‹ Garcia MorenoChapitre 95 sur 183 · UN CONTRE TOUS · texte numérisé non relu

UN CONTRE TOUS

Au commencement de 1864, sous la pression des rudes épreuves par lesquelles il venait de passer, Garcia Moreno se demanda s'il lui était humainement possible de continuer la lutte contre toutes les forces révolutionnaires de l'intérieur et de l'étranger. libéraux et radicaux s'obstineraient à détruire le concordat; les francs-maçons de la Colombie s'uniraient à ceux du Pérou pour fraterniser avec llrbina et organiser de nouvelles invasions : comment maîtriser cette meute furieuse avec une armée trop souvent commandée par des traîtres, et une constitution assez inepte pour forcer le pouvoir à se croiser les bras devant l'anarchie?

Cette dernière considération l'impressionnait vivement. Déjà, en 1861, il déclai*ait le gouvernement impossible si l'on ne modifiait la constitution : « Désordres, luttes sanglantes, calamités de toute espèce, disait-il, voilà les maux que recèle cette boite de Pandore. Placé dans l'alternative de ruiner l'État ou de violer la loi, je décline le pouvoir. » Il revint sur cette décision par déférence pour ses amis ; mais aujourd'hui que le congrès de 1863 avait notablement aggravé la position, détruit la discipline militaire par la suppression du

jugement verbal en campagne, assuré Timpunité conspirateurs par l'abrogation de la loi très pru( et très s^ge qui châtiait la simple tentative de rébel et découronné le pouvoir en lui enlevant sa plus '. prérogative, le droit de grâce : n'était-ce pas une d'afironter la tempête sur ce vaisseau sans gouven

Devant cette situation sans issue, Garcia Mo manifesta, dès le 10 janvier, immédiatement apr traité de Pinsaqui, son dessein bien arrêté de rei dans la vie privée ; mais cette nouvelle excita dai peuple une telle explosion de supplications et de lai qu'il dut abandonner ce projet. Encouragé par le vouement de ses amis politiques, il se remit â l'œ avec une nouvelle énergie, convoqua le congrès en sion extraordinaire afin de soumettre à son approbt le traité récemment conclu avec la Colombie, et, ] remplacer à la vice- présidence le démissionnaire rero, il présenta aux suffrages des électeurs le b Carvajal, son ministre et son ami, lequel fut élu cinq mille voix, aux acclamations du peuple, en è des révolutionnaires de toute nuance. Les bons cito se reprenaient à espérer, quand un verdict scanda de la haute cour de justice provoqua une crise b coup plus grave.

On so rappelle que les conjurés de Quinche, Espî Molineros, Endada, Vêlez, Carthagena et cons avaient été déférés à la cour suprême pour crim trahison. Nul doute sur la culpabilité des accusés : 1 même du pronunciamento, véritable tissu d'injures tre le président, déclarait le gouvernement déch invoquait pour l'abattre le secours de Mosquera, les troupes avaient alors passé la frontière; dan déposition, Molineros avouait qu'Espinel, le chel complot, avait par lettres excité le président de la lombie à envahir l'Equateur, en lui promettant le

cours des populations; les prévenus étaient convaincus d'avoir parcouru les villages pour les enrôler sous le drapeau de Mosquera et combattre avec lui les armées nationales, crime de trahison prévu par tous les codes. Or, la cour suprême, foulant aux pieds toute justice, déclara qu'une conspiration à main armée contre le. gouvernement, en présence de l'ennemi, et avec le concours de Tennemi, ne constituait pas un acte de trahison, mais une simple tentative de rébellion non suivie d'effet, et par conséquent non punissable, d'après le congrès de 1863. Évidemment, avec une pareille jurisprudence et des juges aussi avisés, le pouvoir tombait, pieds et poings liés, aux mains de la Révolution.

Aussi indigné que découragé, Garcia Moreno envoya sa démission au congrès extraordinaire, dont les sessions venaient de s'ouvrir. Un message explicatif, em-. preint d'une noble tristessse, rappelait le désastre de Cuaspud, « causé par la scandaleuse désertion de certains corps que la suppression du jugement verbal en campagne avait habitués à l'indiscipline. » L'énergie des populations, auxquelles on a tout enlevé, « sauf la volonté de résister jusqu'au trépas » a sauvé le pays. Il stigmatisait ensuite « ces misérables sans honneur et sans patrie », qui avaient tenté d'installer sous la protection de l'ennemi une ombre ridicule de gouvernement. « Malgré leur scélératesse, ajoutait-il, je n'eusse point tardé à leur faire grâce, si l'on n'avait dépouillé le pouvoir, même du droit de pardonner. Aujourd'hui encore, je demanderais volontiers une amnistie illimitée pour toutes les fautes commises pendant la guerre; mais, après que la cour suprême a foulé aux pieds la vérité et les lois en déclarant que des traîtres avérés sont innocents du crime de trahison, je regarde tout acte de générosité comme souverainement intempestif. » 11 présenta ensuite les projets de lois qui lui paraissaient

nécessaires, tant pour remédier aux maux causés les décrets de 1863 que pour combler certaines lac de la législation, puis remit sa démission au prés de rassemblée dans les termes quine laissaient a doute sur ses intentions.

« Avant toute autre délibération, disait-il, veuille décharger du pouvoir qui m'a été confié. Déjà da législature précédente, j'avais le dessein de céder citoyen plus digne la noble mais ingrate tâche de verner un pays où le bien est si difficile à faire : 1( triotisme et Thonneur me firent un devoir de resti poste, alors menacé par Tennemi; aujourd'hui qi paix est solidement rétablie, vous ne devez ni ne vez m'empêcher de chercher un peu de repos da calme de la vie privée. Si dans Texercice du pot j'ai commis des fautes, vous me donnerez des juge vous estimez que je n'ai rien négligé pour dévek la prospérité de la République, il me restera la sati tion d'avoir accompli mon devoir, la seule que j bitionne. Daigne le ciel accorder à ma patrie des , heureux sous le gouvernement de mon successeur.

Ces nobles sentiments produisirent sur les men de l'assemblée une émotion d'autant plus vive que opposition tracassière de 1863. avait surtout déter cette démission. Leurs préventions contre Garcia nero s'évanouirent devant sa retraite volontaire ambitieux, qu'on se figurait affamé de "pouvoir, cendait bénévolement du fauteuil. Ce despote, peu cieux des lois, venait de remettre les facultés ext dinaires dont on l'avait investi pendant la guerre avoir exilé un individu ni arraché une piastre au faible de ses subordonnés, Après la guerre, au d'entretenir une armée de prétoriens pour terrifi pays, il n'avait gardé qu'un millier d'hommes, le nécessaire pour maintenir l'ordre. Sans doute, il

sait de sanctionner les réformes •concordataires, mais ces réformes n'étaient-elles pas entachées de violence et d'exagération? D'ailleurs, si cet homme de fer se retirait, qui donc serait assez fort pour empêcher le retour des radicaux? Sous Tempire de ces considérations, les membres du congrès refusèrent d'accepter la démission du président. Us s'unirent au peuple pour le forcer à garder le pouvoir jusqu'à l'expiration de son mandat, et scellèrent la réconciliation en votant le retrait des décrets de 1863 ainsi que les divers projets de lois présentés dans le message. Bon gré, mal gré, rÉquateur ne pouvait se passer de Garcia Moreno..

Le dénouement inattendu de cette longue lutte entre les pouvoirs publics exaspéra le parti révolutionnaire. Lâché par le champion de la Colombie, privé de la coopération active du parlement, il ne lui restait pour abattre le président que le poignard du sicaire. Ce moyen ne répugnait nullement aux traditions de la secte, surtout qu'Urbina et ses complices n'avaient point à redouter les suites d'un assassinat. En cas de réussite, on les porterait en triomphe; en cas d'insuccès, la cour suprême de Quito réduirait l'affaire à une simple tentative de rébellion non suivie d'effet. Us combinèrent donc un plan d'action qui devait mettre en mouvement toutes leurs forces et enlacer le président dans les mailles d'un immense filet. Du Pérou, devenu leur arsenal et leur boulevard, ils lanceraient des vaisseaux sur Guayaquil ou d'autres points de la côte, pendant que des bandes organisées par leurs soins envahiraient l'Equateur du côté de la Nouvelle-Grenade. Dans la bagarre, leurs complices de l'intérieur se déferaient de Garcia Moreno par ruse ou violence, et les populations soulevées acclameraient le libérateur Urbina. Les conjurés croyaient pouvoir compter sur plusieurs officiers de l'armée, en particulier sur le général

Thomas Maldonado, depuis longtemps ennemi pe nel du président.

Très brave sur un champ de bataille, Maldo n'avait ni assez de tète ni assez de cœur pour imr au devoir sa folle et rancuneuse vanité. S'estima premier personnage de la République, il en voul Garcia Moreno, non seulement de l'éclipser, ma ne pas reconnaître suffisamment ses mérites et sei vices. Son ressentiment, ou plutôt sa haine, lui f un besoin de s'unir aux ennemis les plus décria président. On l'accusa même d'avoir tramé une ei de conspiration militaire sur le champ de batail Cuaspud. Malgré les ordres de Florès, il aurait ent ses divisions d'avant-garde à quatre lieues du gr( l'armée, invectivé comme un furieux contre le tyrf peut-être insurgé ses troupes, si ses soldats scandi ne lui eussent représenté qu'un patriote et un ho de guerre ne devait pas choisir un pareil moment censurer le chef de l'État*. Tout récemment encore gueilleux Maldonado, soutenu par les organes du calisme, avait brigué la vice-présidence contre le nistre Carvajal et n'avait obtenu qu'une quaran de voix dans la circonscription de Quito. Urbin comptait avec raison la colère et le dépit de cet o cuidant personnage.

Le complot ourdi et les rôles distribués, il s'ag de préparer le peuple aux plus exécrables attenta déconsidérant le président. La presse étrangère, dévotion du parti révolutionnaire, jeta, feu et flar contre « le tyran qui faisait de l'Equateur un bagm

1. Voir Los Ubemles del Guayas, Quito, 1868. Cette br< ajoute que Maldonado, en séparant ainsi l'armée de ses mcil trou[>p.s, faillit la perdre. Flores a écrit, dit-on, qu'aucun É rien n'a trahi son pays dans la journée de Cuaspiid. Il y preuves du contmire, et d'ailleurs, il s'agit ici, non de la b i\Q Cuaspud, mais d'un fait qui aurait eu lieu les jours précédenl

plutôt un vaste couvent de fanatiques; la liberté de k presse, la première des libertés, était morte sous les coups de l'autocrate ». Pour légitimer leurs conspirations et soulever TAmérique contre Garcia Moreno, ils recommençaient à exploiter te « protectorat français » et la (( question mexicaine », quand un conflit entre TEspagne et le Pérou éclata fort à propos pour servir de thème à leurs accusations.

L'amiral Pinzon, chef des forces navales espagnoles, venait^, sans prétexte plausible et sans instruction cle son gouvernement, d'occuper les lies Chincha, partie intégrante du territoire péruvien. L'agent diplomatique Mazarredo avait même dans un mémorandum imprudent lâché le grand mot de revendication, désavoué plus tard. Là-dessus, tapage effroyable dans toutes les républiques de l'Amérique méridionale. On ne réclamait rien moins qu'une confédération de tous les États contre l'Espagne, « cette marâtre qui voulait à toute force ressaisir ses fils émancipés pour leur infliger un nouveau martyre de trois siècles ». Une fois lancés sur ce terrain, les libéraux, comme le catholique Borrero, luttèrent avec les radicaux d'éloquence et d'enthousiasme. Sommé de prendre parti, Garcia Moreno déclara « que l'Equateur garderait une prudente expectative et une stricte neutralité, tant que l'Espagne n'aurait pas approuvé l'usurpation de son agent. Il se réservait d'agir en commun avec les États sud-américains quand le péril de l'un deviendrait vraiment une menace contre l'existence des autres; mais, fondé sur l'esprit chevaleresque de la nation espagnole, il exprimait la conviction que le gouvernement de Sa Majesté Catholique désapprouverait l'acte inexplicable de l'amiral Pinzon. Il offrait en même temps sa médiation et ses bons offices pour arriver à une solution prompte et amicale du conflit. »

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