SOULEVEMENT NATIONAL
On ne peut se faire une idée de Fexaspération des esprits après le coup d'État du gouvernement contre le congrès. Sauf pour les employés et les radicaux, habitués à baiser la main qui les nourrit, Urbina et Roblez apparurent comme deux mauvais génies dont il fallait se débarrasser sous peine de mort. Le brigandage érigé en système, les contributions forcées, les déportations arbitraires, l'écrasement des populations, et cela devant rinvasion menaçante : n'était-ce pas la mort à bref délai? Guidé par son patriotisme et sa religion, le peuple allait se sauver lui-même, ou c'en était fait de rÉquateur. Dans ces conjonctures, les représentants de la majorité, injustement dépossédés de leur mandat, comprirent toute Tétendue du péril et résolurent de ne point abdiquer. Sous l'impulsion de Garcia Moreno, députés et sénateurs rédigèrent une protestation indignée contre la dissolution du congrès, surtout contre les manœuvres déloyales auxquelles le gouvernement avait eu recours pour annuler la représentation. Après avoir dénoncé la dictature comme absolument illégale et inconstitutionnelle , ils déclaraient laisser aux deux usurpateurs la responsabilité des effroyables calamités
qui allaient fondre sur le pays et peut-être Tanéantir. Urbina essaya de réfuter ce manifeste, mais quel moyen d'obscurcir des faits aussi éclatants que la lumière du jour? Le peuple tout entier applaudit ses représentants.
Alors, comme pour lasser la patience de ce peuple, le gouvernement quitta la capitale pour se transférer à Guayaquil, en face de Fennemi. C'était narguer la majorité, qui avait accordé tous les pouvoirs sauf celui de transporter à Guayaquil le siège du gouvernement; c'était en outre abandonner les provinces de l'intérieur à la mertîi d'une soldatesque sans frein et provoquer la guerre civile. Au nom de la ville délaissée, au nom de tous les intérêts compromis, le conseil municipal de Quito protesta contre l'illégalité et l'iniquité d'une pareille mesure. Ses énergiques réclamations parvinrent à la connaissance du public, grâce à l'héroïque dévouement de l'imprimeur Valencia, qui ne craignit point d affronter la colère des deux despotes.
Cette colère devint bientôt du délire. Sur l'ordre du gouvernement, plusieurs conseillers municipaux, des vieillards aussi distingués par leurs talents que par leurs services, furent saisis et déportés. L'imprimeur Valencia condamné à l'exil quittait la patrie sous bonne escorte avec les docteurs Barrera, Mestanza et autres victimes de la tyrannie, lorsque ces malheureux prisonniers s'aperçurent qu'ils avaient affaire, non à des soldats, mais à des assassins. Arrivés dans la plaine de Cunchibamba, il essayèrent de fuir, mais Valencia, monté sur un mauvais cheval, fut repris, attaché à un arbre et fusillé, pendant que ses compagnons, plus heureux, parvenaient à s'évader. Il n'y eut qu'une voix pour flétrir cet attentat aussi lâche que féroce. Garcia Moreno prit la plume pour dénoncer au pays l'incarcération barbare de nobles généraux que tout le peuple vénérait et admirait. Les démocrates eux-mêmes stigmatisèrent le régime
barbare qui s'imposait à l'Equateur. Alors, traqués de toutes parts, comme l'animal en fureur qui se jette sur le premier venu, les dictateurs ne distinguèrent plus entre amis et ennemis. Le docteur Moncayo, un des soutiens d'Urbina, fut appréhendé et jeté en prison. « Ce noble martyr, disait son journal le lendemain de l'arrestation, vient d'être pris d'assaut par un des « chanoines » envoyés ici pour terroriser et assa.ssiner les gens de cœur. Inutile de demander à ces magistrats de la mort quel crime a commis notre illustre compatriote. Chacun sait qu'aujourd'hui les exploits sanguinaires, les violences, les crimes, les assassinats, sont comptés par leurs auteurs comme titres de gloire. Moncayo gémit dans les fers pour avoir réclamé l'exécution des lois, blâmé la dictature et défendu la constitution. » Peu s'en fallut que Garcia Moreno ne subit le môme outrage. S'étant rendu à Guayaquil pour conférer avec ses amis sur le moyen de sauver le pays, on le suspecta de comploter contre le gouvernement. Décrété d'exil, il n'eut que le temps de gagner un vaisseau et s'enfuir au Pérou.
Réduits à cette espèce d'agonie, les hommes influents dans l'armée comme dans la noblesse et la bourgeoisie pensèrent qu'on ne doit pas assister impassible au meurtre d'une nation, mais que le moment était venu de proclamer la république en danger et de combattre pour l'autel et le foyer, comme autrefois nos braves Vendéens. D'ailleurs, en ordonnant le blocus de Guayaquil, le général Castilla avait déclaré faire la guerre, non au peuple équatorien, mais aux tyrans qui l'opprimaient; les dictateurs à bas, on se délivrait du même coup de la guerre étrangère.
Le ciel sembla donner lui-même le signal du bouleversement. Le 22 mars, un épouvantable tremblement de terre, en moins d'une minute, menaça de ruiner la capi-
taie. Les temples, les palais, les monuments ébranlés ou sérieusement endommagés, nombre de maisons renversées, parurent le triste présage d'ébranlements plus profonds dans Tordre politique et moral. Le 4 avril, l'armée de Guayaquil aux ordres du très brave, mais très imprudent général Maldonado se prononça contre les dictateurs. A onze heures du soir, le commandant Darquea, suivi de vingt hommes bien armés, se présenta chez le président Roblez, qu'il trouva jouant tranquillement aux cartes avec son ami Franco. Il l'arrêta sans éprouver de résistance, et l'emmenait à la caserne pour Ty incarcérer, lorsque Franco, qui s'était échappé, re» vint sur la petite troupe, le pistolet au poing, et brûla la cervelle à Darquea. Pendant ce temps, au lieu d'appuyer le mouvement de ses inférieurs, Maldonado campait sur une hauteur avec ses meilleures troupes. En apprenant la mort de Darquea, il perdit contenance, et, sur les avances qu'on lui fit, entra en pourparlers avec Roblez. Les troupes mutinées rentrèrent dans leurs quartiers, sauf cinq cents hommes qui profitèrent de la bagarre pour déserter.
Cet échec était de mauvais augure pour les patriotes. Les dictateurs enhardis exercèrent de nouvelles vengeances contre les chefs de l'opposition ; mais ils n'avaient pas fini de plaisanter sur l'échauffourée de Guayaquil qu'une insurrection populaire balayait leur gouvernement à Quito. Comme le gros de l'armée se trouvait soit à Guayaquil sous les ordres de Roblez, soit à Cuenca sous ceux d'Urbina, il ne restait dans la capitale que quelques bataillons de garde nationale et un peloton de cavalerie. Ces forces ne suffisaient pas pour contenir le parti des mécontents qui grossissait chaque jour. Aussi le l"' mai 1859, une troupe de jeunes gens, armés de vieux fusils, de lances et de bâtons, se ruèrent sur la caserne qui se rendit après
une résistance assez faible. Quand le ministre Espinel, dépositaire du pouvoir, accourut avec quelques démocrates de son espèce pour prêcher la soumission, il trouva les militaires fraternisant avec leî civils et jugea prudent de s'éclipser. La déchéance du gouvernement fut prononcée aux acclamations de la multitude. A entendre les cris d'allégresse et d'enthou siasme qui retentissaient dans toute la ville, on eût dil que Quito venait d'échapper à un nouveau tremblemeni de terre.
Il fallait substituer un gouvernement à celui qu'on venait d'abattre. A cet effet, les personnages influente de la cité, convoqués par les chefs du mouvement, se réunirent au palais de l'Université, et décidèrent de former un gouvernement provisoire composé de trois membres. Dans l'élection qui suivit immédiatement, ou ne pouvait oublier le grand patriote dont la parole el les écrits avaient depuis dix ans, au prix de son repos et de sa liberté, préparé ce grand jour de la délivrance. Le nom de Garcia Moreno retentit le premier au milieu d'une tempête d'applaudissements. On lui adjoignit comme membres du triumvirat Carrion et Gomez de la Torre * : puis, le pouvoir ainsi constitué, l'assemblée signifia le pronunciamento du V mai aux gouverneurs de province. Le mouvement s'étendit comme une traînée de poudre dans tout l'intérieur, et bientôt, des cantons el des cités, arrivèrent de chaleureuses lettres d'adhésion au gouvernement provisoire. Il ne resta défait aux dem dictateurs que les districts occupés par leurs troupes, Cuenca et Loja à l'intérieur, Guayaquil et Manabi sui la côte.
Tout en se féhcitant de cet heureux coup de main, les patriotes comprenaient qu'il était plus facile de ré-
1. L'asssemblée nomma aussi trois sui)pléants : Chiriboga, Avilez et Carvajai.
volutionner le pays que de le défendre contre les bataillons aguerris d'Urbina et de Roblez. 11 fallait se préparer à une lutte terrible, et Ton ne connaissait qu'un homme assez hardi pour l'entreprendre, assez fort pour la mener à bonne fin : l'intrépide Garcia Moreno, alors réfugié au Pérou. Le gouvernement provisoire lui dépêcha un courrier pour lui annoncer comment le peuple avait disposé de lui sans le consulter, persuadé que son courage serait toujours à la hauteur des circonstances. On le conjurait d'arriver en toute hâte pour se mettre à la tête des volontaires embrigadés pour faire face à l'armée des despotes. Le vaillant patriote n'était pas homme à temporiser en uq pareil moment. Pour éviter les embuscades de l'ennemi, il prit le chemin de Quevédo et s'en vint à marches forcées, au milieu des forêts et des déserts, par les défilés des montagnes, vers la capitale de l'Equateur. Mais que d'épreuves l'attendaient sur cette route ! Bientôt son guide, piqué par une vipère, expira sous ses yeux. Ne sachant plus alors comment se diriger sur les hauteurs des Cordillères, il s'égara dans -ces affreuses solitudes. Ses vivres étaient épuisés et depuis deux jours il n'avait pris aucune nourriture, quand, pour comble de malheur, sa mule, à bout de forces, s'affaissa sur le chemin. Force lui fut de continuer la route à pied. Après une journée de marche, brisé de fatigue, mourant de faim, il aperçut une hutte de berger, mais il eut beau frapper à la porte pour demander un peu de nourriture, personne ne lui répondit. Il ouvrit alors la pauvre cabane, trouva un peu de farine d'orge, s'en fit une espèce de gâteau, et^ après avoir ainsi réparé ses forces, continua sa route jusqu'à Quito, où les patriotes l'accueillirent comme un sauveur.
Sans prendre un instant de repos, Garcia Moreno voulut se rendre compte de la situation, et converser avec ses collègues sur les nécessités les plus urgentes.
Pour entretenir dans le peuple le feu sacré du patriotisme et la volonté de lutter jusqu'à la mort contre les tyrans, il créa une organe périodique dont le titre seul, le Premier Mai^ rappelait à tous l'aurore de la régénération. Le programme, qui parut bientôt, était écrit en traits de flammes. « A bas les tyrans! Tel fut le cri qui s'échappa de la poitrine du peuple, lorsque le !••' Mai il brisa ses chaînes. Ce cri de liberté, la presse de l'Equateur si longtemps bâillonnée par Urbina et Roblez, doit le répéter tous les jours, unissant sa voix à la grande voix de la nation pour la défendre contre la force brutale et les entreprises criminelles.
« A bas les tyrans! Là où ils régnent, l'intelligence est enchaînée, la loi violée, la nation martyrisée, la république au bord de Tablme.
« A bas les tyrans! Us ont confisqué l'Equateur par la force des baïonnettes, ils en ont fait leur patrimoine, ils l'ont opprimé, dégradé, saccagé. Le pauvre esclave n'a plus qu'à rendre l'àme sur le \dl grabat où ils l'ont couché !
« A bas les tyrans! que tous les citoyens s'unissent au gouvernement provisoire pour créer enfin des institutions civilisatrices et une république digne de ce nom! C'est dans ce but que le Premier Mai fait aujourd'hui son apparition. »
Quelques joui's après, Garcia Moreno déposait la plume du journaliste pour prendre en main l'épée du capitaine. Cédant le commandement des troupes de Guayaquil au général Franco, Roblez gravissait les Cordillères avec douze ou quinze cents hommes bien armés, et s'avançait à grands pas vers la capitale. Un corps de volontaires marchait à sa rencontre ; mais à ces soldats improvisés il fallait un chef, et ce chef ne pouvait être que Garcia Moreno. Sans être soldat de profession, il s'était initié au noble métier des armes.
Dans un pays si souvent troublé par des révolutions de caserne, où Tescarmouche la plus insignifiante peut décider du sort des citoyens, on n'exerce une influence sérieuse qu'à condition de défendre son droit. Aussi voulut-il par l'exercice acquérir l'adresse et la vigueur d'un soldat, et par l'étude, les ressources et les capacités d'un général. Maniant Tépée comme un maître d'escrime, très habile tireur, il passait également pour le plus fort lancier et le meilleur cavalier de tout l'Equateur, ce qui n'est pas peu dire. Pour se former au commandement, il avait étudié avec grand soin les ouvrages les plus remarquables sur l'art militaire, comparé la tactique des différents pays, assisté fréquemment aux manœuvres et consulté sur les détails de la stratégie les officiers de tout grade. Avec cela, corps vigoureux et robuste, tempérament de fer, coup d'oeil d'aigle, audace de lion. Si l'on pouvait regretter quelque chose dans un pareil chef, c'était un excès de bravoure qui confinait à la témérité, et cette ardeur impatiente du résultat qui précipite l'action quand il faudrait gagner du temps.
Les recrues lancées contre le corps d'armée de Roblez se composaient de sept à huit cents hommes, raccolés en toute hâte, mal équipés, mal exercés, véritable troupeau envoyé à la boucherie. Il fallait encore plus d'abnégation que de courage pour se mettre à la tète d'une pareille troupe. Garcia Moreno se dévoua sans hésitation. Après avoir recueilli l'impôt volontaire que les patriotes souscrivirent avec une généreuse émulation, il partit pour Santiago, village des environs de Guaranda, où les soldats, impatients de combattre, l'accueillirent avec des transports de joie.
Emporté par cette ardeur un peu fébrile qui ne connaissait ni délai ni retard, Garcia Moreno ne tarda pas à subir l'entraînement impétueux de ses bandes inex-
périmentées. Inférieur en nombre et surtout en armement, iL aurait dû peut-être éviter une rencontre immédiate avec Urbina, accouru de Cuenca pour se mettre à la tète de l'armée ennemie. Sans doute Urbina ne passait pas pour un foudre de guerre, mais il commandait à quinze cents hommes habitués au feu. Quoi qu'il en soit, le lendemain de son arrivée, 3 juin, Garcia Moreno rencontra Tennemi campé près de Turabuco dans une excellente position qui lui permettait de combattre à l'abri de retranchements naturels, tandis que les patriotes entièrement découverts se trouvaient exposés à tous les coups. Le combat s'engagea vers dix heures du matin et dura jusqu'à quatre heures du soir. Chefs et soldats firent des prodiges de valeur. Garcia Moreno affronta vingt fois la mort, se multipliant pour exciter ses soldats là où l'action paraissait faiblir. Mais ce fut en vain; la déroute fut complète. Vers h heures du soir, la majeure partie de ses compagnons jonchaient de leurs cadavres le champ de bataille; les survivants fuyaient dans les montagnes, traqués par les vainqueurs.
Garcia' Moreno montra dans cette circonstance une bonté d*àme égale à son intrépidité. On le vit, au milieu du feu oubliant tout danger personnel, s'occuper activement des blessés et verser des larmes sur un malheureux jeune homme expirant à côté de lui. Il ne pouvait se résoudre à quitter ce champ de mort où il laissait tant de braves sacrifiés à la patrie. Quand il voulut fuir pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi, il se trouva seul, à pied, car son cheval avait été tué sous lui, perdu dans des défilés inconnus, exposé à rencontrer à chaque détour des soldats d'Urbina qui se fussent réjouis de cette glorieuse capture. Tout à coup, il voit passer devant lui le colonel Vintimilla qui, monté sur un beau cheval, cherchait aussi son salut dans la fuite.
En l'apercevant, Vintimilla met pied à terre et lui offre généreusement sa monture. — « Non, dit Garcia Moreno: que deviendrez-vous si je vous laisse ici? — Peu m'importe, s'écrie noblement le colonel, il ne manquera jamais de Vintimillas, mais nous n'avons qu'un Garcia Moreno. » Et, d'un geste qui ne souffrait point de réplique il le força de prendre son chev^al et de s'éloigner au galop ^
Garcia Moreno disparut dans les bois. Sur la route il vit couler bien des larmes, il entendit des cris de joie. On pleurait les morts, on oubliait tout à la pensée qu'il était vivant. A Ambato, l'on put juger de l'ascendant qu'exerçait sur tous cet homme extraordinaire. En apprenant la déroute de Tumbuco, déroute à laquelle ne survivrait pas selon toute apparence la révolution du premier mai, les urbinistes joyeux avaient repris leurs emplois. Ils se félicitaient de l'événement avec leurs partisans de l'endroit, quand tout à coup, vers 8 heures du matin, on vit arriver le vaincu de Tumbuco, absolument seul, monté sur une pauvre bête de somme qu'il avait louée en chemin 2, les pieds embarrassés dans de mauvais étriers de bois et de jonc, les vêtements en lambeaux, la tête couverte d'un vieux sombrero de laine. En l'apercevant dans ce triste équipage, ses amis, qui six jours auparavant, l'avaient. félicité à son passage, l'entourèrent pour lui exprimer leurs condoléances. « Je vous^remercie, leur dit-il, mais avant tout, un morceau de pain, car voilà trois jours que je n'ai rien pris. » Après qu'il se fut réconforté, on lui donna des habits décents, im bon cheval, un écuyer, et il reprit sa route. Or de toute la multitude qui l'outourait, dans laquelle se trouvaient de nombreux urbinistes, deux
1. Ig^nacio Vintimilla fut président de la république de 1876 à 1884. Quantum mula lus ab illo!