‹ Garcia MorenoChapitre 85 sur 183 · Voir ce texte, ibid.j pp. 10 et · texte numérisé non relu

Voir ce texte, ibid.j pp. 10 et

les protestations contre une calomnie accréditée par les mille voix de la presse et toutes les loges franc-maçonniques? On resta persuadé que Garcia Moreno avait conçu ridée de livrer l'Equateur à la France.

Castilla se crut d'autant plus autorisé à exploiter cet incident qu'il avait hautement protesté <5ontre l'occupation du Mexique par les Français. Dans un manifeste incendiaire, il avait dénoncé au monde civilisé ce gouvernement de Napoléon « assez audacieux pour détruire une république dans le Nouveau- Monde », offert à Juarez des secours en armes et en argent contre les envahisseurs, et lancé de telles invectives contre les résidents français au Pérou qu'on les couvrit d'insultes. Cet énergumène devait naturellement partir en guerre contre Garcia Moreno, l'ami des Français, et de plus l'auteur de son échec de 1859. Il l'accusa publiquement d'avoir tenté plusieurs fois d'incorporer l'Equateur à des puissances étrangères, et probablement en vue de soustraire quelques provinces à ces puissances, il réclama d'un ton comminatoire l'exécution immédiate du traité de Mapasingue, par lequel Franco lui avait cédé une bonne partie du territoire équatorien. Successeur de Franco, Garcia Moreno héritait naturellement, d'après Castilla, de tous les engagements contractés par « l'ex-doyen des chanoines ».

Heureusement le tapage des journaux et les menaces des diplomates intimidaient peu Garcia Moreno. Il répondit à Castilla que ses revendications n'avaient aucune valeur, « attendu que le traité du 25 janvier était nul de plein droit. Franco n'avait pu engager un pays qui ne le reconnaissait point pour son chef; d'ailleurs ni les chambres de l'Equateur, ni celles du Pérou, n avaient consenti à ratifier cette honteuse conventioo. De plus, le gouvernement de l'Equateur ne refusait pas de nommer des commissaires pour s'entendre avec

ceux du Pérou sur la ligne de démarcation entre les deux États, s'en remettant en cas de conflit à l'arbitrage du Chili ». Castilla ne voulut rien entendre et menaça d'envahir l'Equateur par terre et par mer. Pour toute réponse, Garcia Moreno forlifia Guayaquil et commença les préparatifs nécessaires pour mettre sur pied une armée de dix mille hommes. Si les hostilités n'éclatèrent point, c'est que la Grande-Bretagne interposa sa médiation, qui fut acceptée par Garcia Moreno comme moyen de terminer le différend d'une manière conforme à l'honneur national, et par Castilla, comme un expédient très heureux pour sortir sans trop de ridicule du mauvais pas où ses bravades l'avaient engagé.

Furieux de cet échec, le président du Pérou rompit toute relation diplomatique avec le gouvernement équatorien et ouvrit les bras à tous les conspirateurs en quête d'un refuge à l'étranger. En octobre 1862, muni de son autorisation, Urbina put équiper un vaisseau dans le port du Callao pour tenter une descente sur un point quelconque de l'Equateur et insurger le pays. L'occasion paraissait favorable : le général Florès était assez gravement malade ; Garcia Moreno revenait de Tulcan battu et peut-être amoindri; évidemment le peuple, échauffé par les démocrates, allait acclamer Urbina comme un libérateur, il fallut en rabattre : à peine arrivait-il au petit port de Payta, à bord de la Nueva Granaday baptisée d'un faux nom et couverte du pavillon chilien, que déjà le président l'avait découvert sous son masque et le signalait, lui, Roblez et ses au. très complices, comme des pirates dignes du. dernier châtiment. Pendant qu'un corps d'armée se formait à Guayaquil pour les appréhender en cas de débarquement, une circulaire de Garcia Moreno à tout le corps diplomatique en appelait au droit des gens, cyniquement violé par le gouvernement du Pérou. En même

temps son délégué dénonçait à Castilla l'acte de brigandage commis sous ses auspices, le sommant, s'il voulait la guerre, de là faire au moins loyalement. Acculé par le gouvernement de l'Equateur, les représentations du corps diplomatique, et les manifestations indignées de l'opinion, Castilla se vit obligé d'arrêter ses affidés et de mettre l'embargo sur leur vaisseau. Pour comble de malheur, son mandat expirait au moment de cette déconvenue. Il fut remplacé au fauteuil par le brave général San-Roman, qui désavoua le honteux traité du 25 janvier et entretint avec l'Equateur d'amicales et pacifiques relations.

Les révolutionnaires n'avaient donc plus rien à attendre de ce côté. Ils se tournèrent vers l'autre larron, c'est-à-dire vers Mosquera, le nouveau président delà Nouvelle-Grenade. Ce dernier, vainqueur du parti catholique qu'il avait abattu dans la personne d'Arboleda, persécuteur acharné de l'Église, révolutionnaire de la pire espèce, haïssait en Garcia Moreno le patriote chrétien et l'ennemi déclaré des loges maçonniques. Ambitieux comme Castilla, mais plus rusé, son plan d'agrandissement consistait à englober sous le nom d'États-Unis les trois républiques, Nouvelle -Grenade, Venezuela, Equateur, qui sous Bolivar avaient formé la grande Colombie. Restaurateur de l'unité sous la forme fédérative, fondateur des États-Unis du Sud, qui bientôt rivaliseraient d'importance avec ceux du Nord, il espérait se maintenir assez longtemps au pouvoir pour anéantir dans ce vaste territoire le règne du Christ et de son Église. Aussi tous les révolutionnaires avaientils salué son avènement par des transports de joie. Dans sa lutte à outrance contre Garcia Moreno, Urbiua s'empressa de recourir à l'intervention du grand libérateur.

« Vous avez appris, lui écrivait-il de Lima , comment

laudacieux et cynique président de l'Equateur, marchant sur les traces du général Florès, voulut annexer notre pays à l'empire français. J'ai pensé que vous, l'un des glorieux fondateurs de notre indépendance, vous comprendriez notre disgrâce et ne permettriez jamais que rÈquateur subit un protectorat humiliant ou devînt une simple colonie. Or, telle est la situation lamentable de ma patrie, qu'elle ne peut reconquérir sa liberté sans l'appui d'un bras étranger. Voilà pourquoi, cédant aux vives sollicitations du grand parti libéral, qui forme la majorité de mes compatriotes, je travaille à liguer tous les gouvernements de l'Amérique, et en particulier ceux du Pacifique, contre les deux hommes néfastes* dont les efforts incessants ont pour unique but de livrer de nouveau le continent aux monarchies européennes. Malheureusement, si le Pérou a de bonnes intentions, des difficultés sans nombre l'empêchent de les réaliser. Pour différentes raisons, le Chili et la Bolivie ne peuvent présentement nous venir en aide. En attendant, le pouvoir de Garcia Moreno se consolide de jour en jour; la situation de l'Equateur devient d'heure en heure plus navrante et plus désespérante. Général, c'est en vous désormais que l'Equateur et l'Amérique mettent leur espoir. Vous avez terminé la guerre civile qui désolait votre pays et fait triompher la bonne cause; vous disposez de forces considérables; vous pouvez compter sur la coopération efficace et décidée du grand parti libéral, dont je suis près de vous le fidèle organe ; vous n'avez qu'à le vouloir pour opérer la rédemption de l'Equateur et conjurer la ruine dont l'Aniérique est menacée.

« Je n'insisle pas sur la question du fédéralisme : mon unique ambition, c'est de chasser de la scène les deux

U Garcia Moreno et Florès. .

hommes qui tiennent en alarme TAmérique du Sud. Ce but rempli, ma mission sera finie; la majorité de mes concitoyens dictera ses volontés. Soyez persuadé qu'elle répudiera le système jésuitique et colonial inaugurée par Garcia Moreno et Florès^. »

On ne peut trahir son pays ni le livrer aux mains de Tétranger avec plus d'apparence de désintéressement et de patriotisme que ne le fait ce Machiavel de corps de garde. Et cet homme ose accuser de trahison Florès et Garcia Moreno! Pour les empêcher de transformer rÉquateur en une colonie européenne, il supplie Mosquera de l'envahir! Il fait un crime à Garcia Moreno d'avoir demandé le protectorat de la France à la veille d'un démembrement du pays, et il presse Mosquera d'en faire la conquête ! Vraiment l'école révolutionnaire a formé des types d'hypocrisie et de méchanceté qu'on n'eût point soupçonnés avant elle.

Mosquera savait à quoi s'en tenir sur la fameuse question du protectorat français; mais, comme l'appel d'Urbina favorisait ses vues sur l'Equateur, il répondit « qu'indubitablement il y avait un plan formé pour écraser de nouveau l'Amérique sous le joug abrutissant du fanatisme et du monarchisme, plan qui n'aurait rien d'inquiétant si^, dans l'Amérique même, des ambitieux, désespérant de pouvoir jouer éternellement un rôle de cacique, ne mendiaient le protectorat de l'étranger pour se perpétuer au pouvoir. » L'aruspice a l'air de prendre son collègue au sérieux, mais, plus fin qu'Urbina, qui se taisait sur la fédération colombienne dont l'avènement aurait ruiné ses espérances présidentielles, Mosquera affirme que « le salut, c'est la résurrection de la Colombie sous la forme fédérative. » Il la rétablira bon gré, mal gré : « La Colombie a été, dit-il; la Colom-

1. El (jeneral Urbina y sus projeclos contra el pais. Lettre d'Urbina à Mosquera, 14 février 1862.

bie sera de nouveau. Si Garcia Moreno et Florès ne veulent point se soumettre à la volonté populaire, leur chute est certaine, en dépit de tous les protectorats dont ils pourront se couvrir *. »

Entre ces deux frères et amis, il s'agit uniquement de savoir qui fera tirer par Tautre les marrons du feu. Urbina comprend que Mosquera veut tout prendre et ne rien lui laisser, mais il compte sur la résistance des Équatoriens qui ne consentiront jamais à se laisser incorporer à la Colombie, et lui conserveront ainsi, malgré Mosquera, le fauteuil présidentiel. Le plus pressé, c'est, en renversant Garcia Moreno, de rendre ce fauteuil vacant. Aussi, dans une nouvelle lettre à son complice, insiste-t-il avec force sur la nécessité de commencer les hostilités. Le misérable ne rougit pas de dire « qu'il a découvert de nouvelles et irrécusables preuves établissant que Garcia Moreno et Florès persistent dans leur infâme projet de livrer l'Amérique à l'étranger. De plus, les souffrances de sa patrie devenant intolérables, le parti libéral se décide à l'action. Il lui envoie donc un homme de confiance pour aviser aux voies et moyens -. »

Mosquera accueillit cette nouvelle ouverture avec sa prudence ordinaire. Pour ne pas décourager l'ambitieux, le rusé fait cette fois miroiter le fauteuil. « Ce n'est pas l'Equateur qu'il veut combattre, mais bien ses mandataires. Certainement le parti libéral recevra Urbina avec enthousiasme. Le jour où éclateront les hostilités, Mosquera viendra à son secours avec toutes les forces dont il pourra disposer. Ainsi l'on se débarrassera d'un gouvernement traître à l'Amérique, et l'Equateur sera libre. Mosquera ne veut pas le forcer à faire partie, malgré lui, de la grande Colombie, mais il ne peut con-

1. Ibid. Réponse de Mosquera à Urbina, 26 mai 186-2. ± /6îd. Lettre d^Urbina à Mosquera, 19 juin 1862.

sentir à le voir simple colonie de Paris ou de Rome *. » Or pendant que ces deux traîtres, travaillant chacun pour son compte personnel, s'associaient dans Tombre pour renverser Garcia Moreno, voici les lettres que Mosquera adressait au président de TÉquateur, « son grand et cher ami » : « Ayant organisé nouvellement ce pays sous le nom d'États-Unis de Colombie, je vous envoie un représentant afin de resserrer les liens qui unissent nos deux peuples, et de négocier la reconstitution de l'antique république colombienne sous le régime d un gouvernement fédéral. » Garcia Moreno connaissait de longue date les roueries du vieux révolutionnaire : il comprit à merveille que son intention était « de resserrer les liens entre les deux peuples » assez étroitement pour n'en faire qu'un seul, dont il serait le maître. En conséquence sans môme faire allusion au système fédératif, le fétiche de Mosquera, il répondit simplement qu'il agréait son envoyé, (( lequel, par ses qualités personnelles, contribuerait à entretenir les meilleures relations et la plus parfaite harmonie entre deux peuples frères. »

Mosquera n'était pas homme à se contenter de celte eau bénite de cour. Il affermit son pouvoir, laissa grandir l'opposition contre Garcia Moreno, activa de son mieux les passions révolutionnaires; puis, quand il crut le moment opportun pour pécher en eau trouble, il écrivit de nouveau à « son bon et très cher ami » le président de l'Equateur que, « désirant donner une preuve de son estime pour la nation équatorienne, Tantique alliée de la Colombie, il avait pris la résolution de transférer le siège de son gouvernement sur les frontières du sud. afin de pouvoir conférer avec le président de rÉquateur sur les intérêts de leurs pays respectifs,

1, IbUi. Lettre do Moscjucra à Urbina, 28 octobre 1862.

négocier de nouveaux traités et ainsi raffermir l'union des deux peuples qui, divisés de nationalité, n'en font qu'un par le cœur. »>

Cette démarche singulière, mais significative, fit comprendre à Garcia Moreno qull fallait parler clair et couper court aux prétentions du despote. Il lui répondit donc « qu'il était très sensible à cette nouvelle manifestation de cordiale amitié non moins que de vive sollicitude pour le bonheur des deux pays, et très heureux d'accepter l'entrevue proposée, afin d'offrir au président et à son gouverment l'hommage de son profond respect. Mais, ajouta-t-il, nous manquerions de loyauté, si nous ne vous déclarions dès maintenant que, dans ces conférences, nous n'accepterons aucun projet qui tendrait à fondre les deux nationalités en une seule sous la forme du gouvernement que vous avez adoptée. L'Equateur a confié ses destins et son avenir à des institutions différentes des vôtres, institutions trop chères au peuple et à ses représentants pour qu'ils les sacrifient jamais. La constitution qui nous régit, nos convictions personnelles, et l'opinion générale du pays, nous commandent impérieusement de rester ce que nous sommes ^ »

Entre ces deux chefs, dont l'un avait juré d'annexer l'Equateur à ses États, et l'autre de mourir mille fois plutôt que de céder un pouce de son territoire, la guerre devenait inévitable. Au fond, Mosquera n'attendait qu'une occasion favorable pour entrer en campagne, et comme le congrès de l'Equateur allait ouvrir ses sessions, il comptait sur les débats parlementaires assez orageux pour lui préparer le terrain. Ses calculs n'étaient malheureusement que trop fondés.

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