acharnée, qui dura trois mois acheva de déconsidérer le président Roca. On le détestait à cause de son caractère dur et hautain; après cette polémique, on fit le vide autour de lui. Les nobles fuyaient le mulâtre; les partisans de Florès, l'ennemi de leur maître; les patriotes, l'homme qui livrait le pays aux agioteurs. Le mécontentement allait croissant et la crise tournait à l'aigu, quand une échauffourée du général Horès arriva fort à propos pour rendre au président une certaine popularité, et fournir à Garcia Moreno l'occasion d'entreprendre une campagne vraiment patriotique.

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