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Après avoir perdu le cheval de Vintimilla

voix seulement osèrent insinuer qu'on ne ferait pas mal de livrer à Urbiùa ce chef de la révolution ; encore ces deux voix furent-elles étouffées par les cris d'indignation de toute l'assemblée.

Au sortir d'Ambato, Garcia Moreno rencontra un de ses plus fidèles amis, le docteur Léon Méra. En quelques minutes il lui raconta les détails et la malheureuse issue du combat qui venait de se livrer, et comme celui-ci lui demandait ce qu'il pensait faire dans une situation aussi désespérée : « Je vais continuer ma tâche, répondit-il, jusqu'à ce que nous en ayons fini avec Urbina et les urbinistes. Nous dominerons la situation, si difficile qu'elle soit, pourvu que nous ne perdions ni confiance ni courage. » Deux jours après, il arrivait à Quito où la population, bien qu'abattue, le reçut avec enthousiasme, heureuse de le voir sain et sauf et de lui montrer que, malgré cet insuccès, il restait Thomme de la patrie.

Les circonstances étaient extrêmement critiques. Dans une conférence avec ses collègues du gouvernement provisoire, Garcia Moreno émit l'opinion que, la lutte à main armée devenant absolument impossible, il fallait recourir à la diplomatie. Il se proposait donc de retourner immédiatement au Pérou, afin de s'entendre avec le président Castilla sur les difficultés pendantes entre les deux pays, et obtenir son appui contre Urbina et Roblez. Durant ces négociations, le gouvernement quitterait la capitale qu'il était impossible de défendre, et se transférerait dans les provinces du Nord, sur les frontières de la Nouvelle-Grenade. Il exhortait vivement ses collègues à ne pas capituler avant de connaître les résultats de la mission qu'il allait remplir.

Ce plan accepté, Garcia Moreno partit en toute hâte pour Payta, où se trouvait alors le président du Pérou, mais cette fois encore il ne parvint au littoral qu'en

courant les plus grands dangers. Urbina avait pris toutes les précautions imaginables pour s'emparer de son ennemi mortel; ses agents le suivaient partout, ses espions surveillaient toutes les routes. Après avoir traversé la Cordillère par le chemin d'Angamarca, le voyageur trouva un canotier qui consentit, moyennant une forte somme, à le transporter jusqu'à la mer, mais comment éviter, le long de la rivière, les regards des gens intéressés à faire une aussi bonne capture? Garcia Moreno se fit entourer et couvrir de dattes et fruits de toute espèce, de sorte que le patron de la barque, ainsi trans- ' formé en marchand de comestibles, arriva à destination, sans que personne eût pu soupçonner qu'il avait à son bord celui que cherchaient tous les sbires d'Urbina.

Cependant le gouvernement provisoire, avec la petite garnison de Quito, les épaves de Tumbuco, et trois ou quatre cents notables trop compromis dans la révolution pour n'avoir pas tout à craindre des vengeances d'Urbina, se retirait à Ibarra. Mais ce dernier, rentré victorieux dans la' capitale le 15 juin, ne tarda pas à poursui\Te l'ennemi. Le gouvernement provisoire recula jusqu'à San-Vicente, à deux journées de la frontière où il attendit avec anxiété des nouvelles du Pérou. Aucun secours n'étant annoncé, l'un des membres du triumvirat, Carvajal passa la frontière avec quelques chefs militaires, pour n'avoir point à signer la capitulation. Resté maître de tout le pays, Urbina accorda une anmistie générale en se réservant de torturer ^ son aise ceux dont il voulait se venger, sous prétexte que, sur les trois membres du gouvernement provisoire, un seul avait signé l'acte de soumission. Bientôt après, Roblez rentra dans sa capitale, écrasée plutôt que pacifiée; Urbina revint à Cuenca piller les caisses publiques; Franco gouverna Guayaquil sous le titre de commandant militaire. Avec un triumvirat de cette force et

toute rarmée pour Tappuyer, la révolution du 1*' mai, plus qu'agonisante, n'avait guère chance de revivre. 11 lui restait cependant une lueur d'espoir. Le brave Carvajal organisait une nouvelle armée de volontaires sur le territoire de Pasto; sa petite troupe comptait déjà un millier d'hommes, décidés à passer la frontière au moment favorable pour réorganiser le gouvernement provisoire. D'un autre côté, Garcia Moreno, toujours à Payta, n'avait pas dit le dernier mot du général Castilla. Celui-ci, plein d'égards et de courtoisie, affirmait encore qu'il s'était vu forcé de bloquer Guayaquil pour obtenir réparation des injures faites à son ambassadeur, qu'il répugnait aux sentiments fraternels du Pérou d'infliger à l'Equateur les calamités d'une guerre entreprise par un gouvernement de flibustiers contre la volonté de la nation, et qu'il réglerait les questions en litige avec le successeur de Roblez. Mais, en dépit de ses belles paroles, Garcia Moreno s'en convainquit bien vite, Castilla convoitait tout simplement une portion du territoire équatorien, et n'accorderait ses faveurs qu'à l'homme assez lâche pour conclure avec lui un odieux marché. On ne pouvait donc, sans forfaire à l'honneur, rien attendre de ce politique.

En désespoir de cause, le négociateur résolut de s'adresser au patriotisme du général Franco. S'étant rendu à Guayaquil sur un vaisseau péruvien, il lui proposa par lettres d'abandonner le parti des deux misérables que le pays repoussait avec horreur, pour se rattacher avec son armée au gouvernement provisoire. Franco sollicita une entrevue, dans laquelle Garcia Moreno essaya de lui faire comprendre que jamais la nation ne subirait le joug des deux dictateurs, et que d'ailleurs, Castilla refusant de traiter avec eux, la guerre civile et la guerre étrangère dureraient aussi longtemps qu'ils exerceraient le pouvoir. Le commandant de

Guyaquil suivait parfaitement ce raisonnement simple et logique, mais il avait aussi son plan secret qui Tempêchait d'accepter les conclusions de son interlocuteur. Il voulait débarrasser TÉquateur d'Urbina et de Roblez, non au profit du gouvernement provisoire, mais pour s'élever lui-même à la présidence de la république. Au fond, Castilla et Franco s'entendaient comme deux larrons en foire : Franco deviendrait président par la grâce de Castilla, et Castilla obtiendrait du très peu scrupuleux Franco un lambeau de territoire, peut-être même cette perle de Guayaquil que le Pérou n'a cessé de convoiter. Un mois après cette entrevue, le 21 août, on apprit non sans stupéfaction, que, par suite d'une convention entre Castilla et Franco, les provinces maritimes allaient se donner au gouvernement. C'était l'annonce d'un pronunciamento en faveur de Franco contre Urbina et Roblez. Ce dernier le comprit si bien, qu'à cette nouvelle il se rendit à Guayaquil pour aviser aux moyens de parer ce coup imprévu. Mais Dieu attendait ce moment pour arracher aux deux despotes le pouvoir dont ils abusaient depuis huit ans. Au lieu de discuter avec Roblez, le sauvage Franco le fit saisir et déporter sans aucune forme de procès. Et comme Urbina, informé de l'exil du président, venait se mettre à la disposition du nouvel autocrate, celui-ci l'embarqua sur un vaisseau qui venait de Panama et l'envoya brutalement rejoindre son comparse en pays étranger. Ainsi l'Equateur fut débarrassé de ces deux hommes néfastes par un troisième larron.

Sur ces entrefaites, de graves événements se passaient à Quito, où régnait ime grande effervescence depuis le départ de Roblez. On apprit que Carvajal avait, avec sa petite armée, battu à Cuarantum, dans la province d'Ibarra, les troupes du gouvernement. Il marchait sur la capitale, mais les patriotes n'eurent pas la

patience de Tattendre. Le k septembre^ à la suite de nouvelles vexations du gouverneur, la population se souleva tout entière contre ses oppresseurs. Armés de fusils, de pierres, de tous les instruments qui leur tombaient sous la main, les insurgés se ruèrent sur la caserne d'artillerie, et forcèrent les soldats à mettre bas les armes. Le commandant de place, plusieurs militaires et patriotes restèrent sur le terrain. Quelques jours après cette victoire du peuple, Carvajal arrivait à Quito avec sa troupe, et le gouvernement provisoire, solennellement rétabli, reprenait ses fonctions dans la capitale. De son côté, le général Franco, jouant à Guayaquil la comédie concertée avec Castilla, convoquait les citoyens pour l'élection d'un chef suprême. Le 6 septembre, sans tenir compte des provinces de Tintérieur, ni même des populations du littoral dévouées au gouvernement de Quito, au mépris des règles les plus élémentaires du droit électoral qui dans un vote de cette nature exigent la majorité absolue, il mettait en avant une majorité relative de cent soixante-une voix contre cent soixante données spontanément à Garcia Moreno, et se proclamait chef civil et militaire delà République. Aiosi se termina cette première campagne.

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