Voir message du 28 octobre lb
Cette irritation, ce dédain blessèrent au vif les membres du sénat. Le message fut discuté avec une sanglante acrimonie. Plusieurs sénateurs du parti démocratique mirent le gouvernement au défi de nier les charges qui pesaient sur lui. « Oui ou non, le cabinet avait-il eu la pensée de dissoudre les chambres? Ouï ou non, avait-il essayé de mutiler le sénat pour empêcher le cours de ses sessions? Oui ou non, avait-il décrété la translation de la capitale à Guayaquil, malgré l'interdiction formelle du congrès? N'est-ce pas à cause de ce décret, déjà rédigé, qu'un ministre avait démissionné, sans qu'on pût trouver un homme pour ramasser son portefeuille? » Garcia Moreno mit à néant le message, en prouvant que le gouvernement possédait les moyens de résister à l'ennemi, c'est-à-dire des hommes et de l'argent, et que, s'il exigeait des pouvoirs arbitraires, c'était uniquement pour continuer ses brigandages.
Après deux jours de délibération, la ville entière participait à l'effervescence qui animait les sénateurs. Urbina voulut en finir. Comme Garcia Moreno ne manquait pas une occasion de le mettre en scène et de lui attribuer tous les crimes imputés au gouvei^iement, il donna l'ordre à une escouade de Tauras de se porter le lendemain à la barre de l'assemblée et d'arrêter en pleine séance le terrible lutteur s'il se permettait de nouvelles invectives. Heureusement la capitale était en éveil par la crainte d'un coup d'État. Le bruit de ce guet-apens ayant transpiré dans le public, les jeunes gens, enthousiastes de Garcia Moreno, le supplièrent de ne pas assister à la séance du lendemain parce que les sbires apostés par Urbina n'hésiteraient pas à l'assassiner. Il répondit que jamais il ne reculerait devant ces vils criminels, ni devant un danger quelconque. En effet, à l'heure accoutumée, il se rendit au
vieux couvent de Saint-Bonaventure, où le sénat tenait ses séances. Dès son arrivée, il se trouva escorté d une nombreuse compagnie de jeunes patriotes accourus de tous les points de la ville pour le défendre en cas de besoin.
Cette garde improvisée n'était point inutile. Les Tau* ras, à leur poste, Tœil enflammé, Tépée au poing, la menace à la bouche, regardaient fièrement l'assemblée. Le public attendait avec effort le dénouement d'une tragédie si bien préparée, quand Garcia Moreno reprit les débats avec plus d'animosité que la veille. Jamais il ne fut plus agressif ni plus mordant. Amené par son sujet à dépeindre les brutalités du gouvernement, son mépris de la loi, de la constitution, des assemblées souveraines, il s'interrompt tout à coup et, désignant du geste les odieux sicaires debout à la barre, il dénonce d'une voix vibrante l'abominable projet d'Urbina contre la représentation nationale ainsi que la lâcheté de ces soldats transformés en bourreaux. Il les presse, les poursuit tellement de ses paroles enflammées, que les malheureux perdent contenance et quittent la salle en tremblant. Le retrait des pouvoirs fut enfin voté à une grande majorité. Après la séance, les Tauras stationnaient à la porte du couvent, bien décidés à mettre la main sur Garcia Moreno au moment où il regagnerait sa demeure, mais les patriotes avaient deviné leur dessein. Au sortir de la salle ils entourèrent le vaillant tribun, le comblèrent de félicitations et le reconduisirent triomphalement à son domicile.
Les deux despotes crurent qu'il serait plus facile d'intimider la chambre des députés. Pendant qu'elle délibérait à son tour sur le retrait des pouvoirs, Roblez fulmina un nouveau message contre l'opposition; les sbires d'Urbina se montrèrent chaque soir, le poignard en main, près de la demeure des députés hostiles^
comme pour leur signifier le sort qui les attendait; mais rien ne put décider la majorité à laisser la nation sous l'arbitraire de ces deux misérables, mille fois plus à craindre que les flottes du Pérou : elle vota le retrait des pouvoirs.
Toutefois le congrès prouva bientôt qu'en opposant une inébranlable barrière au despotisme dictatorial, il n'entendait nullement mettre obstacle à la défense nationale. Dans les premiers jours de novembre, parvint à Quito la nouvelle du blocus de Guayaquil. Les deux chambres offrirent immédiatement leur concours au gouvernement avec l'intention de voter les ressources nécessaires en hommes et en argent pour soutenir rhonneur et l'indépendance de la nation ; mais cela ne suffisait point à Urbina, qui guettait cette circonstance pour se débarrasser de tout contrôle et s'engraisser aux dépens du peuple. N'osant employer la force pour dissoudre le congrès, il eut recours à la ruse. Onze députés à sa dévotion désertèrent lâchement le poste d'honneur, qu'on leur avait confié et, par cette manœuvre déloyale, rendirent impossible toute délibération de l'assemblée. Faute du nombre de votants exigé par la constitution, la représentation nationale fut anéantie de fait, pour faire place à une nouvelle dictature qui prit le nom de « Direction suprême de la guerre ». Après avoir créé Urbina général en chef de Tarmée, Roblez, le « Directeur suprême, » partit pour Guayaquil, muni, disait-il dans une adresse à la nation, <x des pouvoirs que le peuple lui avait confiés ».
Roblez se moquait du peuple, après avoir foulé aux pieds ses représentants. Il oubliait, l'insensé! qu'on n'entreprend pas une guerre avec l'étranger, en laissant derrière soi une nation au paroxysme de la fureur. Mais Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre.