‹ Garcia MorenoChapitre 49 sur 183 · Louis Veuillot · texte numérisé non relu

Louis Veuillot

de la Vieille-Comédie, loin des boulevards tumultueux, des théâtres bruyants, de la foule oisive, il se levait de grand matin, travaillait toute la journée, et bien avant dans la nuit, les habitants du quartier voyaient briller la lampe qui veillait à côté de Tinfatigable chercheur. Aussi les maîtres de la maison où il était logé, ses commensaux, et Jusqu'aux simples serviteurs, témoignaientils le plus profond respect pour cet étranger dont la vie et les habitudes contrastaient si étrangement avec l'immoral vagabondage du trop fameux quartier latin.

Il écrivait en ce temps à l'un de ses anciens compagnons d'exil : « J'étudie seize heures par jour, et, si les jours avaient quarante-huit heures, j'en passerais quarante avec mes livres, sans broncher. » De fait, ces seize heures de travail opiniâtre lui paraissant trop courtes, il voulut économiser les quelques minutes consacrées à une distraction bien inoffensive. Comme tous les Américains, il était grand fumeur. Aussi, en passant aux Antilles pour se rendre en France, avait-il fait une ample provision de cigares de qualité superfîne. Un jour qu'un de ses amis, sur le point de retourner à l'Equateur, lui faisait ses adieux, Garcia Horeno lui offrit pour son voyage le coffret qui contenait son trésor. Son interlocuteur lui faisant observer qu'il ne trouverait rien de comparable à Paris, tandis que lui serait bientôt à la source : « Prenez, lui dit-il, vous me rendrez un grand service. Il me faut étudier, étudier toujours, et je ne veux plus perdre le temps que je passe à allumer ces malheureux cigares. » Il n'était point de la race de ces sybarites qui s'entretiennent télégraphiquement de leurs « cigares exquis i), pendant que leur pays agonise sous les coups de cinq cent mille envahisseui's.

Avec un pareil régime, il fit en peu de temps des progrès merveilleux. Il recevait les leçons du professeur en compagnie d'un Américain du nord, familiarisé

depuis deux ans avec les matières dont il entreprenait Tétude. « 11 sera peut-être difficile de vous mettre à son niveau, » avait dit le maître. — « Nous essayerons, » répondit l'élève, et en quelques semaines, il avait atteint son compagnon. 11 trouva bientôt que celui-ci marchait lentement, trop lentement à son gré. Le malheureux Yankee, piqué au vif , jura de le suivre ou de mourir à la tâche, et tint si bien son serment que l'excès d'application le conduisit au tombeau cette année-là même. D'une constitution robuste, habitué depuis l'adolescence à se surmener sans pitié, Garcia Moreno ne souffrit aucunement de ce labeur exagéré.

Pour se délasser, il se mettait au courant du mouvement politique, littéraire, industriel et militaire de la France. 11 étudiait spécialement nos collèges, nos lycées, nos écoles primaires, en un mot, Torganisation de l'instruction publique. Rien ne lui était indifférent, parce •qu'il ne voulait rester étranger à aucune des connaissances qu'un homme d'État doit posséder. Une fois renseigné sur les méthodes, sur les systèmes, il se réservait de les juger à la triple lumière de la religion, de l'expérience et du bon sens.

Paris fut donc pour Garcia Moreno une école de haute science ; mais, par la grâce de Dieu qui voulait faire de cet homme un instrument de salut pour tout un peuple, « cette vaste fabrique d'antechrists et d'idoles * » devint encore pour lui le foyer de la vraie vie chrétienne. Depuis plusieurs années, sa piété, autrefois si fervente, s'était sensiblement refroidie. Les luttes politiques et les préoccupations de la science avaient trop absorbé son àme, et naturellement cette surexcitation des facultés intellectuelles avait fini, en desséchant le cœur, par compromettre la vie surnaturelle. Quand il

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disait, dans sa belle défense des jésuites : « Je suis catholique, je suis fier de Têtre, bien que je ne puisse compter au nombre des chrétiens fervents^ » l'exacte vérité sortait de son noble cœur. Enfant dévoué de l'Église, soumis à toutes ses lois, il n'avait plus pour Dieu la filiale piété d'autrefois. Sa conscience le lui reprochait souvent, mais qu'il est difficile de retrouver la vie du cœur!

Un singulier incident vint donner à cette âme engourdie le coup d'éperon dont elle avait besoin. Garcia Moreno se promenait un jour dans les allées du Luxembourg avec quelques compatriotes, exilés comme lui, mais dont les idées religieuses différaient des siennes. L'entretien roula bientôt sur un malheureux qui, s'obstinant dans son impiété, avait refusé les sacrements en face de la mort. Quelques-uns, fanfarons d'athéisme, trouvaient cette conduite irréprochable, car enfin, disaient-ils, cet homme a pris son parti dans la plénitude de sa conscience et de sa liberté. Garcia Moreno prétendait, au contraire, que si l'irréligion s'explique assez facilement pendant la vie, par suite de la légèreté humaine et des affaires qui absorbent l'attention, l'impiété à la mort est une véritable monstruosité. Ses adversaires s'en prirent alors au catholicisme , ressassant toutes les objections que l'incrédulité oppose k nos dogmes; mais, sur ce terrain encore, ils virent bientôt qu'ils avaient affaire à plus fort qu'eux. Avec sa foi ardente, sa logique impitoyable, il mit en poussière leurs vaines arguties; puis, s'animant par degrés, il leur montra non seulement la vérité, mais encore la souveraine grandeur et l'idéale beauté des mystères chrétiens, et cela avec tant d'enthousiasme et de sagacité qu'un de ses interlocuteurs, pour esquiver la discussion, lui dit avec une franchise un peu brutale : « Vous parlez très bien, cher ami; mais cette religion si belle, il me semble

que vous en négligez un peu la pratique. Depuis quand vous êtes-vous confessé? »

Cette observation, qui frappait juste, arrêta court l'éloquent polémiste. Déconcerté, il baissa la tète un instant, puis regardant dans les yeux son contradicteur : « Vous m'avez répondu, dit-il, par un argument personnel qui peut vous paraître excellent aujourd'hui^ mais qui demain, je vous en donne ma parole, ne vaudra plus rien. » Et il quitta brusquement la promenade. Rentré dans sa chambre, en proie à une vive surexcitation, il médita longtemps sur les années écoulées depuis le jour où, plein de ferveur, il se consacrait à Dieu aux pieds deTévêque de Guayaquil. Dieu ne l'avait point appelé au service des autels, mais l'avait-il dispensé de l'aimer de tout son cœur? Sous une vive impression de douleur, il tombe à genoux dans sa chambre, prie longtemps, et s'en va, le soir même, se confesser au premier prêtre qu'il rencontre dans une église. Le lendemain, il était à la sainte table, remerciant Dieu de ravoir forcé à rougir de sa négligence et de sa tiédeur.

Dès lors il reprit ses habitudes de piété, pour ne plus les quitter jamais. On le rencontrait presque tous les jours à Saint-Sulpice, où il entendait la messe avant de se mettre au travail. Chaque jour aussi, il récitait le chapelet en l'honneur de la sainte Vierge, dévotion que sa pieuse mère avait inspirée à tous ses enfants. Le dimanche y les paroissiens de Saint-Sulpice admirèrent longtemps un étranger, au maintien noble et sérieux, à l'air profondément recueilli, priant assidûment devant l'autel : c'était l'exilé, recommandant à Dieu son âme, sa famille et sa patrie. On le coudoyait aussi parfois dans la chapelle des Missions-Étrangères, où il allait demander aux martyrs l'héroïsme qui ne recule jamais, même devant la mort, alors qu'il s'agit d'accomplir un devoir.

Aux sciences humaines il joignit ainsi la science de Dieu qui les domine toutes, pour en faire les instruments et les ornements de la véritable civilisation.

Soutenu par ces deux forces, le travail et la prière, Garcia Moreno vécut à Paris aussi solitaire qu'à Payta. Jamais il ne mit le pied dans un théâtre, jamais il ne chercha d^autre distraction qu'une promenade, le dimanche, dans les environs de la ville. Les grandes attractions, rendez-vous des foules superficielles, le faisaient fuir. Ce qu'il admirait dans notre capitale, c'étaient les merveilles de la science et de l'industrie, et non cette corruption dorée du Bas-Empire qui se glorifie de payer une actrice autant qu'un maréchal de camp, fait litière de la morale et abaisse les caractères en dégradant les âmes. Il s'indignait de l'ignoble vie d'un grand nombre d'étudiants, qui perdent leur temps, leur •argent et leur honneur, au milieu d'ignominieuses I créatures. « Quand une de ces étudiantes^ disait-il, m'a-

I dressait un sourire en s'attachant à mes pas, je lui

I criais avec mépris : inutile! ma bourse est vide. Avec

ce refrain, à Paris comme ailleurs, on se débarrasse vite t de ces faméliques à qui tant de jeunes gens sacrifient

leur avenir. »

Si nous ajoutions maintenant qu'avec la science et la piété, Garcia Moreno trouva dans la capitale de la France le complément de son éducation politique, nous comprendrons par quel dessein providentiel Dieu permit ce douloureux mais nécessaire repos de l'exil.

Garcia Moreno était trop bon appréciateur des hommes et des choses pour n'avoir pas remarqué l'itumense influence que peut exercer une personnalité puissante sur les destinées d'un peuple. Même quand les vents sont déchaînés et que les peuples, secoués par l'oaragan révolutionnaire, sont comme pris de frénésie, le mot du poète reste vrai : qu'un dominateur apparaisse sur

la scène, le calme se fait à Tinstant^ II sentait d'instinct qu'un jour il aurait à exercer le rôle de donipteur : aussi fut-il heureux d'étudier sur place une de ces soudaines métamorphoses opérées dans une nation par la volonté d'un homme. De 1848 à 1852, la France, semblable à une furie, se débattait dans une sorte de rage épileptique. Le monde tremblait à l'aspect de ses convulsions, et Ton se demandait si Tannée 1852 ne serait point l'année fatidique de l'agonie d'un grand peuple. Lors de son dernier voyage, Garcia Moreno avait pu entendre ses cris de fureur à la seule pensée d'un maître et d'tin frein quelconque. Le maître était venu, lui avait mis le frein, et la bacchante, souple et calme, se taisait. Ses journaux les plus échevelés, comme ses énergumènes de tribune, avaient retrouvé la raison ; sauf quelques enragés de parlementarisme, la France > s'applaudissait de n'avoir plus en main le poignard avec lequel elle voulait se suicider. De cette expérience accomplie sous ses yeux, Garcia Moreno concluait qu'avec le secours d'en haut, un homme sage et fort sauve un peuple malgré lui, et il demandait à Dieu assez d'énergie pour délivrer son pays du banditisme révolutionnaire.

Mais à quoi sert d'arracher une nation au Moloch démocratique, si on la livre aux étreintes du Moloch césarien? Le vrai sauveur, c'est celui qui rend la vraie liberté en la courbant devant Dieu seul. Plus heureux que Napoléon III, qui substitua la tyrannie impériale à la tyrannie républicaine, Garcia Moreno eut encore la bonne fortune, en ce temps-là, de s'initier à la plus magnifique révélation du droit chrétien.

Nous connaissons l'enseignement universitaire de Quito sur les rapports de l'Église et de l'État : union

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