‹ Garcia MorenoChapitre 40 sur 183 · Opuscule (le GO pages in-S". Quito · texte numérisé non relu

Opuscule (le GO pages in-S". Quito

vents. J'aime ma patrie avec passion, et j'estime que c'est un devoir de travailler à son bonheur. Chrétien et patriote, je ne puis garder le silence sur une question qui intéresse a\i plus haut degré la religion et la patrie. D'ailleurs, mon caractère me porte naturellement à prendre en main la cause du faible et de l'opprimé. La tyrannie me révolte partout où je la rencontre, et je déteste la froide barbarie de ces hommes qui savent rester neutres entre la victime et le bourreau. »

Après cette profession de foi, empreinte de tant de noblesse et de grandeur, commence l'exécution de l'étourdi pamphlétaire :

« L'auteur d'un écrit calomnieux, récemment publié contre les jésuites, nous avertît qu'il est jeune encore et il le prouve incontinent par un début tout à fait enfantin. Selon lui, nous sommes obligés de le croire, pour plusieurs raisons : d'abord, parce qu'il a vu ce qu'il raconte; puis, parce qu'il se présente comme interprète de son siècle; ensuite, parce qu'à son âge on est d'une sincérité ingénue ; enfin parce qu'entre républicains démocrates régnent toujours la franchise et la loyauté. On enseignait autrefois que pour mériter créance, il fallait simplement ne pas se tromper et ne pas vouloir tromper les autres, savoir ce que l'on dit et dire ce que l'on sait. Mais comme cet ingénu ne sait pas toujours ce qu'il dit et dit encore moins ce qu'il sait, il a inventé ces motifs de crédibilité plus que puérils, afin de déraisonner et de mentir à son aise.

« Apprenez donc, jeune homme, que pour avoir droit à notre foi, un témoin oculaire doit se montrer encore témoin intelligent et rapporteur fidèle. Trop souvent, en effet, l'esprit de parti fait de notre instrument d'optique un prisme trompeur. — Vous parlez, dites-vous, au nom de vos contemporains : mais il y en a qui mentent en parlant au nom de Dieu! — Cinq lustres à peine

pèsent sur votre tête, et à cet âge on esfeandide : à cet âge les vices les plus honteux peuvent déshonorer le cœur de l'homme; à cet âge, Néron avait tué sa mère, sa femme et ses maîtres, brûlé Rome pour s'amuser, puis calomnié les chrétiens pour avoir le plaisir de les brûler aussi . — Vous affirmez que les républicains se doivent la vérité les uns aux autres : sont-ils donc si francs, les républicains? Dans leur bouche hypocrite, patriotisme n!'est-il pas souvent synonyme d'ambition, liberté de tyrannie, justice et progrès de vol et de vengeance? Combien de constitutions républicaines où Ton parle de garanties qui ne garantissent rien, et d'un peuple souverain , toujours couronné d'épines, vêtu de haillons et entouré de bourreaux? En tout cas, si vous êtes franc et loyal avec vos amis, il n'y parait guère, jeune homme, dans votre pamphlet.

« Vous prétendez nous faire croire que vous exterminez les jésuites par amour et pour la plus grande gloire du catholicisme. — Fourberie et mensonge! Vous ne frappez les jésuites que pour atteindre le catholicisme. C'est une vérité désormais historique que tous les ennemis de TÉglise abhorrent la compagnie de Jésus. Vous dites avec Calvin : « Les Jésuites sont nos gi*ands adversaires; il faut les tuer, ou les chasser, ou les écraser sous le mensonge et la calomnie. » Avec d'Alembert : « La ruine de l'Église suivra de près l'anéantissement des jésuites. » Avec Manuel de Roda : « L'opération ne laisse rien à désirer; nous avons tué la fille, il ne nous reste plus qu'à tuer la mère, notre sainte Église romaine. » Vous voulez ébranler les colonnes pour renverser le temple, et désarmer l'Église avant de l'opprimer. »

Entrant alors dans le vif du débat, Garcia Moreno poursuit son adversaire pied à pied, jetant par terre tout son échafaudage de calomnies. A propos des tendances

politiques de Tlnstitut, qui, d'après le jeune diplomate, « élève son pouvoir sur des monceaux de cadavres et ofiFre des sacrifices sanglants sur Tautel du Sacré-Cœur, » le vigoureux polémiste lui lance cette apostrophe :

« Comment osez- vous publier ces grossières impostures quand il est notoire qu'à la Nouvelle-Grenade, comme du reste en tous lieux, les jésuites ont uniquement proche la morale évangélique, le respect dû aux autorités, et même la soumission à la loi quand cette loi les condamnait injustement à Texil? Ils fomentaient, ditesvous, les passions politiques : mais, à leur arrivée dans votre pays, deux partis se faisaient une guerre sans merci, et tel fut sur tous Tascendant de ces religieux, telle fut la puissance de leur prédication que, pendant les six années de leur résidence à la Nouvelle-Grenade, la concorde et l'union n'ont pas cessé d'y régner, tandis que leur départ devient le signal de nouvelles guerres. Hommes étranges, n'est-ce pas? qui maintiennent Tordre en prêchant le désordre, et font naître la discorde aussitôt qu'ils ne la prêchent plus. Malheureux! si vos provinces du sud sont en conflagration, la faute n'en est pas aux jésuites, mais au général Obando qui, en lançant sur elles une horde de brigands, a mis les citoyens dans la nécessité de recourir aux armes pour défendre leur honneur, leurs biens et même leur vie. »

L'impitoyable athlète poursuit ainsi son adversaire durant soixante pages, l'enserre dans les liens de sa logique de fer, et finit par l'écraser sous le poids du ridicule. Sa conclusion, c'est le cri d'indignation d'un vrai patriote :

« Des calomnieuses et audacieuses invectives lancées contre la compagnie de Jésus, vous inférez que votre gouvernement a le droit d'exiger de nous le renvoi des jésuites. Or, nous venons de voir que vos accusations ne sortent jamais du vague ou de la déclamation, et

que si d'aventure vous hasardez une preuve, c'est un texte falsifié. Votre prétendu droit repose donc sur une fiction et votre justice sur un mensonge.

« Mais eussiez-vous cent fois raison et les jésuites fussent-ils cent fois plus criminels que vous ne les faites, de quel droit une nation étrangère vient-elle nous mettre en demeure de les chasser? Qu'on demande l'extradition d un individu dans les cas prévus par les traités, d'accord; mais exiger l'expulsion de réfugiés parfaitement inofl'ensifs que nous avons recueillis par un sentiment de généreuse pitié, c'est un attentat contre la souveraineté d'un peuple indépendant.

« La Nouvelle-Grenade n'aura garde de réclamer de l'Angleterre ou des États-Unis l'expulsion des jésuites. Elle sait trop bien qu'une pareille prétention serait regardée comme une injure par les gouvernements de ces deux pays; mais avec l'Equateur on peut tout se permettre. Elle nous outrage parce qu'elle nous croit faibles ; elle nous menace parce qu'elle nous croit tout au plus capables de faire des prouunciamentos. En cela elle se trompe : l'amour de la patrie n'est pas mort dans le cœur des Équatoriens. A.u jour du danger, tous les partis s'uniront pour défendre l'indépendance nationale, et le gouvernement s'ensevelira sous les ruines de la république plutôt que de mettre son honneur à la merci de Tin justice : telle est son inébranlable résolution.

« Quant à nous, nous savons que la guerre est déclarée, non pas aux jésuites mais au sacerdoce et à la foi catholique. On proscrira les jésuites, puis le clergé séculier, puis tous les enfants de l'Église. Ainsi sera creusé l'abîme où s'engloutiront la Nouvelle-Grenade, et l'Equateur, et toutes les républiques catholiques, si nous poussons la lâcheté jusqu'à nous soumettre aux infernales exigences de la bande rouge. Mais non, cela ne sera pas; la foi de nos pères ne cessera jamais d'il-

luminer notre Equateur. Pour la défendre, le clergé ne montrera pas d'apathie, le peuple ne s'endormira point dans une silencieuse résignation. Nous marcherons au combat sous la conduite de l'éternelle Providence. Si nous devons, comme les Hébreux, passer par les flots de la mer rouge, Dieu ouvrira un chemin à son peuple choisi, et nous entonnerons sur l'autre rive le cantique du triomphe et de la délivrance. »

Cet écrit, jeté au milieu des passions ardentes, commenté d'un bout de l'Equateur à l'autre, accueilli favorablement par les libéraux eux-mêmes, fît sur les ennemis des jésuites l' effet d'un coup de foudre. Lears machinations étaient déjouées, les prétentions de la Nouvelle-Grenade ridiculisées, le gouvernement affermi dans sa détermination de ne pas capituler devant l'intimidation, les patriotes énergiquement décidés à lui prêter main-forte. Aussi le gouvernement grenadia cessa-t-il d'enfler la voix, le diplomate imberbe disparut de la scène, et Tintrigant Urbina attendit qu'un nouvel incident lui fournit l'occasion de s'asseoir sur le siège présidentiel, convoité depuis si longtemps. Quant au pacifique Noboa, il s'endormit dans une sécurité absolue. Les provinces de l'intérieur avaient confiance dans son gouvernement conservateur; et, si les provinces maritimes se montraient plus turbulentes, son fidèle Urbina, son cher enfant, comme il l'appelait, n'était-il pas gouverneur de Guayaquil?

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