C'est ainsi qu'on d«''signait les partisans de Florès
contre les Floréanos, se livrant à de vérilables actes de sauvagerie. Le colonel Soler, Fun des conspirateurs, avait été poignardé par les soldats chargés de le garder; les autres prisonniers attendaient le même sort. Garcia Moreno n'eût qu'à paraître au milieu de ces insurgés furibonds et de ces soldats en délire pour imposer à tous le respect de la loi. Froid comme le marbre, il dicta ses ordres d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, et tous comprirent qu*il fallait obéir. En huit jours, l'ordre était rétabli, le sort des prisonniers assuré, la conspiration anéantie. Le pacificateur revint à Quito, trop heureux d*avoir rendu service au pays et aussi trop désintéressé pour accepter la rémunération qu'on voulait lui offrir sous forme de solde, ou d'indemnité, ou de récompense civique. Une autre raison pour laquelle il ne voulait rien recevoir du gouvernement de Roca, c'est qu'après l'avoir servi six mois par amour du bien public, il prévoyait que ce même amour le forcerait derechef à le combattre.
En effet, Garcia Moreno ne pouvait sympathiser avec cette bande d'agioteurs pour qui l'exercice du pouvoir n'était qu'un commerce un peu plus lucratif que les autres. L'équipée de Florès avait troublé leur digestion pendant quelques mois, mais Florès n'était plus à craindre : son parti avait tenté une révolution, mais en somnae le gouvernement avait eu le dessus. On pouvait donc se livrer à la joie, drainer la richesse du pays pour la convertir en or et en plaisirs, et puis dormir tranquille. Afin d'effacer tout souvenir importun, le congrès de 1847 vota un acte d'amnistie destiné à jeter le voile de l'oubli sur les rébellions passées. Son naïf président déclara solennellement que « ces insurrections devaient être attribuées à des égarements d'opinion bien plus qu'à une volonté criminelle ou coupable ». Là-dessus, ministériels et Floréanos s'embrassè-
rent comme des frères en libéralisme. Us avaient échangé des coups de fusil pour savoir à qui appartiendrait le gâteau, mais le plus fort consentait à en céder une partie au plus faible pour ne pas être troublé dans son festin.
Garcia Moreno reprit son fouet. Ses coups furent plus terribles, sa forme plus sarcastique et plus acérée que jamais. Il appela son nouveau journal El Diabh, et comme on lui demandait, à ce diable, ce qu'il voulait, il ne cacha point son but : « Je ne suis, dit-il, ni employé, ni quêteur d'emploi, comme tant de pauvres diables de ma connaissance; je ne suis pas militaire comme tant de charlatans qui se vantent à tout propos des bons coups qu'ils ont donnés; je ne suis pas ministériel, n'ayant jamais voulu me vendre, ni janissaire, parce que le crime me répugne. Ami loyal d'un peuple infortuné qui n'a sur la terre d'autre défenseur que le diable, je viens combattre ceux qui le martyrisent, et dissiper les flots de poussière dont on obscurcit l'air pour couvrir l'arrivée des bandits de Florès. »
Naturellement, la verve railleuse à' El Diablo, s'exerça sur l'amnistie de ces nouveaux Iscariotes « saluant la patrie par un baiser avant de lui planter un poignard dans le cœur ; abattant les murs de la moderne Troie pour y faire entrer leur cheval plein de janissaires. » — « Ils chantent Tunion, ajoutait-il, boivent à la concorde, s'endorment dans l'enchantement de leurs rêves d'azur, quand soudain, au signal convenu, entre dans le port l'escadre de notre Ulysse du Venezuela. Les assassins débarquent en silence et égorgent pendant leur doux sommeil ces naïfs héritiers de la simplesse troyenne. »
Pour justifier l'amnistie, le congrès avait fait appel aux grands principes d'humanité et de justice : El Diablo, demanda méchamment « pourquoi, dans ce malheureux ciel tout peuplé d'esprits rétrogrades, il ne se
rencontrait pas un génie assez progressif pour solliciter de Dieu un décret d amnistie en faveur des anges rebelles, ses congénères? On n'aurait, disait-il, qu'à lui souffler les beaux traits de la harangue sénatoriale « sur ces pauvres disgraciés qui ont erré dans leurs opinions, à la suite de Lucifer. Évidemment Dieu se rendrait à des raisons de cette gravité, Tenfer se dépeuplerait, et le ciel deviendrait un pandémonium, comme le sera l'Equateur jusqu'à la consommation des siècles. »
Pas une bévue qn'El Diablo ne relève avec son infernale malice. Pris subitement d'un tendre amour pour Florès, le congrès avait biffé d'un décret précédent l'appellation à' ex-général, pour lui substituer ce titre honorifique : El Senor don Juan José Florès. Le malin, émerveillé de cette exquise poUtesse, chercha quel pouvait bien en être le mobile. Il raconta qu'étant de garde auprès d'un moribond, ci-devant ministre des finances, et peu pressé de rendre ses comptes, il entendit un révérend père qui lui disait d'un ton contrit : « Mon fils, il faut renoncer au démon, si vous voulez vous sauver. » L'agonisant, qui avait vécu dans des temps difficiles, était devenu prudent; d'une voix défaillante, il balbutia ces mots : « Je renie el Senor don Demonio, » Le bon père, étonné, demanda au pauvre malheureux pourquoi il traitait avec tant de courtoisie un être aussi ennemi de Tàme que Florès Test de l'Equateur, et le ministère, du sens commun. « Ah! padre mio, répHqua le mourant, je voudrais tant n'être mal avec personne! » « De là l'urbanité plus que raffinée du congrès envers el Senor don Juan José Florès; de là aussi l'aveuglement de cet Argus aux cent yeux, dont les uns sont crevés par la vanité stupide, et les autres restent hermétiquement fermés par le narcotique puissant de la popularité malsaine. Et pendant qu'Argus endormi contemple avec amour le fantôme de ses rêves, les hom-
mes clairvoyante découvrent les signes avant-coureurs de la tempête, aperçoivent le sillon de Téclair, et entendent déjà retentir au loin les sourds grondements de la foudre. »
L'apparition à' El Diablo troubla bien un peu la douce quiétude du président Roca, de ses ministres et fonctionnaires, sans déranger toutefois leurs opérations de finances. Jusqu'à lexpiration de leur mandat, ils continuèrent d'exploiter TÉquateur, dévalisant les contribuables et déportant les mécontents, pendant que Florès parcourait l'Amérique à la recherche d'un gouvernement qui voulût bien épouser sa querelle. Dans ces conditions, l'Equateur n'était plus pour notre implacable satirique « qu'une espèce d^enfer où le désordre et la confusion paraissaient aussi bien naturalisés que dans le bagne éternel ». Et cependant sa grande âme ne perdait pas tout espoir : « A côté des traîtres, disaitil, grandit un peuple courageux, décidé à verser la dernière goutte du sang de ses fils plutôt que de sacrifier Fexistence, l'honneur et la liberté de la patrie. » C'était vrai dans une certaine mesure; mais, à ce peuple que ses catilinaires avaient réveillé, il fallait un chjef : où le trouver à cette misérable époque ? D'ailleurs, Garcia Moreno ignorait encore jusqu'où peut aller la patience d'une nation livrée aux oiseaux de proie de la Révolution. Dans cet enfer dont parlait El Diablo, comme dans celui du Dante, il y a différents abîmes dont son œil n'avait pas encore mesuré toi4e la profondeur. Nous allons le voir aux prises avec une race autrement perverse que celle des Florès et des Roca.
CBAPITRE VII