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CHAPITRE VIII

IRBINA AU PILORI

Dans les premiers mois de 1851, alors que le peuple était encore sous l'impression des événements que nous venons de raconter, le bruit se répandit dans tout FÉquateur qu'un grand danger menaçait la ville de Guayaquil. Il s'agissait d'une nouvelle invasion du général Florès, lequel voulait à toute force rentrer en vainqueur sur ces montagnes équatoriales, considérées par lui comme son apanage. Après Tavortement de son expédition d'Espagne, il s'était réfugié à New-York où longtemps il avait cherché des auxiliaires sans pouvoir réussir. On venait d'apprendre, non sans stupéfaction, son arrivée à Lima et l'organisation à bref délai d'une nouvelle expédition de flibustiers, avec la complicité du gouvernement péruvien et le secours de gros capitalistes dévoués à Tex-p résident. Il n'en fallait pas tant à un conspirateur de la force d'Urbina pour semer dans tout le pays les germes d'une révolution.

Après avoir fait miroiter à tous les yeux le spectre de Florès, les journaux du parti avancé dénoncèrent tous les conservateurs, Noboa en tète, comme des floréanos déguisés. L'on n'avait rappelé les jésuites que pour aplanir les voies au tyran; si l'on ne déjouait au plus

tôt leurs manœuvres, c'en était fait de TÉquateur, menacé d'un côté par Tarmée de la Nouvel le- Grenade, de Tautre par les bandes péruviennes de Florès. A peine émise, cette idée de trahison fit son chemin dans le peuple et surexcita toutes les tètes. La ville de Guayaquil eh particulier, où la main cachée d'Urbina remuait les matières inflammables, fut bientôt dans un état de véritable ébuUition.

C'était pour Thabile intrigant Theure de pêcher en eau trouble. Dans les premiers jours de juillet 1851, Noboa reçut des lettres de son très dévoué gouverneur de Guayaquil, dans lesquelles c,e maître en dissimulation l'avertissait qu'une certaine agitation régnait toujoure dans la cité au sujet des dissentiments avec la Nouvelle-Grenade, et de l'arrivée de Florès au Pérou. Il ajoutait que la présence du chef de FÉtat, ardemment désirée de tous, contribuerait singulièrement à faire renaître le calme dans les esprits. Pour vaincre les hésitations du bon vieillard, une seconde missive annonçait que Teffervescence allait croissant et qu'une démarche de sa part devenait urgente. Urbina lui conseillait même de se présenter, en grand apparat, afin d'agir plus puissamment sur ce peuple, que la magnificence de ses chefs ne manque jamais d'éblouir. Les intimes de la présidence, flairant en piège, déconseillaient ce voyage , mais Don Diego, plein de confiance en son favori, ne voulut rien entendre, et se mit en route avec toute la pompe qui convient au premier magistrat du pays.

Pendant qu'il descendait les Cordillères, le bruit de la prochaine arrivée du président se répandait à Guayaquil. On faisait de brillants préparatifs pour le recevoir. Des arcs de triomphe s'élevaient, par ordre d'Urbina, le long de la route qu'on devait parcourir.

Or, le 17 juillet, le jour même où le président devait

faire son entrée dans sa bonne ville de Guayaquil, trois généraux vendus à Urbina, Villamil, Roblez et Franco, entraient dans les casernes et distribuaient de l'argent aux troupes; puis, après avoir exalté leur amour de la liberté, les poussaient à prononcer la déchéance de Noboa, cet esclave des aristocrates, des conservateurs et des jésuites, et finalement à proclamer Urbina chef suprême de la République. Habitués aux pronunciamentos, les officiers se laissèrent acheter; les soldats applaudirent; Urbina consentit à prendre sur ses épaules le fardeau du pouvoir et répondit à l'adresse de ses complices par une proclamation cynique, dans laquelle il transforme ces vendus en « vaillants et incorruptibles soldats de la liberté. Ils n'avaient pu voir sans frémir la présence de Florès au Pérou, la réinstallation scandaleuse de ses séides dans tous les emplois, en un mot, la trahison perfide du gouvernement. Incapables de rester indifférents à Tasservissement de la patrie, ils avaient poussé le cri redoutable qui l'avait sauvée en 1845. » Ces braves étaient d'autant moins indifférents que chefs et soldats avaient reçu un fort pourboire aux dépens de la trésorerie de Guayaquil.

Cependant le vieux Koboa, toujours radieux malgré les inquiétudes de son entourage, avait franchi les pentes du Chimborazo, et se préparait à descendre majestueusement le cours de Guayas. Un vapeur, orné comme aux grands jours de fête, l'attendait à Babahoyo. Une garde d'honneur le reçut avec force démonstrations enthousiastes. Don Diego monta sur le vaisseau, s'applaudissant d'avoir fermé l'oreille aux insinuations des craintifs. Dans l'excès de sa joie, il ne vit point une barque légère descendre rapidement le cours du fleuve pour annoncer à Urbina que sa proie ne pouvait lui échapper.

En approchant du quai, le vaisseau qui portait le président \ira de bord inopinément, et se dirigea vers un bâtiment à voiles qui semblait l'attendre. Avant que Noboa eût pu demander compte de cette manœuvre, le capitaine des gardes mit la main sur lui, en disant : « Président, je vous arrête. — Vous m'arrêtez, s'écria le vieillard stupéfait, et en vertu de quel droit? — En vertu du mandat que m'a donné le général Urbina, le nouveau chef suprême ! » Au nom de l'Iscariote, Noboa baissa la tète comme un homme frappé de la foudre, et ne fit entendre aucune protestation. On le transborda dans le vaisseau à voiles qui leva l'ancre aussitôt et gagna la haute mer. Durant plusieurs mois, Noboa erra sur l'Océan, sans que personne, pas même les membres de sa famille, pussent savoir ce qu'il était devenu. On apprit plus tard, quand Urbina n'eut plus rien à craindre de la réaction, que l'ex-président avait été jeté sur les côtes du Pérou pour y passer le temps de son exil.

Sans perdre de temps, Urbina fit ratifier ce brigandage par un semblant de réunion populaire, puis se laissa conduire triomphalement à l'hôtel de ville où il jura sur l'Évangile fidélité à la nation. Quelques jours après, il lança un corps d'armée dans la montagne pour ^soumettre les provinces de l'intérieur, qui se rendirent après quelques escarmouches. Une convention, composée presque exclusivement de ses créatures, inaugura le règne de la terreur, en rapportant toutes les lois conservatrices émanées du pouvoir déchu.

Naturellement, pour satisfaire sa haine autant que pour payer sa dette à la Nouvelle-Grenade, le persécuteur s'acharna contre les jésuites. Il voulait à toute force un décret d'expulsion ; mais pour ne pas assumer sur lui la responsabilité d'une mesure absolument impopulaire, il fit rendre ce décret par sa convention. Au dernier jour de leur mandat, en séance secrète, comme des criminels

qui assassinent dans l'ombre, les députés votèrent la déportation des jésuites malgré les cris d'un peuple exaspéré, malgré d'innombrables pétitions couvertes de milliers de signatures. Encore une fois qu'importe à ces hommes la volonté de ce peuple qu*ils appellent ironiquement leur souverain?

Le décret rendu, le peuple s'obstinait à croire que Garcia Moreno pourrait en empêcher l'exécution. En ce mois de décembre 1852, celui-ci s'était blessé gravement à la jambe en déchargeant un revolver. Comme il revenait un soir à son domicile, marchant péniblement appuyé sur un b&ton, il se vit tout à coup entouré d'une grande foule qui le suppliait d'agir en faveur des victimes; mais Urbina comprit le danger des manifestafions populaires. Le lendemain, ordre fut donné au soudard Franco et à cinquante de ses bandits d'expulser les jésuites de leurs résidences sans leur laisser aucun délai, sans môme leur permettre d'emporter avec eux les effets nécessaires au voyage. Comme on pouvait crainjdre dans les grands centres l'explosion d'une indignation difficile à contenir, on traîna les exilés par des chemins déserts vers le petit port de Naranjal, où, sans s'inquiéter de la destination choisie par eux, on les jeta sur un vaisseau qui les conduisit à Panama.

Dès ce moment, l'Equateur fut traité en pays conquis. Le despote s'installa dans sa capitale comme un sultan dans son sérail, sous la garde de ses mameluks, les célèbres Tauras, espèces de sauvages qu'il appelait plaisamment « ses chanoines ». Roblez et Franco, les principaux instruments du pronunciamento qui avait renversé Noboa, surveillèrent les provinces maritimes en qualité de gouverneurs de Guayaquil et de Manabi. Le vol, le pillage, l'assassinat, le sacrilège furent à l'ordre du jour, aussi bien que les contributions forcées et les déportations au Napo. L'Equateur goûtait

les douceurs du radicalisme démocratique, c'est-à-dire de letat sauvage. Armés de lances et de poignards, les Tauras vagabondaient à leur aise, attaquant les citoyens inoffensife, insultant les femmes, assassinant sans pitié quiconque osait se défendre. Si Ton s'enhardissait jusqu'à porter plainte contre eux, le tyran répondait qu'à partir de six heures un honnête homme devait se renfermer dans sa maison, et qu'en tout cas il ne répondait point de Tordre après le coucher du soleil. Pour mener joyeuse vie avec ses prétoriens, Urbina épuisait le trésor public et commettait les plus infâmes exactions contre les particuliers. La convention, avant de se dissoudre, avait décidé qu'un si grand homme était audessus de tout contrôle, et qu'on ne pouvait sans affront lui demander des comptes. Comment d'ailleurs mettre sur la sellette cet usurpateur éhonté, quand la moindre allusion à ses crimes était punie journellement de la prison ou de l'exil? La tète courbée sous le joug, les conservateurs recevaient en silence les coups de cravache du tout- puissant dictateur.

Il y a dans la vie des peuples modernes de ces moments d'expiation douloureuse. Comme Adam, ils ont rejeté Dieu pour être libres : ils deviennent comme lui les esclaves du serpent révolutionnaire, qui les fascine jusqu'à leur faire perdre l'idée de la vraie liberté. Aloi*s on voit les bornes de l'avilissement se reculer comme à l'infini. Les uns encensent humblement les tyrans au pouvoir, les autres mendient platement ses faveurs; ceux-ci prêchent la conciliation entre Bélial et Jésus : il faut céder quelque chose à Bélial pour ne pas l'irriter davantage et l'amener doucement à résipiscence; ceuxlà prétendent que, de nos jours, le meilleur moyen de sauver le monde, c'est de hurler avec les loups en arborant franchement le drapeau de la Révolution. Si quelqu'un relève le drapeau du Christ de dessous les

pieds ignobles qui le foulent, on Taccusc d'exagération et de témérité, on le dénonce comme un ennemi public.

Un homme cependant ne put se résigner à contempler froidement le meurtre d'une nation. « Incapable de rester indifférent entre la victime et le bourreau », Garcia Moreno était non moins incapable de rester cilencieux. Il savait par cœur toutes les raisons des prudents; mais il pensait qu'il est toujours opportun de troubler le repos des méchants en donnant une voix à la conscience publique ; que plus les voleurs aiment le silence, plus on a raison de faire du bruit; et qu'enfin à force de patience, les peuples habitués au joug finissent par s'endormir dans le plus abject matérialisme. Au milieu d'un peuple terrorisé, alors que la presse était bâillonnée et la chaire muette, il ne craignit pas de clouer au pilori le tout-puissant dictateur. L'indignation dont son cœur débordait fit explosion. dans une satire d'une virulence sans égale et dont chaque trait restera comme- un honteux stigmate sur le front du coupable. La pièce signée et adressée « au général UrbinaD, portait cet en-tête :

« Non contents d'oublier qu'ils ont autrefois traîné votre nom aux gémonies, vos vils adulateurs déchargent aujourd'hui leur colère sur l'auteur supposé de je ne sais quelle pièce satirique. Ces écrivains de taverne, qui chantent vos louanges à tant par jour, devraient bien se contenter de faire leur besogne avec l'irrésistible logique et le gracieux langage qui les distinguent, sans attribuer à un mien ami une œuvre dont il est aussi innocent que je le suis des vôtres. Ne croyez pas que le repentir ou la crainte me dictent cette rectification, car, avec votre permission, je vais ajouter à la susdite pièce un autre essai que vous pourrez appeler défectueux, prosaïque, illisible même; toutefois, comme il est signé de ma main, vos illustres apologistes ne

pourront plus équivoquer sur le nom de Tauteur. » Après cette préface, où le poète se livre aux vengeances d'Urbina, vient cette épigraphe de Moratin : « J'ai vu d'audacieux tyrans s'élever de la poussière, régner un instant et périr ». Puis la flagellation commence sous la forme antique d'une ode « à Fabius ».

« Fuis loin d'ici, vertueux Fabius, si tu veux préserver du vice ton âme candide encore. Ici, tu le vois, le crime lève bien haut son front déshonoré; ici Tastucieuse ambition, après s'être roulée dans la fange des égouts, monte subitement au pouvoir comme ces miasmes infects qui s'élèvent en empoisonnant les airs. Ici sous des oripeaux guerriers, se cache l'infâme !... Son bras énervé brandit le fer immaculé, que n'empourpra jamais le sang d'un ennemi! Son pâle visage est marqué de stigmates indélébiles * ... Aucun des vices qui ont souillé l'humanité en de longs siècles de perversité ne lui est inconnu : trahison, parjure, escroquerie, brigandage, barbarie, sauvagerie, rien n'y manque. Son ignoble yie est racontée, chapitre par chapitre, dans les articles du code !

« Et ce composé de toutes les corruptions, ce monstre qui par son contact déshonorerait jusqu'à Féchafaud, il triomphe, il règne, il vit en paix I De sa voix perfide, il fait appel au peuple imbécile, pour l'outrager ensuite avec un cynisme brutal. Et le peuple ainsi torturé pleure et... se résigne. La probité proscrite est réduite à se cacher, traquée pour délit d'innocence, exposée aux embûches du délateur vendu qui l'espionne.

« Fuis loin d'ici, te dis-je, et ne tarde pas. N'espère point améliorer par la patience ta condition misérable : le sentier de l'honneur ne mène point à la fortune.

1. Nous retranclions plusieurs voi-s contenant des allusions à la vio privée.

Celui qui poursuit sa marche audacieuse jusqu'au sommet des hautes montagnes, n'obtient d'autre résultat que de s'approcher de la foudre; mais, s'il laisse les Andes pour les vallées fécondes de la terre de feu, il arrête bientôt ses regards enchantés sur les campagnes fleuries et les bois verdoyants. Ainsi, l'homme intrépide qui gravit les cimes orageuses de la vertu marche sûrement à sa ruine, tandis que le méchant, dans les sentiers de l'ignominie, recueille fortune et jouissances.

« Veux- tu à toute force arriver à l'opulence ou au pouvoir? Tu n'as qu'à regarder autour de toi pour découvrir le secret. Sois menteur, calomniateur, voleur ; profane à tout propos les noms de patrie et de liberté ; bassesses ignobles, adulations hypocrites, noires dissimulations, n'épargne rien. Fais du sordide intérêt ta loi suprême, et tes infortunes disparaîtront comme les terreurs d'un songe,

u N'entends-tu pas le cynique Espino entonner Vhosanna triomphal sur les pas du vaincjueur du jour? Que le malheureux monte au Golgotha, Espino le poursuivra de ses cris de mort. Eh bien! de trahison en trahison, sa vie se déroule paisiblement, comme un torrent de lave impure s'écoule, au milieu des cendres et des quartiers de roches, sur les flancs déchirés du Sangaï. Et Corredor, et Viperino, et tous ces rebelles qui doivent leurs galons, non aux luttes guerrières, mais aux lâches séditions; et ce renégat de Turpio Vilio, qui se donne à tous les partis pour les vendre tous, n'ont-ils pas fini par émerger de la poussière, et par conquérir la célébrité de l'ignominie?

« Sur cette terre de malédiction, à quoi servent la loyauté, la bravoure, la constante honorabilité, l'héroïsme d'un grand cœur qui poursuit la gloire, même au prix de la vie? L'ingratitude l'abreuve de son fiel, l'envie lui distille ses poisons, et trop souvent le poi-

gnard d'un assassin!... Telle est la récompense que l'Equateur réserve à la vertu. Malfaiteur ou malheureux, pas d'autre alternative : choisis bien vite, avant que la sombre disgrâce ne t'enveloppe de son voile funèbre.

« Mais non! intrépide et magnanime, méprise ces lâches calculs. Incline la tête sous le couteau, jamais sous Taffront. Que la grande voix de l'ouragan résonne, que la foudre éclate et tombe : reste immobile et sans peur. Ils pourront te traîner à l'échafaud, mais non t'avilir,

« Je sais, oui, je sais le sort qui m'attend. De sombres présages attristent mon âme, des images sanglantes tourbillonnent autour de moi dans mes nuits agitées. Je vois, je vois l'avenir qui s'ouvre devant moi; je sens les dures épines qui vont blesser mon front. J'approcherai de mes lèvres le calice des douleurs;... la balle d'un scélérat me percera le cœur!... Mais si ma patrie, délivrée de l'oppression qui l'étouflFe, peut enfin respirer librement, c'est avec joie que je descendrai au tombeau. »

Il est difficile de se figurer l'impression que produisit cette espèce d'éruption volcanique sur des natures équatoriales, inflammables comme la poudre, à ce moment surtout où personne n'osait espérer un vengeur. Plusieurs fois déjà, Garcia Moreno avait exercé sa verve satirique aux dépens des puissants, jamais avec cette énergie solennelle d'un homme qui, à défaut de juges, se fait lui-même grand justicier. On lut cette pièce comme on va voir les criminels marqués à Tépaule. C'était bien le despote dans sa hideuse laideur; c'étaient bien ses séides, peints au naturel et très reconnaissables sous le voile transparent du pseudonyme. On éprouva l'intime satisfaction que durent ressentir les cœurs honnêtes lorsque l'anathème tomba des lèvres du Maître sur les hypocrites pharisiens.

Urbina frémil de rage, mais devant Teffervescence publique il crut prudent de dissimuler. Poursuivre Garcia Moreno, c'était attirer l'attention sur le portrait sorti de sa plume et par là même en multiplier les exemplaires; le déporter sans aucune forme de procès, c'était peut-être provoquer une insurrection. Il voua une haine implacable à l'homme qui venait de le fustiger devant tout le pays, attendant toutefois pour se venger une occasion moins compromettante.

Garcia Moreno n'était pas d'humeur à le faire attendre longtemps. L'ode « à Fabius » inaugurait une guerre à outrance, dans laquelle il ne reculerait pas devant le sacrifice de sa vie pour délivrer sa patrie. Familiarisé, comme il le dit lui-même, avec les « images sanglantes, » il prévoyait qu'un jour « le poignard ou la balle d'un scélérat » lui percerait le cœur. Cette sinistre perspective, il l'a bien montré depuis, ne pouvait l'émouvoir. Il entreprit donc de continuer l'agitation au moyen de sa vaillante plume, afin de réveiller dans les masses, avec la honte de la servitude, les nobles passions qui donnent le courage de s'en affranchir.

Uu mois à peine après le cri d'alarme qui avait retenti dans tous les cœurs, il fonda de concert avec quelques amis un journal hebdomadaire intitulé : La NacioîiK Ce titre indiquait suffisamment l'idée des rédacteurs : la nation esclave allait tous les huit jours agiter ses chaînes et protester contre l'oppresseur.

Dans le premier numéro, Garcia Moreno traçait un programme net et fier. On relevait de dessous les pieds du président le drapeau de la civilisation catholique, le \Tai drapeau de la patrie. On l'arborait intrépidement en face de l'ennemi. « Il était temps, disait-on, de déchirer tous les voiles et de montrer au pays que, sous

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