‹ Garcia MorenoChapitre 58 sur 183 · OPPOSITION PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

OPPOSITION PARLEMENTAIRE

La session législative s'ouvrit par un de ces messages optimistes qui feraient sourire de pitié si la littérature officielle pouvait exciter dans Tâme un sentiment quelconque. Roblez « adressait de ferventes actions de grâces au suprême Législateur de ce que la République, pendant cette première année de l'administration nouvelle, avait suivi une marche tranquille, normale, constitutionnelle et progressive à Tintérieur, cordiale et harmonieuse avec les nations étrangères. » On était bien en procès avec le Venezuela, en discussion avec la Nouvelle-Grenade, en délicatesse avec le Pérou, mais ces dissonances ne brisaieiit point l'harmonie. A Tintérieur, un gouverneur de province avait failli périr sous les coups de ses subordonnés ; mais on avait fini par s'arranger avec les mutins. L'instruction publique, l'armée, les finances étaient en désarroi ; mais rien de tout cela n'arrêtait la marche du progrès. Quant au scandale électoral, le gouvernement préparait un petit projet de loi destiné à ruiner l'influence et l'action des municipalités, afin de laisser au gouvernement le soin de diriger les électeurs sans aucune opposition.

Roblez pouvait se permettre ce langage insensé, car

il comptait à bon droit pour le soutenir sur la majorité des députés. Même au séoat, où l'opposition dominait, figuraient plusieurs démocrates qui, bien que hostiles à la politique générale du gouvernement, voteraient selon ses idées dans les questions d'afiaires. Quant aux irréconciliables, on en aurait raison, fallùt-il revenir au régime de la terreur dont Urbîna s'était si bien trouvé. Déjà Ton avait brisé les employés réfractaires, menacé les municipalités, et si bien accrédité certains bruits de vengeance particulière que la Union Nacional, après plusieurs interpellations restées sans réponse, avait cru prudent de cesser sa publication. On pouvait donc espérer que le peuple, un instant ému par la lutte électorale, reprendrait sa « marche tranquille et normale » sous la férule du gouvernement.

Garcia Moreno espérait bien troubler un peu cette quiétude. Sans faire d'opposition systématique, il avait résolu de battre en brèche le ministère toutes les fois que les droits de TÉglise ou du peuple le demanderaient. En pareil cas, la paix lui paraissait une lâcheté, et le silence une complicité. De plus, pour affermir ses collègues contre toute tentative de séduction, il reprit, peu après l'ouverture des chambres, la publication de la Union Nacional, interrompue depuis trois mois. Un compte-rendu des séances du congrès mettait tous les jours sous les yeux des députés la terrible responsabilité qu'ils encouraient devant la nation.

<( L'immunité d'un représentant, disait-on, n'existe pas devant l'opinion, qui voit tout et juge tout sans se laisser dérouter ni pervertir par l'imposture ou la déloyauté. Les oui et les non, donnés au sein du congrès pour la ruine ou la prospérité de la nation, ont leur retentissement au delà de l'enceinte où nous siégeons. Ils seront répétés par un million de voix avec accompagnement d'opprobres ou de bénédictions. Chacune de nos

paroles sera jugée par un tribunal incorruptible, sévère comme la vérité, terrible comme la conscience, puis-, sant comme le peuple qui nous a confié la défense de ses droits. La nation se tait, mais elle écoute. Elle n'oublie ni ne pardonne. Le législateur et le magistrat ne peuvent impunément faire le mal ou omettre le bien. Parfois le jour des responsabilités se fait attendre, mais il finit toujours par arriver.

Guidé par cette main ferme, le sénat ne se laissa point entamer. Tous les projets ministériels destinés plus ou moins, sous le nom de réformes constitutionnelles, à satisfaire les rancunes du pouvoir, furent impitoyablement jetés par terre. Lors de la discussion des lois de finances, Garcia Moreno demanda un compte scrupuleux des dépenses, et s'exprima d'une manière si violente et si indignée contre les dilapidateurs de la fortune publique qu'on hésita à reproduire ses discours dans le journal officiel. 11 intervint surtout dans trois délibérations d'une souveraine importance.

La première concernait l'impôt de capitation, qui pesait depuis le temps de la conquête sur la pauvre. race indigène. Véritables parias exclus de toutes les charges publiques, les indiens payaient annuellement au trésor la somme de trois piastres, comme l'équivalent des services qu'ils étaient impropres à remplir. Rien de plus odieux qu'un pareil tribut dans une république basée sur l'égalité devant la loi. Sous les précédentes législatures, on avait souvent tonné contre cet impôt, mais d'une manière tout à fait platonique. Au moment d'en voter l'abolition, on évoquait le spectre de la banqueroute, et l'on remettait à des temps plus heureux la libération des bons indigènes. La question de nouveau mise sur le tapis, les libéraux plaidèrent, comme de coutume, le renvoi aux calendes grecques, tout -en ver-

sant des larmes de crocodile sur la misère des pauvres indiens; mais, d'un mot, Garcia Moreno pulvérisa leur sempiternelle objection.

« Pourquoi, dit-il, tant de discours sur une loi de justice et d'humanité? Laissez donc là tous ces prétextes, et soyez conséquents avec vous-mêmes. Si ce tribut vous parait manifestement contraire à Tégalité, pourquoi en différer l'abolition et conserver au milieu de nous ce que vous appelez une révoltante iniquité? Vous cherchez une matière imposable pour remplacer cette contribution ! Depuis 1846, vous cherchez cet impôt nouveau sans le trouver, et voilà dix ans que ce sophisme vous sert à prolonger l'esclavage des indigènes. Dans dix ans vous nous chanterez le même refrain, et ainsi jamais ne s'accomplira l'acte de rigoureuse justice que la nation réclame. »

On voulut temporiser au moins jusqu'au renouvellement de l'année afin de ne pas susciter des embarras au gouvernement, et aux employés, des tentations de fraude. « Pas de délai, s'écria Garcia Moreno. Le mal que vous maintenez surpasse celui que vous craignez. Si vos employés profitent de la loi pour voler les indiens ou le fisc, jugez-les et chàtiez-les selon la rigueur du code. » Le tribut fut aboli, aux applaudissements de tout le peuple.

Une autre question, l'instruction publique, préoccupait à bon droit celui que ses concitoyens avaient jugé digne de diriger l'Université centrale de Quito. Peu d'écoles, très peu de collèges, et, depuis l'abominable loi de la liberté des études, presque pas d'étudiants sérieux : c'était, en dépit de tous les efforts, l'ignorance progressive et la décadence irrémédiable. Roblez l'avait avoué dans son message, mais sans proposer aucune amélioration pratique. Garcia Moreno présenta, sur l'enseignement à tous les degrés, une loi organique éla-

borée avec le plus grand soin d'après les lumières puisées dans Tétude des systèmes européens ainsi que dans ses méditations personnelles. Mais il échoua, malgré son éloquence, contre l'obstination du gouvernement, l'entêtement de la routine, et surtout cette raison dernière qu'on opposait à toute espèce de progrès : la pénurie du trésor. Avant de donner la science aux jeunes gens, il fallait donner du pain aux fonctionnaires et aux soldats : donc le statu quo sans espoir. « Ainsi, disait Garcia Moreno dans un rapport au ministre de^ Tinstruction publique, on légalise la paresse, on éteint tonte lumière, et Ton se tranquillise parce qu'on a sauvé les apparences au moyen de faux titres et de grades immérités ^ » Cette protestation n'empêcha pas Roblez de répéter aux députés, un an après, la même hypocrite complainte : « L'enseignement, disait-il, reste stationnaire , faute d'argent et d'organisation; mais le gouvernement, ne possédant aucun moyen d'écarter ces obstacles, n'est pas responsable de Tignorance qui pèse sur les jeunes générations. A vous, législateurs, de multiplier les foyers de lumière et de moralité sans lesquels, vous ne Tignorez pas, la République démocratique ne peut se perfectionner, ni même se conserver^. » Et voilà comment tous les ans, après avoir mangé les rentes de l'État, ces misérables farceurs gémissaient sur l'ignorance du peuple I

Garcia Moreno réussit mieux dans une autre discussion qui passionna singulièrement l'opinion publique. Urbina avait laissé plusieurs loges maçonniques s'établir subrepticement à Guayaquil. Au nom de la religion qui les anathématise, et de la société dont ces institutions sataniques ne cessent de saper les fondements, Garcia Moreno demanda la fermeture des loges. 11

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