‹ Garcia MorenoChapitre 77 sur 183 · Voir le texte du concordat, El Nacional, 22 avril · texte numérisé non relu

Voir le texte du concordat, El Nacional, 22 avril

Garcia Moreno aimait Pie IX, le bon, mais aussi le ferme et vaillant Pie IX, alors aux prises avec les Garibaldi et les Cavour. En recevant son ambassadeur, il ne put s'empêcher d'exprimer Findignation qui bouillonnait au fond de son âme, contre les odieux persécuteurs d'un père si tendre et si dévouée « Je remercie Dieu, dit-il, qui nous a ménagé ce jour de joie et d'espérance ; j'en remercie le saint-père, qui nous prodigue ses tendresses alors qu'on l'accable de tribulations; je vous en remercie également, vous, son digne représentant, messager de la bonne nouvelle, qui nous arrivez au nom du Seigneur. Grande est la tâche qui vous incombe d'implanter parmi nous ce concordat destiné à devenir, par notre union plus étroite au centre de l'unité, la pierre angulaire de notre félicité sociale.

« Je vous prie de transmettre au saint-père nos sentiments de reconnaissance, et de lui faire savoir que nous, Équatoriens, catholiques de coeur et d'âme, ne sommes ni ne pouvons être insensibles aux attaques dirigées contre le Saint-Siège et sa souveraineté temporelle, cette indispensable condition de sa liberté et de son indépendance aussi bien que du repos et de la civilisation du monde. Dites-lui que, si la force nous manque pour élever un rempart de fer contre l'impiété et l'ingratitude des uns, la lâcheté et l'indifférence des autres, il nous appartient au moins d'élever la voix pour condamner le crime et d'étendre la main pour signaler le criminel. Dites-lui enfin qu'unis plus étroitement à lui en ce temps de calamités, au sommet des Andes comme sur les rives de l'Océan, nous prions pour notre père ; nous demandons que Dieu mette un terme aux maux qu'il endure, avec l'intime et consolante conviction que ces jours d'épreuves passeront

1. V^oir la séance de réception du délégat : El Nacional^ 25 août 1862. ^

bientôt, car si la force dispose du présent, Dieu, lui, se réserve Tavenir. »

Quelques mois après la réception solennelle du d^légat, arrivait à son tour D. Ignacio Ordonez, porteur du projet de concordat. Le président en accepta toutes les dispositions ; mais, avant d'apposer sa signature au bas de cet acte, il s'informa si l'on avait tenu compte de sa demande relative à la réforme du clergé. Or, sur cette question subsidiaire, l'entente n'avait pu s'établir. Pénétré de la nécessité comme de la difficulté d'une réforme, Garcia Mereno avait sollicité l'envoi d'un délégué pontifical disposant de moyens de coercition assez énergiques pour faire rentrer les délinquants dans le devoir ; à Fégard des religieux prévaricateurs, il n'admettait d'autre alternative que la réforme ou la sécularisation. Ces mesures de contrainte et de sécularisation en masse répugnèrent à la cour de Rome, et le ministre Ordonez fut chargé de dire au président que le saintpère voulait comme lui arriver à la réforme, mais par la douceur et la persuasion.

Cette fin de non-recevoir renversait tous les plans de Garcia Moreno sur la régénération du pays par l'Église. Il admirait la longanimité du pape, mais il crut, non sans raison, que des hommes déshabitués de toute règle ne se remettraient jamais bénévolement aux observances rigides de la vie religieuse, et qu'on ne pouvait attendre de la persuasion seule ce miracle de transformation. D'un autre côté, laisser subsister cet état de choses, c'était temporiser avec la gangrène et infester de son poison le corps social tout entier. Le concordat resterait lettre morte et ne tiendrait pas deux mois devant l'opposition des libres-penseurs unis aux libresviveurs. Persuadé que ces deux points, le concordat et la réforme, étaient essentiellement Ués ensemble, il refusa net d'accepter l'un sans l'autre. « Retournez im-

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médiatement à Rome, dit-il à son ministre, et dites au pape que j'accepte tous les articles du concordat, mais à la condition qu'il imposera la réforme. S'il ne peut imposer la réforme, je ne puis imposer le concordat. »

D. Ignacio Ordonez se remit donc en route, et reparut bientôt devant Pie IX, stupéfait de son retour aussi prompt qu'inattendu. « Sans doute, s'écria le pape en souriant, vous venez me dire comme César : Veni, vidi, vici! — Au contraire, je viens annoncer à Votre Sainteté que le président refuse de signer le concordat. » Et comme Pic IX manifestait un grand étonnement, son interlocuteur lui fit observer que, si d'une part dans les négociations on avait tenu compte des instructions de Garcia Moreno concernant la liberté de l'Église, on avait d'autre part écarté les propositions relatives à la réforme du clergé. « Je veux comme lui la réforme, répondit le pape, mais non par les mêmes moyens. — Il affirme, répliqua le ministre, que si Votre Sainteté connaissait la situation comme lui, Elle verrait clairement que les moyens proposés sont les seuls efficaces. Or, sans la réforme, et la réforme à bref délai, l'exécution du concordat est impossible, w

Pie IX savait par son expérience personnelle la difficulté d'opérer les réformes de ce genre au moyen de la persuasion seule, fût-on la première autorité du monde. Ses scrupules disparurent devant la consciencieuse énergie de l'inflexible président, et il décida que des pleins pouvoirs seraient expédiés au délégat apostolique.

Un mois après, le 22 avril 1863, tout obstacle levé, le concordat fut solennellement promulgué dans la capitale et dans toutes les villes de l'Equateur. A Quito, la cérémonie fut célébrée dans l'Église métropolitaine avec une pompe digne de ce grand événement historique. Après la messe pontificale, le président et le délégat,

entourés de toutes les autorités civiles et militaires, procédèrent à réchange des signatures, et lecture fut donnée au peuple des articles du concordat. Alors, au chant du Te Deum, au bruit des salves d'artillerie, on arbora le drapeau de TËquateuret la bannière pontificale, dont les couleurs en s'unissant symbolisèrent aux yeux de tous r union qui existait désormais entre TÉglise et l'État.

Par cet acte de politique chrétienne, acte unique dans l'histoire des nations modernes, Garcia Moreno s'élève au-dessus de tous les hommes d'Ëtat depuis saint Louis. Seul de tous les souverains dévoyés par le protestantisme et la Révolution, il eut Fintelligence de l'état normal des sociétés humaines; seul, malgré le courant fatal de libéralisme qui emporte à Fablme peuples et rois, il rendit à son pays la vraie liberté en lui rendant le gouvernement de Dieu. Sans doute, au commencement de ce siècle. Napoléon, entrevoyant la mission sociale de l'Église, déclara dans un corcordat solennel que l'exercice de la religion catholique serait libre en France ; mais l'instinct révolutionnaire du despote étouffa aussitôt l'instinct du chrétien, et, par ses Articles organiques, il garrotta comme une criminelle cette Église qu'il venait d'affranchir. Bourreau sans pitié, il se jeta sur sa victime, lui lia les mains, puis les pieds, puis lui serra la gorge jusqu'à Tétrangler. Les pygmées qui succédèrent à cet Hercule, armés des mêmes Articles organiques, ont trouvé moyen de saigner l'Église aux quatre membres et de lui tirer son sang goutte à goutte, sans violer le concordat, disent-ils avec un sourire cynique. C'est en regard de ces tyrans qu'apparaît dans toute sa grandeur la sublime figure de Garcia Moreno, à côté de Charlemagne et de saint Louis.

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