RÉGÉNÉRATION DU CLERGÉ
Après son long esclavage sous la loi du patronat régaliste, adopté et aggravé par la Révolution, l'Église équatorienne ressemblait à l'infortuné voyageur qui, surpris par des voleurs dans les gorges de Jéricho, battu, dépouillé, laissé pour mort sur la route, ne dut son salut qu'à la charité du bon Samaritain. Nous allons voir Garcia More no la dégager de la couche de boue dont on l'avait couverte, et sous laquelle il était bien difficile de reconnaître en elle « la lumière du monde et le sel de la terre ».
A ceux qui se scandaliseraient de voir parfois des taches au front du clergé, rappelons que si l'Église, par la doctrine qu'elle prêche, est toujours immaculée ; si toujours, par la grâce divine qu'elle confère, elle enfante des élus et des saints, nul de ses membres, prêtre ou laïque, n'est cependant impeccable. Les vices originels, source première de toute dégradation et de toute corruption, infectent tous les cœurs. Placé dans certains milieux, sous l'égide et la surveillance tutélaire de ses supérieurs hiérarchiques, le prêtre s'élève aux plus hautes vertus; mais si un pouvoir corrupteur se substitue frauduleusement à ses guides légitimes pour
le mener dans les sentiers perdus de l'intrigue, de Tambition et du sensualisme, vous voyez à Tinstant la lumière s'obscurcir, le sel s'affadir, la vie divine s'éteindre et les vices les plus grossiers déshonorer le sanctuaire : c'est l'heure pour l'Église de pleurer sur Judas, et pour les révolutionnaires qui complotent « d'étouffer le catholicisme dans la boue », l'heure de battre des mains. Malheur au monde s'il ne surgit alors un Grégoire VII pour arracher aux princes Tinvestiture séculière et rendre à l'Église, avec la liberté, sa force et sa splendeur.
Ces considérations s'imposent au moment d'aborder la réforme que Garcia Moreno considérait à bon droit comme l'annexe nécessaire du concordat. Sincèrement ami du clergé, il voulait effacer de son front le stigmate dont l'avait marqué la Révolution, et l'élever assez haut pour que sa mission civilisatrice fût acceptée de tous. Cette œuvre capitale, il avait tellement à cœur de la réaliser sans délai que, le concordat conclu à Rome, il calcula le jour précis où son plénipotentiaire pourrait être de retour, et pria l'archevêque de iSxer à cette date l'ouverture d'un concile national, à l'effet de prendre connaissance des lois concordataires, et de les réduire immédiatement en actes. Au reste, pour couper court aux récriminations probables du futur congrès, mieux valait précipiter l'exécution du concordat et des réformes, et mettre ainsi les représentants devant un fait accompli.
Sur sa requête, le vieil archevêque de Quito, Mgr Riofrio, aussi timide et pusillanime que Garcia Moreno était audacieux et entreprenant, lança des lettres de convocation au concile. Il annonçait à ses suffragants que, « pour remédier à la corruption des mœurs et aux machinations des impies contre l'Église et le clergé, sur les désirs et les pressantes instances du premier ma-
gistrat de la république, le concile s'ouvrirait à Quito le second dimanche de janvier 1863, pourvu toutefois qu'à celte date le concordat eût été publié, » Cette clause faisait ressortir la prudence du vénérable prélat; car, la loi du patronat restant en vigueur jusqu'à la promulgation du concordat, les évèques ne pouvaient avant cette époque se réunir en concile sans Tautorisation du gouvernement.
Or, par suite du second voyage que dut faire à Rome le ministre Ordonez pour obtenir la réforme pleine et entière, il se trouva que les prélats arrivèrent dans la capitale bien avant la promulgation des lois concordataires : aussi larchevêque n'osa-t-il point procéder à l'ouverture des sessions sans avoir obtenu le placet d'usage. Le président, ne voulant point reconnaître par un acte public une loi schismatique, d'ailleurs moralement abolie, refusa l'autorisation demandée et engagea les évèques à passer outre. Mais l'archevêque objecta que, vu les prétentions et susceptibilités de la cour suprême, les membres du concile pourraient, s'ils se réunissaient sans les formalités légales, être décrétés d'accusation. Il ne fallut rien moins que la promesse formelle du président de prendre sur lui la responsabilité du délit, pour décider le méticuleux prélat à ouvrir le concile.
On dut reconnaître bientôt qu'il avait deviné juste. Après la première séance, le procureur fiscal ne craignit pas de traduire les évoques devant la haute cour de justice pour avoir audacieusement violé la loi du patronat. Sur ce, complainte de l'archevêque à Garcia Moreno qui l'exhorte à continuer les sessions sans prendre garde au procureur dont il se chargeait lui-même de réprimer le zèle intempérant. L'ayant en effet mandé à sa barre, il lui tint ce langage : « Vous avez dressé un acte d accusation contre les évèques, et encouru pour ce fait,
vous catholique, une double excommunication : d'abord pour avoir violé les libertés de l'Église ; ensuite pour avoir traduit les ministres de Dieu devant un tribunal civil. Mais là ne s'arrête pas votre responsabilité : comme chef de TÉtat, je suis obligé de faire respecter la constitution ; or l'article premier de la constitution porte que la religion catholique, apostolique et romaine étant la religion de l'État, tous doivent la respecter. Vous voulez condamner des évoques à l'exil pour avoir violé une loi schismatique : je vous ferai condamner à la même peine pour avoir outragé la constitution en persécutant la religion de l'État. »
On ne pouvait mieux démontrer le pharisaïsme de ces légistes révolutionnaires qui, dans leurs constitutions déclarent l'Église libre, et l'enchaînent ensuite dans leurs lois. Le fiscal éperdu prétendit que, loin de vouloir commettre un acte d'irréligion, il avait cru obéir à une inspiration céleste en défendant les lois existantes; toutefois, bien que l'inspiration lui fût venue devant le saint autel, il consentait à retirer l'acte d'accusation par respect pour le président. Garcia Moreno comparait ce pîétisme du fiscal à celui des parlementaires jansénistes qui suppliaient Dieu de leur fournir des armes contre les jésuites et les évêques ultramontains.
Le concile continua ses conférences sur la réforme du clergé séculier et régulier. On décida que toutes les lois canoniques relatives aux mœurs et à la discipline seraient remises en vigueur, les scandales réprimés, les rites de la sainte liturgie observés, les articles du concordat sincèrement exécutés, afin d'assurer à l'Église la liberté et l'autorité dont elle a besoin pour relever le niveau moral et religieux de la société. Garcia Moreno engagea fortement les évêques à tenir la main aux règlements du concile. « Pour moi, dit-il, je vous aide-
rai de tout mon pouvoir : vos arrêts seront respectés^ mais c'est à vous de juger et de châtier les coupables. )r Eflfrayé de la besogne, le bon archevêque manifestait des craintes au sujet de la répression des abus. « Et qu'importe! s'écria le présîclent, il faut sacrifier sa vie, si Dieu le veut, pour l'honneur de son Église. Je ne souflfrirai pas, sachez-le bien, que personne manque à son devoir. »
La réforme avait son point d'appui dans le rétablissement des tribunaux ecclésiastiques; avec les appels comme d'abus et le recours aux tribunaux, civils, les coupables se livraient impunément à tous les désordres : aussi tremblèrent-ils en lisant cet article du concordat : « Les causes des clercs, concernant la foi, les sacrements, les mœurs, les fonctions sacrées, les procès civils ou criminels, relèvent des tribunaux ecclésiastiques sans qu'on puisse en appeler aux tribunaux séculiers. Le magistrat civil prêtera main-forte aux évèques pour l'exécution de leurs arrêts. » Toujours en éveil, Garcia Moreno signalait les délinquants et stimulait le zèle des juges. Un misérable avait trouvé moyen de s'évader, après avoir scandalisé le public par des crimes énormes; le président mit à sa piste tous les, gouverneurs de province, offrant cinq cents piastres sur sa cassette particulière à qui le livrerait aux autorités. Dans une autre circonstance, il déféra pièces en mains un scandaleux connu par ses désordres, et que néanmoins le juge compétent hésitait à poursuivre. « De deux choses l'une, s'écria-t-il : ou vous le châtierez, ou je serai forcé de prendre des mesures pour obtenir justice; je ne puis souffrir que de pareils crimes restent impunis. »
Cette répression sévère produisit une améhoration notable dans la conduite du clergé ; mais un moyen de réforme plus efficace, dû à la sage initiative de Pie IX,
la multiplication des évêchés, permit aux prélats d'exercer sur tous les pasteurs une surveillance plus active et d'imprimer à leur zèle une impulsion plus continue et plus vigoureuse. Au début de son sacerdoce, Pie IX avait visité plusieurs contrées de TAmérique méridionale. L'immense étendue de ces républiques, les distances qui séparent les cités, les difficultés des communications, Favaient convaincu que le nombre des diocèses était loin de répondre aux besoins des âmes. Aussi, depuis son exaltation au souverain pontificat, n avait-il rien tant à cœur que d'en créer de nouveaux i. S'entretenant un jour du concordat avec le plénipotentiaire de rÉquateur, il lui communiqua ses intentions sur ce point : « Votre zélé président, dit-il, veut régénérer son pays, et de plus multiplier la population en faisant appel aux émigrants de diverses contrées d'Europe : dites-lui que, pour arriver à ce résultat, il faut planter des croix. Partout où Ton plante une croix, une peuplade se groupe autour d'elle, fût-ce au sommet du Chimborazo. Vos diocèses sont trop grands pour qu'un seul homme puisse les administrer. Nous allons créer trois nouveaux évêchés, et nous ferons mention de ce projet dans un article du concordat. Vous n'avez point de pouvoirs à cet égard, mais je connais Garcia Moreno : dites-lui que le pape le désire, et cela sufiBra. »
Le plénipotentiaire s'empressa de transmettre au président, outre cette conversation, un projet ainsi formulé par Pie IX : « Usant de son droit, le Saint-Siège érigera de nouveaux diocèses, et en iracera les démarcations de concert avec le gouvernement et les évêques intéressés. )) A cette nouvelle, qui dépassait toutes ses espérances, Garcia Horeno appela ses ministres et leur
1. Pie IX donne lui-même ces détails dans la bulle d'érection des nouveaux diocèses.
dit avec émotion : « C'est Dieu qui nous suggère cette idée par son vicaire : il faut la réaliser sans délai. î> Les municipalités d'Ibarra, de Riobamba et de Loja, centres des futurs évêchés, sollicitées de prêter leur concours à cette grande œuvre, répondirent par des adresses de félicitations et de reconnaissance : et, quelques jours après, en homme qui ne laisse pas dormir une affaire, Garcia Moreno expédiait au pape le plan topographique, ainsi que la délimitation des nouveaux diocèses, av.ec prière de signer immédiatement les bulles d'érection *.
A tes insignes bienfaits do concordat, il faut ajouter la fondation d'un séminaire dans chaque diocèse et la libre nomination aux cures et aux bénéfices. Dégagés de toute entrave et de toute immixtion du pouvoir civil, les évêques purent former des prêtres selon le cœur de Dieu, et pourvoir peu à peu les églises de véritables pasteurs.
Restait la réforme, plus nécessaire et plus difficile, du clergé régulier. Comment ces religieux qui, au prix de leurs sueurs, et quelquefois de leur sang, avaient donné TAmérique à TÉglise, perdirent-ils peu à peu leur antique splendeur? Nous Tavons dit dans le courant de cette histoire. Le Régalisme, qui sait où frapper pour détruire, les avait forcés à recevoir des supérieurs de sa main. Depuis cinquante ans, la Révolution avait transformé leurs couvents en casernes, contraignant les moines à vivre au milieu de soldats corrompus et corrupteurs, ou à quitter leur cellule pour habiter au milieu du monde, au mépris de leurs règles, de leurs vœux et des saintes habitudes de la vie religieuse. Un tel état de chose devait amener à la longue une dé-
1. Pie IX expédia en effet ces bulles en 1862; mais, par suite de l'opposition que le congrès fit au concordat, les diocèses nouveaux ne furent définitivement érigés qu'en 1865. Cette création portait à six le nombi-e des évêchés. En 1870, on en créa un septième, celui de Porto Yiejo, dans la province de Manabi.
chéance complète, c'est-à-dire la ruine de l'observance régulière et de la vie commune. Il fallait, pour infuser une nouvelle sève à ce tronc desséché, l'intervention de l'autorité suprême, de qui relèvent, directement les instituts religieux; et c'est pourquoi Garcia Moreno en avait a[Jpelé au souverain pontife, réclamant la réforme ou la dissolution.
Les lettres pontificales investissaient le délégat de pleins pouvoirs pour opérer cette réforme. Prévoyant une vive opposition, Garcia Moreno l'exhorta vivement et fortement à ne se laisser ébranler ni par promesses, ni par menaces. Le délégat intima donc. à tous les intéressés, au nom du souverain pontife. Tordre formel de s'astreindre à l'observance régulière et de reprendre la vie commune. Les abus en matière de pauvreté furent supprimés, et les exercices de religion ou d'étude réta- ' blis selon les ëonstitutions, de manière à faire renaître par la discipline et le travail ces trois fleurs de l'ordre monastique, la vertu, la science et la piété. Comme ce programme souriait peu à la masse des religieux qui, habitués de longue date à une vie mondaine et quelquefois dissolue, avaient complètement perdu l'esprit de leur état, le délégat leur laissa le choix entre la règle et la sécularisation. Naturellement ils multiplièrent leurs protestations et les récriminations contre les exigences tyranniques de la cour de Rome, mais la résistance était inutile : derrière l'envoyé du Pape, il y avait le bras de fer de Garcia Moreno. La majeure partie préféra la sécularisation à la réformation : les uns émigrèrent soit au Pérou, soit à la Nouvelle-Grenade, les autres furent incorporés au clergé séculier ; ceux qui restèrent fidèles à leur vocation purent se retremper dans la ferveur par l'exènaple d'un certain nombre de leurs frères que Garcia Moreno fit venir d'Europe pour remplacer les déserteurs. On voit ici la différence qui existe entre un
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réformateur et un révolutionnaire : le révolutionnaire acclame le moine prévaricateur, proscrit les vœux de religion, et pille les biens des couvents; le réformateur traduit les coupables au tribunal de la sainte Église, ne dispos^ point d'une parcelle de leurs biens sans Tautorisation de cette même Église, guérit ceux qui veulent être guéris, et appdle des vivants pour remplacer les morts.
Les chrétiens de la vieille roche saluèrent dans cette régénération du clergé Taurore d'une renaissance catholique; mais à travers ces rares applaudissements, éclata contre le réforiliateur un concert de malédictions, concert exécuté à la sourdine, par une multitude de voix. Les défroqués criaient à Tintolérance, leurs amis à la cruauté; les indifférents ne voyaient pas pourquoi on faisait la guerre aux religieux du pays pendant qu'on l'inondait de religieux étrangers : n'était-ce pas arbitraire et antipatriotique au premier chef? Les libéraux entonnaient la ritournelle ordinaire sur les^ empiétements de la cour de Rome : sous l'antique loi du patronat, disaient-ils, de pareilles exécutions n'eussent pas été possibles. Quant aux radicaux, ils déclaraient l'œuvre de la Révolution compromise si l'on continuait d'appliquer le concordat. Pour s'affranchir de cet esclavage et rétablir les vrais rapports entre l'Église et l'État, ils en appelaient à la souveraineté nationale, c'est-à-dire au futur congrès.
Garcia Moreno laissa dire et continua son œuvre. Il savait que les criminels ont l'habitude de maudire leurs juges et d'appeler persécuteurs ceux qui veulent les corriger. Saint Grégoire VII mourut en exil pour avoir aimé la justice et haï l'iniquité. Saint Charles Borromée faillit être empoisonné par ceux qu'il avait entrepris de réformer. Inflexible dans le devoir, Garcia Moreno eût affronté mille morts plutôt que de reculer d'un pas devant les clameurs ou les menaces de l'opposition.
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