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LA DEFENSE DES JESUITES

Durant ces vingt premières années de son existence, l'Equateur avait vécu sous la domination du libéralisme prétendument conservateur. Florès, Rocafuerte, Roca, ces trois types de faux conservateurs et de faux libéraux, n'avaient pas la moindre idée des droits de TÉglise, ni même des principes naturels qui régissent les sociétés. Leur libéralisme consistait à vanter le peuple souverain, et leur conservatisme à se maintenir au pouvoir envers et contre tous; du reste, ennemis des émeutes organisées contre eux ; amis de ceux qui se faisaient leurs soutiens, et jusqu'à un certain point de TÉglise, si l'Église avait pu consentir à n'être qu'un simple rouage de l'État.

Ce faux libéralisme est surtout à craindre parce qu'il porte dans ses flancs un fils plus repoussant que lui, je veux dire le radicalisme. A force d'être exploité et pressuré, le peuple se demande un jour pourquoi, lui souverain, ne mènerait pas un train de roi comme les mandataires éhontés qui vivent à ses dépens. Des orateurs de club et des barbouilleurs de journaux lui répètent tous les jours que, pour arriver à ce progrès social, il suffit de modifier tant soit peu l'Église, la fa-

mille et la propriété, ces trois moyens d'oppression inventés par les tyrans. La multitude imbécile confie à ces tribuns le mandat [d'opérer les destructions nécessaires, et les radicaux succèdent ainsi très naturellement et très légalement aux libéraux leurs pères. L*Équateur était mûr pour cette ignominie. Les hommes de valeur avaient disparu de la scène : Rocafuerte depuis quelques années; Olmédo, le seul espoir de Garcia Moreno, depuis quelques mois. Florès, mort civilement, fournissait par ses complots au parti avancé une excellente occasion de hurler contre les conservateurs, qualifiés sans distinction de Floréanos, Un intringant, le général Urbina, profita de ce moment d'atonie pour arborer le drapeau du radicalisme et livrer l'Equateur à ses séides.

Comme ce triste personnage va jouer un rôle important dans notre histoire, il convient de rappeler en quelques mots ses antécédents. A dix-huit ans, simple enseigne de vaisseau, on le rencontre dans les antichambres du général Florès, qui l'honorait de ses bonnes grâces et même de son intimité. Le protégé partageait les goûts du maître, et lui rendait, dit-on, des services qui lui valurent bientôt le grade de colonel. En 1837, on le retrouve à Bogota, comme chargé d'affaires. Dans ce nid de francs-maçons, il se lia tout naturellement avec les meneurs de la révolution. Ennemi acharné des institutions religieuses, fougueux partisan des idées anarchiques, on le voyait, au milieu des frères et amis, insulter sans vergogne le général Florès, son bienfaiteur, et même comploter contre le gouvernement qui l'accréditait. Rocafuerte, mis au courant de ses intrigues, l'exila pour cause de rébellion; mais, en remontant au fauteuil, Florès lui donna le gouvernement de la province de Manabi. En guise de remerclment, Urbina souleva les casernes contre le président au

profit de la révolution du 6 mars 1845, et s'en vint, d un cœur léger, prêter main-forte aux assaillants de TElvira, ce qui lui valut le grade de général. Nommé gouverneur de Guayaquil par Roca, il fit rage contre Florès et les Floréanos.

Dès lors, la seconde place ne suffisant plus à son ambition, il se dit qu'avec son astucieuse habileté, son audace de conspirateur, son habitude de la trahison, rien n'était plus facile que d'arriver à la présidence. Cependant, en octobre 1849, à l'expiration des pouvoirs de Roca, pour ne pas se démasquer prématurément, il soutint de toute son influence la candidature de Diego Noboa, vieux conservateur sans portée politique dont il se proposait d'exploiter la simplicité. Ses plans avortèrent grâce aux divisions du congrès qui, ne pouvant réunir sur la tête d'un candidat le nombre de voix exigé par la constitution, remit le gouvernement aux mains du vice-président. Manuel x\scasubi, homme intègre, intelligent, économe des deniers publics, ardent patriote, et de plus beau-frère de Garcia Moreno. Ge dénoûment imprévu ne faisait point l'affaire d'Urbina. A son instigation, le 20 février 1850, la garnison de Guayaquil fit un pronunciamento contre Ascasubi et proclama chef suprême l'ambitieux gouverneur, qui, cédant aux protestations indignées de la population tout entière, remit en avant son homme de paille, le trop confiant Noboa. Acclamé, le 20 mars, par la même garnison de Guayaquil, le bon vieillard accepta le patronage d'Urbina qui l'entoura des soins les plus affectueux et convoqua une convention à l'effet de transformer son élu en président définitif.

Garcia Moreno n'assista point à ces pronunciamentos du général Urbina contre le gouvernement de son beau-frère. Manuel Ascasubi. Fatigué des luttes politiques, il avait quitté l'Equateur à la fin de 1849, et

fait voile vers l'Europe, non sans prévoir les nouvelles crises dont son pays allait être victime. En passant à Guayaquil, il comprit à la fermentation des esprits qu'une révolution était proche et avertit même son beau-frère de se précautiônner contre les mesures d'Urbina. Peut-être avait-il alors Tintention de se lancer dans le commerce, à l'imitation de son frère Pablo; mais à peine eut-il mis le pied sur le cohtinent européen, que son esprit se reporta dans les régions qu'il habitait depuis longtemps. En parcourant l'Angleterre, la France et l'Allemagne, il étudia l'état politique de ces pays presque aussi révolutionnés que l'Amérique et en plein désarroi depuis le cataclysme de 1848. Ce qui le frappa surtout en France, ce fut le retour aux idées religieuses. A la vue du gouffre entr'ouvert, les journaux du libéralisme faisaient leur paix avec l'Église, prônant à l'envi les ordres religieux si souvent insultés par eux, et même cette instruction cléricale toujours bafouée par leur antichrétienne et antisociale Université. Sans doute, Finstinct de conservation, plus que la foi, opérait cette soudaine métamorphose, mais le témoignage de ces impies n'en était que plus concluant pour tout observateur impartial. Après six mois passés dans la vieille Europe, Garcia Moreno reprit la mer, de plus en plus convaincu que Jésus-Christ est Tunique sauveur des peuples et qu'un État sans religion est irrémédiablement voué au sabre d'un autocrate ou au poignard des anarchistes.

De retour à Panama, il fit une rencontre qui, malgré les bonnes résolutions qu'il avait prises, le rejeta immédiatement dans la lutte. Au moment de s'embarquer pour Guayaquil, il aperçut un certain nombre de religieux tristement groupés près d'un navire à destination de l'Angleterre. C'étaient des religieux de la compagnie de Jésus que le gouvernement franc-maçon de la

Nouvelle-Grenade venait d'expulser, sans autre raison que la haine de cette Église catholique dont les jésuites sont partout les plus ardents défenseurs. Appelés six ans auparavant par le parti conservateur, alors au pouvoir, leur crime était d'avoir fondé plusieurs collèges dans les villes et un centre d'apostolat dans la région encore sauvage du pays. Naturellement les radicaux avaient dénoncé le grand péril que courait la liberté, non seulement à Bogota, mais dans toute TAmérique ; et il s'était trouvé un congrès pour chasser ignominieusement les jésuites, après les avoir couverts de calomnies et d'outrages. A la recherche d'un sol plus hospitalier, les victimes allaient quitter l'Amérique quand Garcia Moreno se présenta devant le supérieur pour lui faire une proposition aussi simple qu'inattendue. Se demandant pourquoi l'Equateur ne profiterait pas du crime stupide de ses voisins, il offrit aux exilés un refuge à Quito, où depuis longtemps nombre de familles désiraient leur confier l'éducation de la jeunesse. Il leur rappela qu'en différentes circonstances des démarches avaient été faites à cet égard, démarches restées infructueuses faute du personnel nécessaire à la fondation d'un nouveau collège. Or, grâce à l'injustice de leurs persécuteurs, ce personnel longtemps cherché était maintenant trouvé.

Habitués de longue date à suivre le précepte du Maître : « si l'on vous chasse d'une ville, allez dans une autre », les jésuites se montrèrent tout disposés à s'embarquer pour l'Equateur sous l'égide de Garcia Moreno; mais pouvait-il assurer que les autorités de son pays ne s'opposeraient pas à leur débarquement? La question était douteuse; toutefois, Garcia Moreno opinait pour l'affirmative. Il connaissait particulièrement don Diego Noboa, le nouveau chef suprême, esprit débonnaire, disposé par goût à favoriser le catholi-

cisme. Sans doute, ce bon vieillard était à la merci d'Urbina, qui l'avait élevé au pouvoir pour gouverner sous son nom et le supplanter à la première occasion; mais, avec un peu d'adresse, on pouvait obtenir le placet du bienveillant Noboa avant qu'il eût le temps de consulter son mauvais génie. Garcia Moreno exprimant le ferme espoir de réussir, les jésuites prirent place sur le vaisseau.

Ni les religieux, ni leur guide, ne se faisaient une idée de la rage obstinée des francs-maçons de la Nouvelle-Grenade. Pendant la traversée, Garcia Moreno remarqua, parmi les passagers, un personnage qui l'observait attentivement tout en se dissimulant de son mieux. Quel ne fut pas son étonnement de reconnaître le général Obando, Tun des plus acharnés persécuteurs des jésuites et le principal auteur de leur expulsion? Évidemment cet espion, chargé de les suivre, allait leur fermer tous les ports de TAmérique ; il n'aurait qu'à faire un signe au général Urbina pour leur interdire l'entrée de Guayaquil. Cette découverte ne laissa pas que de déconcerter un peu le protecteur el les protégés, mais les difficultés ne faisaient que stimuler le courage de Garcia Moreno.

Arrivé au port de Guayaquil, il s'empressa de débarquer avant tous les voyageurs, courut, sans perdre une minute, chez Noboa, lui parla chaleureusement de la bonne rencontre qu'il venait de faire et lui demanda l'autorisation d'introduire à Quito les religieux expulsés. Toute la république saurait gré au nouveau chef suprême de cet acte d'humanité et de justice.

Préoccupé de se concilier l'opinion, surtout dans la capitale, où le congrès allait procéder à l'élection présidentielle, le bon vieillard accueillit favorablement cette requête. Quelques heures après, la petite caravane s'embarquait précipitamment sur le fleuve Guayas pour

gagner les Cordillères. Quand Obando vint à son tour, au nom de son gouvernement, réclamer Tinterdiction des jésuites, on lui répondit qu'il était trop tard, et que d'ailleurs TÉquateur n'avait pas à s'immiscer dans les querelles politiques ou religieuses de la Nouvelle-Grenade. Pauvre Noboa! Il ne s'imaginait pas que cette affaire, si minime en apparence, habilement exploitée par son cher Urbina, deviendrait une machine de guerre pour le renverser.

Dès ce moment, la question des jésuites fut à Tordre du jour et passionna tous les esprits. La convention nationale en fut saisie immédiatement après le vote de la constitution et l'élection définitive de Noboa comme président de la république. Devait-on faire une loi de rappel ou confirmer le décret de bannissement de Charles II! édicté contre les jésuites au siècle précédent? telle était l'alternative posée aux législateurs. La discussion fut longue, l'opposition violente, mais enfin la majorité, cédant au vœu populaire exprimé par des pétitions aussi pressantes que nombreuses, vota l'acte solennel de réparation. La foule salua le décret par des applaudissements enthousiastes. On rendit à la compagnie de Jésus l'église qui lui avait appartenu avant la suppression; on lui alloua de plus un couvent spacieux, ainsi que l'hôtel de la Monnaie pour y établir un collège. Un article du décret portait en outre que les pères rentreraient en possession de tous leurs biens non aliénés. Le jour de leur réinstallation dans l'église de Jésus, après un exil de quatre-vingt-trois ans, fut pour les jésuites un jour d'ovation triomphale. Les rues de la capitale étaient tapissées de draperies; la foule se pressait joyeuse sur leur passage. Pour la première fois depuis près d'un siècle, on revoyait à Fautel ces hommes de Dieu dont le dévouement et la science étaient connus de tous, ces héroïques missionnaires qui n'avaient pas

craint de s'aventurer dans les déserts et les forêts de TAmazone, pour y fonder d'admirables réductions^ aujourd'hui anéanties. A voir Témotion et Tenthousiasme de la population, on eût dit que chaque famille retrouvait un ami et un père.

Garcia Moreno triomphait : il pouvait espérer en efifet que laloide rappel, réclamée par un pétitionnement général de la capitale et des provinces, votée par la convention après un débat contradictoire, sanctionnée parle président delà république, fêtée par les acclamations de tout un peuple, il pouvait espérer, dis-je, que cette loi serait respectée de l'opposition prétendument libérale. Mais les frères et amis, furieux jusqu'à l'exaspération, se chargèrent de lui prouver une fois de plus, et d'une manière péremptoire, qu'ils s'inspirent, non des volontés du peuple, mais uniquement de leur haine contre l'Église et ses institutions. Ils dressèrent aussitôt un plan de campagne d'une simplicité remarquable : il s'agissait d'abattre révolutionnairement Noboa, puis de jeter brutalement les jésuites hors de l'Equateur.

Le général Urbina ne demandait pas mieux que de profiter de cette excellente occasion pour renverser et remplacer le faible Noboa. Ses journaux représentèrent le président comme un esclave des jésuites, et de plus un floréano déguisé. « Il avait évidemment Inanqué à tous ses devoirs en sanctionnant la loi de rappel. Quelle honte pour le pays de se voir courbé de nouveau sous le joug odieux du jésuitisme! D'un aulre côté, quoi de plus inopportun et de plus funeste pour l'Equateur que cette espèce de défi jeté à la Nouvelle-^Grenade? Car n'était-ce point condamner audacieusement la politique d'un gouvernement voisin, politique vraiment progressiste et vraiment libérale, que d'ouvrir ses portes è des religieux expulsés comme fauteurs de troubles et de rébellion? »

Encouragé par ces insinuations et d'autres non moins antipatriotiques, le gouvernement grenadin, qui s'entendait avec Urbina, ne craignit point de soulever un conflit international et de réclamer le bannissement des jésuites au nom de je ne sais quelle théorie francraaçonnique. On lui répondit, comme on devait le faire, en envoyant une division à la frontière.

Les radicaux ne connurent plus de bornes. La patrie était menacée, et cela pour Tamour des jésuites, ces hommes exécrés du monde entier. Furieux de son échec, Tagent diplomatique de la Nouvelle-Grenade s'oublia jusqu'à publier contre la compagnie de Jésus un pamphlet odieux, dans le goût et le style de ces venimeuses productions tant de fois rééditées depuis un siècle. Les constitutions de l'ordre, sa doctrine, sa morale, la conduite de ses membres, leurs actes à la Nouvelle-Grenade, y étaient représentés comme des monstruosités. Ces mensonges, ajoutés à d'insolentes menaces, ne laissaient pas que d'impressionner la masse des conservateurs, trop souvent timides et faibles. Aussi le champion du droit, le chevaleresque Garcia Moreno comprit-il qu'il était de son devoir d'intervenir. Introducteur des jésuites dans son pays, c'était à lui que revenait la tâche et l'honneur de les défendre. Reprenant donc sa plumé vengeresse, il opposa au pamphlet du diplomate sa Defensa de los Jesuitas *, un des plus beaux plaidoyers qui aient été composés en faveur de la compagnie de Jésus. On reconnaît l'homme à la déclaration qui termine la préface :

« On m'appellera fanatique et jésuite, parce que j'ai consacré mes loisirs à écrire cette défense, mais cela m'importe peu. Je suis catholique et fier de l'être, bien que je ne puisse compter au nombre des chrétiens fer-

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