Message de
Du reste. Florès n'entra en campagne qu'à son corps défendant, car il envisageait parfaitement les dangers de sa position. Sur les six mille hommes amenés de Tulcan, il ne lui en restait que cinq mille, tant les troupes, surtout celles du littoral, avaient souffert des fatigues du chemin et du changement de climat. Il avait dû laisser à Guayaquil ses bataillons les mieux exercés, pour faire face aux anarchistes qui, sous là conduite d'Urbina et avec la connivence du Pérou, organisaient une invasion dans le port de Payta. La moitié de ses soldats voyaient le feu pour la première fois, et savaient à peine manier un fusil. Aussi se décida-t-il à fatiguer Fennemi par des combats partiels, voulant s'assurer une position avantageuse avant de livrer une bataille en règle.
Le dimanche, 22 novembre, après avoir lancé un manifeste aux habitants de Tuquerrès et de Pasto, Florès pénétra dans le cœur du pays, favorisé par les habitants dont un certain nombre s'incorporèrent à son armée. Ayant vainement tenté de l'arrêter, Mosquera s'établit le 4 décembre à Cumbal, pendant que les divisions équatoriennes, à im mille de distance, campaient dans les environs de Cuaspud. En même temps, six cents hommes, au commandement du colonel Erazo, s'emparaient de Pasto après un combat terrible contre la garnison.
Coupé de ses communications avec le chef-lieu de la province, Mosquera comprit que sa position devenait difficile, et que, pour vaincre, il lui fallait user de ruse. Le 5 au soir, Florès apprit par ses espions les dispositions que prenait Mosquera pour lui livrer bataille le lendemain. Il passa la nuit à organiser ses troupes et à combiner ses mouvements, lorsque le matin, en prenant ses positions, il reconnut que son adversaire, ayant subitement changé de front, se dirigeait de Cumbal vers
le Carchi, comme s'il voulait faire diversion et se jeter dansFÉquateur. Ses espions, vendus à Tennemi, l'avaient trompé. Obligé d'improviser subitement un nouveau plan de bataille, il lança le gros de son armée sur Tarrière-garde de l'ennemi, pendant que plusieurs bataillons, gagnant les hauteurs de Cuaspud, menaçaient son centre. Une fois qu'il le vit engagé sur ce terrain semé d'obstacles qui paralysaient Télan des cavaliers, Mosquera commanda aux siens de faire front à Tennemi, de se déployer en tirailleurs et d'enlever aux Équatoriens la menaçante position de Cuaspud. Mais ce fut en vain : ceux-ci repoussèrent ses guérillas avec une telle impétuosité qu'après plusieurs charges inutiles, les Grenadins, décimés, prirent la fuite, et déjà les clairons sonnaient la victoire, lorsque plusieurs bataillons de la seconde division, au lieu d'appuyer les vainqueurs, jetèrent leurs armes par suite de je ne sais quelle panique, se mirent à fuir en criant : Sauve qui peut! et répandirent la terreur dans tous les rangs de Tarmée. En vain exécuta-t-on plusieurs charges de cavalerie, en vain plusieurs chefs firent-ils des efiforts inouïs pour empêcher la débandade, la déroute fut complète. Reprenant l'offensive, Mosquera porta tous ses efforts sur les bataillons qui lui avaient infligé un échec en apparence décisif, et finit par rester maître du terrain. Cinq cents hommes restèrent sur le champ de bataille de Cuaspud, les deux tiers du côté de Mosquera.
Vainqueur d'abord. Florès dut se retirer vaincu et blessé. Avec sa jactance accoutumée, Mosquera chanta victoire; mais cette victoire, il la dut moins à sa valeur qu'à des causes très peu honorables pour un chef d'armée : la trahison des espions de Florès, que Mosquera reconnut comme siens, et l'ignoble lâcheté d'un corps qui se débanda en jetant ses armes quand déjà le gros de l'ennemi prenait la fuite. Or, comment expliquer
cette lâche désertion d'un corps d'armée, sinon par la trahison des chefs, complices d'Urbina et vendus comme luiàMosquera? Les lettres d'Urbina prouvent qu'il entretenait des intelligences avec certains chefs de Tarmée. L'un d'entre eux qui déclarait « ne pouvoir combattre contre Mosquera, l'ami d'Urbina », reçut un commandement et donna, dit-on, le signal de la débandade. On sut plus tard qu'un autre avait proposé à ses troupes de passer à l'ennemi ou de faire une révolution ^ On comprend maintenant pourquoi Mosquera se disait assuré de vaincre Florès, mais on comprend moins qu'il ait eu l'impudence de célébrer une victoire achetée par le crime et la trahison ^,
La nouvelle de la défaite de Cuaspud répandit la consternation dans tout l'Equateur. L'armée battue, en grande partie prisonnière, comment s'opposer à la marche du vainqueur? Mosquera, maître du pays, c'était l'incorporation à la Colombie, la persécution de l'Église, un joug plus pesant et plus odieux que celui d'Urbina lui-même, Garcia Moreno le comprenait mieux que tout autre ; aussi résolut-il de vaincre ou de mourir. Il n'eut du reste qu'à parler pour faire passer cette résolution dans le cœur de son peuple; le 8 décembre, eu apprenant la déroute de son armée, il lança cette proclamation où son Ame résignée, mais non brisée, se montra dans toute son énergie.
1. El général Urbina y sus proyectos contra et pais, page 19.
2. La responsabilité du dôsastre de Cuaspud retombe aussi sur le congrès de 1863, dont le faux libéralisme supprima le jugement verbal on campagne, reconnu nécessaire par tous les généraux depuis Bolivar, ainsi que le fit remarquer Garcia Moreno au congrès de 18*>l. Dès lors, les déserteurs restant impunis, la désertion devint comme un fléau épidémique qui gagna les soldats, même sur les champs de bataille. Garcia Moreno aurait pu ajouter que les complices d'Urbina se fussent montrés plus circonspects dans leurs paroles et dans leui-s actes s'ils n'avaient compté sur l'impunité.
« Compatriotes, il a plu à Dieu de nous éprot nous n'avons qu'à adorer ses insondables desseins ^ officiers, arrivés à Ibarra, ont rapporté que notre a xvient d'être battue à Cuaspud. Bien que nous îgnc encore les détails du combat, la défaite n'est pas teuse.
« Équatoriens, aujourd'hui plus que jamais, il h grands efforts pour sauver la religion et la patri< jourd'hui plus que jamais, il faut opposer à notre ii agresseur la barrière du courage héroïque et d'u vincible constance.
« Aux armes donc, fils de l'Equateur! Volez à la tière pour combler les vides de l'armée. Imploron ensemble la clémence du Très-Haut, et, forts de se pui, nous obtiendrons la victoire ou la paix. »
D'un bout de l'Equateur à l'autre on lui répom courant aux armes. « Non, s'écrièrent les jeunes de Quito, nous ne souffrirons pas qu'une poign sauvages vienne souiller notre sol et nos temples; n'attendrons pas, les bras croisés, que le barbare quera, les mains teintes du sang de nos frères, v briser nos saintes images, fermer nos églises, exil prêtres. Nous montrerons que nous savons coml pour la religion du Christ et pour notre natioi double et précieux héritage que nous laisserons, 'que coûte, à ceux qui viendront après nous. »
D'autres s'enrôlaient avec la sombre énergie à
1. Sans vouloir péin'îtror les desseins de Dieu, on peut di tout prendre la défaite de Cuaspud, en terminant la guerre, bienfait pour l'Equateur. La prolongation de la campagne territoire colombien eût amené des conséquences funestes gueil national blessé aurait fini par rattacher à Mosquera 1< servateurs eux-mêmes et mettre aux prises les catholiqi deux pays. D'un autre côté, obligé de concentrer toutes sei dans le Nord, l'Equateur se serait vu désarmé contre les ce teurs du Sud.
sespoir : « Attila, disaient-ils, ne forcera pas la porte de notre patrie. Courons à la frontière pour venger le sang de nos braves et la gloire de nos armes. Marchons à la défense du pays, de la foi, de l'honneur de nos femmes, de notre nationalité. Nous succomberons tous au milieu de nos cités en cendres et de nos propriétés en ruines, plutôt que d'ouvrir nos portes à ces criminels et féroces ennemis de notre Dieu ^ »
Garcia Moreno avait raison de s appuyer sur ce peuple profondément chrétien. A quel degré de noblesse ne Teût-il pas élevé si les fausses visées du catholicisme libéral n'eussent constamment entravé ses efforts! 11 organisa une nouvelle armée : trois mille hommes à Ibarra composaient Tavant-garde; deux mille à Guayaquil, plusieurs bataillons à Quito, renforcés de ceux qui accouraient de Loja, de Cuenca, de Riobamba et des autres villes, formaient un nouveau contingent de cinq à six mille hommes, sans compter les six cents qui occupaient Pasto, au cœur du pays ennemi.
A la vue de ce soulèvement en masse, Mosquera perdit sa fierté. Au moment d'envahir l'Equateur, il se voyait campé entre deux armées, dont l'une, maltresse de Pasto, pouvait révolutionner derrière lui la province éminemment catholique du Cauca, et l'autre s'apprêtait à lui barrer le passage, avec le concours de tout un peuple décidé à mourir plutôt que de se rendre. Au lieu de marcher sur Quito pour y dicter ses ukases, comme il Tavait annoncé dans son mensonger et fastueux récit des événements de Cuaspud, il proposa au général Florès, alors investi de pleins pouvoirs, un armistice de quelques jours pour traiter des conditions de la paix. Florès ayant accepté, pourvu que ces conditions fussent honorables pour TÉquateur, Mosquera l'amusa plusieurs