‹ Garcia MorenoChapitre 34 sur 183 · LE VENGEUR · texte numérisé non relu

LE VENGEUR

Le général Florès avait quitté TÉquateur, humilié mais non résigné. Après avoir régné sur ce pays avec autant d'honneur que de profit, il en voulait à' la République non seulement de Favoir chassé, mais de ne pas respecter même le traité de la Virginia, la convention ayant infirmé, en vertu de son droit souverain, des stipulations qui lui parurent trop onéreuses pour le trésor. Dans un moment d'optimisme, Taudacieux général conçut le dessein d*équiper en Europe une flottille et de reconquérir, avec quelques milliers de mercenaires, ' un pouvoir dont il se croyait injustement dépossédé.

C'était vers la fin de 1846. L'ex-président se trouvait à la cour d'Espagne, où son prestige d'homme de guerre et d'homme d'État, son bel extérieur, sa tenue noble et digne, sa conversation spirituelle, éblouissaient et fascinaient les grands et les princes. La reine Christine elle-même s'occupait beaucoup du brillant officier, qui réussit à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Après une grande revue dont elle lui fit les honneurs, elle accepta de coopérer à l'aventureuse expédition. Il fut convenu qu'elle ouvrirait un crédit de dix millions pour armer une flotte et recruter un corps de volontaires, à la con-

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dition, dit-on, que Florès accepterait pour chef de l'Equateur un prince espagnol dont il serait le premier ministre et le protecteur.

Malgré tous les soins que Ton prit pour tenir secrets les préparatifs de l'invasion, Roca en fut averti par des communications particulières. Du reste, les journaux annoncèrent bientôt que Florès avait ^.cquis quatre vaisseaux de guerre, enrôlé cinq cents hommes en Irlande, sans compter les officiers et soldats embauchés en Espagne, et que, ses armements achevés, il ferait voile pour Guayaquil.

Ces nouvelles mirent en feu non seulement l'Equateur mais toute l'Amérique méridionale, dont l'indépendance était menacée si l'Espagne parvenait à rétablir sa domination sur un point quelconque du continent américain. Toutefois, il ne manquait pas d'hommes à l'Equateur qui, par égoïsme, désiraient le retour de leur ancien patron et se montraient disposés à favoriser son expédition. Ils ne faisaient point mystère de leurs espérances, d'autant plus que le peuple^ ignorant et indifférent, s'inquiétait assez peu de savoir s'il serait dépouillé par Roca ou par Florès. Dans de pareilles conjonctures, un hardi coup de main pouvait décider des destinées du pays.

Pendant que les patriotes se lamentaient, Garcia Moreno comprit qu'il fallait agir promptement et résolument. La première chose à faire était de sacrifier tout ressentiment, de cesser toute opposition, et de prêter main forte au gouvernement dans une question où il s'agissait de l'existence même de la patrie. Il offrit donc généreusement ses services au président Roca, et, grâce à l'influence qu'il exerçait sur ses amis politiques, on ajourna toute récrimination pour aviser uniquement au salut de la nation. Comme il était impossible de résister à une invasion étrangère sans

organiser un soulèvement général, une croisade patriotique, Garcia Moreno créa un nouveau journal, Le Vengeur ^^ dont le programme fut un vrai coup de tocsin.

« Nous n'aurions pas pensé, dit-il, à mettre au jour cette nouvelle feuille, si le danger qui menace jusqu'à notre existence ne nous forçait d'élever la voLx pour réveiller le peuple de son sommeil et le préparer à vaincre ou à mourir. L'abandonner dans sa léthargie sur le bord de l'abîme, ce serait une lâcheté et un crime. Le peuple dort, et le tyran s'approche. Le peuple dort, et une horde de flibustiers, rapaces, perdus de vices, s'apprête à fondre sur le beau pays des Incas. Le peuple dort, et dans son sein d'exécrables traîtres ourdissent contre la patrie la plus scélérate des conspirations. Le peuple dort, et les bourreaux cherchent déjà les victimes pour les égorger. L'Amérique dort, et Florès tient dans ses mains les chaînes qui vont une fois encore nous river au despotisme espagnol.

« Que veut donc Le Vengeur? — Réveiller par ses accents patriotiques tous les cœurs que la servitude n'a point flétris, défendre notre indépendance contre les ennemis de Tintérieur et du dehors, montrer aux républiques américaines qu'elles doivent se confédérer pour sauver leur existence et l'honneur national. Tel sera le cri du Vengeur^ et nous espérons qu'il aura de l'écho dans toutes les poitrines républicaines. »

Ce premier article signale déjà le danger qui préoccupait surtout Garcia Moreno : les ennemis de l'intérieur. Florès avait en effet de nombreux partisans, pour ne pas dire des complices, dans les commerçants qu'il avait enrichis, les fonctionnaires qu'il comblait jadis de ses faveurs, les officiers et soldats dont il autorisait ou du

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