‹ Garcia MorenoChapitre 63 sur 183 · LE DRAME DE RIOBAMBA · texte numérisé non relu

LE DRAME DE RIOBAMBA

L'Equateur était délivré des « deux jumeaux », mais à ses flancs restait attaché le sauvage Franco, le dernier survivant de Tinfàme triumvirat, le traître qui ne rougissait pas de s'appuyer sur Tinvasion étrangère pour accaparer le pouvoir suprême. Il s'agissait maintenant pour Garcia Moreno de l'envoyer rejoindre ses deux compagnons, projet éminemment patriotique, mais de tout point irréalisable si Ton considère les forces respectives des deux partis' au moment de la révolution de septembre.

Lé gouvernement provisoire représentait presque toute la nation. Les provinces d'Imbabura, de Pichin* cha, du Chimborazo, s'étaient dès l'abord prononcées en sa faveur; Cuenca fit acte d'adhésion immédiatement après le départ d'Urbina. Sauf trois cents hommes ralliés au parti de Franco, les troupes du despote prirent fait et cause pour le gouvernement de Quito. Même dans la province de Guayaquil, la majorité n'hésitait point à adhérer par des protestations publiques au pronunciamento de septembre. A ne considérer que la volonté populaire, Garcia Moreno et ses collègues avaient pour eux le droit ; mais comment vaincre et dé-

sarmer l'usurpateur? Avec la petite armée de Carvajal et les bataillons indisciplinés d'Urbina, sans arsenaux, sans approvisionnements, quel moyen de tenir tête aux soldats de Franco, appuyés par cinq ou six mille Péruviens et les canons de Tescadre qui bloquait Guayaquil?

Garcia Moreno embrassa d'un coup d'oeil toutes ces difficultés, et, néanmoins, déclara résolument qu'il ne se donnerait pas une minute de repos avant d'avoir assuré le triomphe complet de la nation. Il lui faudrait jouer tous les rôles, se faire recruteur, instructeur, ingénieur, diplomate, général, chef d'État, mais il sentait en lui ce génie universel qui suffit à toutes les nécessités.

L'expérience de Tumbuco lui avait appris que la bravoure est impuissante contre le nombre et la tactique. Point de victoire sans une armée régulière, armée qui n'existait pas même à l'état d'embryon. Il commença par envoyer au camp de Guaranda des recrues destinées à former le noyau des troupes libératrices. Les bataillons d'Urbina, sur lesquels il comptait moins, restèrent en réserve à Riobamba. Il fit ensuite un appel chaleureux aux volontaires, qui accoururent de toutes les provinces pour contribuer au salut de la nation. Des officiers dévoués les exercèrent aux manœuvres militaires, souvent sous les yeux de Garcia Moreno qui, présent partout, inspirait à tous le courage, l'esprit d'ordre et de discipline.

La difficulté n'était pas tant de recruter des soldats que de les empêcher de déserter. Les jeunes gens arrivaient de tous côtés, et l'efifectif des compagnies diminuait au lieu d'augmenter. Pour couper le mal dans sa racine, Garcia Moreno crut devoir recourir aux grands moyens : il annonça dans les casernes que dorénavant tout déserteur serait immédiatement fusillé. On s'imagina que c'était une vainc menace, et cette nuit-là même

plusieurs recrues prirent la fuite. Trois furent saisis, jugés et fusillés sans miséricorde. A partir de ce momont, les chefs ne constatèrent plus une seule désertion. Mais comment créer des ressources pour l'entretien de cette armée? Où trouver, dans ce pays épuisé, de l'argent, des vivres, des chevaux, des approvisionnements de toute espèce? Il mit à contribution la bonne volonté de tous. Ce qu'il ne put obtenir du libre sacrifice, il l'exigea par des réquisitions et des impôts répartis avec justice et impartialité. Ses ennemis les plus acharnés n'osèrent jamais articuler à ce sujet une plainte contre lui.

La question en apparence insoluble était celle de l'armement. Fusils, canons, munitions se trouvaient aux mains de Franco, qui se disposait à les braquer contre le gouvernement provisoire. Et comme on ne pouvait espérer aucun secours de l'étranger, il s'ensuivait que pour avoir des armes, il fallait en créer sur place. Garcia Moreno ne recula pas devant cette extrémité. A quatre Jieues de la capitale, dans l'hacienda de Chillo, propriété d'un de ses intimes amis^, existait une grande manufacture de coton : il en fit une fabrique d'armes. Par ses soins les vieux canons, les fusils hors de service trouvés dans les arsenaux de Quito, et d'autres qu'il réussit à introduire dans le pays, furent transportés dans ce chantier improvisé, où, à force de recherches et de combinaisons,, il parvint à les transformer et à leur donner la justesse et la sûreté de nos meilleurs produits. De là sortirent les boulets, les obus, la poudre et autres munitions dont on fit usage pendant cette guerre; de là les lances dont furent armés les jeunes recrues. Mais que de travaux et d'études pour établir ses calculs avec la précision mathématique exit-

Page 1