‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l’exiié.

L’homme vraiment héroïque, c’est celui qui poursuit sa noble tâche aussi bien dans les revers qu’au milieu des succès, sans tenir compte des sacrifices auxquels il se condamne ni des dangers qu’il rencontrera sur. son chemin. Ce Caractère chevaleresque était si naturel à Garcia Moren j qu’en suivant les sbires sur la route de l’exil, il pensait moins à son infortune qu’aux moyens à prendre pour délivrer son pays. Cependant, tout en rêvant de nouvelles luttes, il s’aperçut que l’odyssée menaçait d’être des plus aventureuses. La caravane se dirigeait, par les provinces du nord, vers la Nouvelle-Grenade. Sans doute, Urbina voulait ccafier les trois déportés à ses bons amis, les francs-maçons Bogota. En peu de jours, ils arrivèrent à Pasto, premier poste du territoire grenadin, où le gouverneur les fit incarcérer.

De pareils hommes on pouvait tout craindre. Estimant moins dangereux de tenter une évasion que de rester entre leurs mains, Garcia Moreno profita d’un moment où la garde n’avait point l’œil sur lui pour franchir subtilement les portes de sa prison, traverser la ville à la faveur des ténèbres et se jeter dans la campagne. Quelques jours après, à la faveur d’un déguisement, il rentrait à Quito pour combiner avec ses amis un nouveau plan d’attaque. Mais il s’aperçut bien vite que, si l’indignation était grande chez les conservateurs, ils n’avaient pas encore assez souffert pour regimber contre l’autocrate. Il prit alors le chemin de Guayaquil, voulant voir par lui-même avant de s’expatrier si, dans cette province plus ardente, il trouverait les esprits disposés à secouer le joug. Des entrevues secrètes avec ses amis politiques suffirent pour

lui démontrer que le moment de la délivrance n’était point venu. Jugeant inutile dans ces conditions de prolonger son séjour au milieu de ses ennemis, il s’embarqua sur un vaisseau étranger qui faisait voile vers le Pérou.

Toutefois il acquit bientôt la preuve de l’immense influence que les protestations d’un homme de cœur exercent sur l’opinion publique, surtout s’il affronte l’exil et la prison, plutôt que de fléchir le genou devant un tyran. A peine sur la terre étrangère, il apprit que, malgré les déclarations furibondes des journaux ministériels, les conservateurs de Guayaquil l’avaient choisi comme leur représentant au sénat, en vue du congrès qui devait s’ouvrir au mois de septembre. C’était une condamnation de l’odieuse conduite du président et même une invalidation indirecte du décret d’exil, car la constitution stipulait l’inviolabilité des membres du congrès pendant la durée des sessions. En vain le gouvernement employa-t-il les moyens les plus iniques pour tromper ou intimider les électeurs ; ils résistèrent à toutes les séductions, et Garcia Moreno fut élu sénateur à une forte majorité. La résistance aptive portait ses fruits.

Cet affront, d’autant plus sanglant qu’il lui venait de sa bonne cité de Guayaquil, jeta le président dans une grande perplexité. Usant de son droit, Garcia Moreno ne manquerait pas d’occuper son siège au congrès, ni de profiter de l’occasion pour mettre à nu devant le pays les turpitudes du dictateur. Il fallait à tout prix conjurer cet éclat. D’un autre côté, après tant de méfaits révoltants, fouler aux pieds l’immunité d’un sénateur légitimement élu, immunité garantie par le pacte constitutionnel, n’était-ce point serrer trop violemment les freins et s’exposer à un soulèvement populaire? Urbina balança les chances, et, comptant avec raison sur la servilité des députés comme sur le dévoûment de son ami Roblez, il décida que Garcia Moreno ne siégerait pas au congrès.

Celui-ci s’attendait bien à un coup de force, mais il entrait précisément dans ses vues de pousser le despote à multiplier les actes de brutalité afin de le mettre au ban de l’opinion. Il se présenta donc, à l’ouverture des chambres, pour prendre possession de son siège. Le gouverneur de Guayaquil,

l’âme damnée d’Urbina, l’ivrogne Roblez, exécuta ponctuellement la consigne qu’il avait reçue du maître. Ses agents empoignèrent le sénateur sans plus de façon que s’il se fût agi d’un simple vagabond, et le traînèrent, après quelques jours de détention, sur un vaisseau de guerre qui le déposa sur les côtes du Pérou, dans le petit port de Payta.

Garcia Moreno resta dix-huit mois sur cette plage déserte, enseveli dans un cabinet d’études au milieu de ses livres. Une fois dans la solitude, la passion de savoir, plus vivante que jamais, revint tourmenter son esprit, jusqu’à lui faire oublier les repas, la promenade, et jusqu’au soin de ses yeux fatigués et malades. Il ne sortit qu’une fois de ses méditations scientifiques, et ce fut pour répondre à l’odieux Urbina qui, pour colorer ses mesures de proscription, accusait l’exilé d’avoir conspiré contre la sûreté de l’État.

« On m’accuse, dit-il, d’avoir conspiré contre le gouvernement, et d’avoir embauché les officiers de l’armée. — Je réponds à mon accusateur qu’il en a menti. Si ce mot l’offusque, qu’il publie la preuve de ses accusations et les dénonciations des militaires embauchés par moi ; oui, qu’il la publie, si le rouge de la honte peut encore se peindre sur son front d’airain. Non, je n’ai pas commis le crime de conspiration ; si j’ai commis un crime, c’est celui de ne pas conspirer contre un régime d’oppression et d’ignominie, contre l’organisation du vol et du brigandage. Voilà le délit de lèse-patrie que je confesse et que je me reprocherai toujours.

« On m’accuse d’avoir qualifié de « prostituée » l’assemblée de Guayaquil et d’avoir affirmé que toutes les incapacités y étaient largement représentées. » — Oui, je l’ai dit, seigneur Espinei : et suis-je donc un conspirateur pour avoir délivré un brevet d’incapacité à des rustres qui ne pourraient pas même concourir avec l’âne de Balaam ? Mais, dans ce cas, je conspire depuis que je suis au monde, car la nature m’a mis au cœur le penchant irrésistible de donner à chaque chose son vrai nom, et, comme Boileau, j’appelle un chat un chat, Urbina un traître, et la convention de Guayaquil une prostituée. De quelle épithète qualifier une assemblée qui, en dépit de la constitution, de la justice, de la volonté du peuple, de l’honneur national, décrète la barbare expatriation

des jésuites, uniquement parce que l’assassin Obando réclame du traître Urbina l’exécution d’un pacte infâme?

« La cause réelle de mon expulsion, c’est d’avoir créé un organe périodique pour dénoncer au peuple les abus et les crimes dont le gouvernement se rend journellement coupable. Le tyran ne put supporter cette voix importune, écho de la conscience publique et de sa propre conscience. Il étouffa cette voix ; il me bannit de Guayaquil malgré l’inviolabilité parlementaire ; il me.bâillonna, sachant bien que j’aurais fait sans crainte le hideux tableau de ses brigandages. J’aurais dit pourquoi il refusait de rendre des comptes ; comment six mille piastres ont disparu mystérieusement du trésor de Manabi ; comment Urbina paya son médecin, le docteur Arcia, sur la caisse des contribuables ; par quels moyens il tenta de s’approprier sept mille piastres, destinées à différents commerçants de Guayaquil et de Qùito ; avec quelle générosité il assigna au général Roblez mille piastres au-dessus de sa solde ordinaire ; aveo quel désintéressement il remit vingtsept mille piastres au receveur de Babahoyo sur les quarante mille que ce dernier devait verser au trésor. Vous avez craint ces révélations, et voilà pourquoi vous m’avez jeté hors de l’Équateur. »

Il termine cette véhémente catilinaire par ces accents prophétiques, véritable inspiration du patriotisme dont brûlait son grand cœur :

« Je pardonnerais à mes ennemis tout le mal qu’ils ont voulu me faire, s’ils eussent travaillé au bonheur de mon pays au lieu d’accroître chaque jour sa disgrâce et de ruiner ses espérances. Je leur pardonnerais, s’ils n’àbusaient de la stupeur d’un peuple aux abois pour s’engraisser de sa chair comme de vils oiseaux de proie. Iis ont cru que la léthargie, c’était la mort, et, semblables à des chacals affamés, ils ont bondi sur le pauvre patient comme sur un cadavre. Us ont cru que l’éternelle Providence permettrait toujours de décerner au brigandage un culte et à la prostitution des autels. Mais qu’ils se détrompent! l’aiguillon de la douleur va tirer le peuple de son engourdissement, un cri de fureur s’échappera bientôt de toutes les poitrines, et le cadavre, retrouvant la chaleur et la vie, se redressera dans la conscience de son

droit et le sentiment de sa dignité. Vienne alors l’heure de la Justice, et nous jetterons.à la côte la horde des tyrans. Avant peu, quiconque voudra trouver Urbina, ira chercher sa tombe dans le champ réservé aux infâmes et aux parricides. »

Garcia Moreno entrevoyait le jour de la délivrance, parce que, grâce à ses excitations énergiques, les tyrans n’avaient pu assez chloroformiser Je peuple pour le rendre insensible à leurs attentats. Sans doute ce peuple laissait sous ses yeux ébranler la morale et la religion, les deux colonnes de la société; mais, à ses sourds rugissements, on entrevoyait le moment où l’instinct de conservation lui arracherait le cri redoutable qui met en fuite les assassins. Alors, si un homme se rencontrait, capable de faire l’œuvre de Dieu, la nation se relèverait de ses ruines. L’ardent patriote pressentait vaguement qu’il était cet homme, et que la plume bientôt devrait le céder à l’épée. Il résolut donc, pendant qu’Urbina comblerait la mesure de ses iniquités, de consacrer à sou propre perfectionnement le temps qu’il devrait passer encore sur la terre étrangère. Et comme il ne pouvait dans ce désert de Payta, sans maîtres et sans ressources, pousser bien loin ses observations scientifiques et politiques, il prit le parti de traverser une seconde fois les mers et de demander asile à lu France. Vers le mois de décembre 1854, il dit adieu à ses compagnons d’exil et s’embarqua pour Panama. Un mois après, il arrivait dans la capitale de la France.

Paris est pour les étrangers de toute provenance et de toute condition, européens, asiatiques, américains, littérateurs ou politiques, exilés ou touristes, la ville par excellence des plaisirs et du dolce far niente. C’est la Babylone moderne : dans ses murs, on trouve peu de Juifs qui pleurent Jérusalem, je veux dire la patrie absente. Garcia Moreno n’allait-il pas, après tant d’autres, se laisser prendre au sourire de la grande fascinatrice, et subir, après avoir résisté dix ans aux tyranneaux de son pays, le joug d’une tyrannie plus ignoble et plus impérieuse? A trente-trois ans, à deux mille lieues de ses montagnes', après un long internement dans les sables de Payta, n’irait-il pas chercher dans les plaisirs faciles l’oubli de ses chagrins? Sans doute, il emportait dans son cœur l’image de son pays martyrisé ; mais, à cette dis-

tance, on n’entend niles cris des persécuteurs, ni le râle des victimes, et l’on s’endort, comme Renaud, aux pieds d’une nouvelle Armide. Que de belles âmes ont connu ces défaillances !

L’exilé de Quito n’eut pas même à combattre cette tentation. Son cœur était trop élevé, son tempérament trop chrétien, son caractère trop énergique, pour dévier un instant du chemin lie l’honneur. D’ailleurs, le pressentiment dont nous avons parlé, pressentiment qui ne manque jamais aux grandes âmes, l’avertissait qu’avec le temps il aurait quelque chose à faire pour son pays. Or, pour travailler à la régénération d’un peuple, il faut monter, non descendre II le comprit, et Paris devint le Manrèze où tous les nobles germes déposés par Dieu dans son cœur, reçurent leur complet épanouissement.

Nos lecteurs se souviennent de sa constante passion pour l’étude et de ses brillants succès à l’Université de Quito. Depuis ses jeunes années, malgré ses devoirs d’avocat, ses préoccupations et travaux politiques de chaque jour, il n’avait jamais cessé d’approfondir la science du droit, de l’histoire, et surtout les sciences naturelles et mathématiques. Il professait un culte spécial pour la chimie, et ce qu’il chercha de prime abord à Paris.ce furent des maîtres, des instruments, des laboratoires. Il eut la bonne fortune de trouver, dans l’illustre naturaliste Boussingault, un professeur distingué entre tous. Boussingault avait vingt aris auparavant parcouru l’Equateur, étudié ses volcans, distancé Humboldt lui-même dans l’ascension du Chimborazo : il se lia d’amitié avec ce singulier exilé, qui trouvait moyen de pénétrer dans le cratère du Pichincha, en même temps qu’il travaillait à endiguer les torrents délavé impure du volcan révolutionnaire. Malgré ses nombreuses occupations, l’illustre maître consentit à le recevoir au nombre de ses élèves privilégiés.

Dès lors, Garcia Moreno reprit la vie d’étudiant, d’étudiant reclus, sans autres compagnons que ses livres. Confiné dans un appartement très modeste, rue de la Vieille-Comédie, loin des boulevards tumuitueux, des théâtres bruyants, de la foule oisive, il se levait de grand matin, travaillait toute la journée, et, bien avant dans la nuit, les habitants du quartier voyaient briller la lampe qui veillait à côté de l’infatigable

chercheur. Aussi les maîtres de la maison où il était logé, ses commensaux, et jusqu’aux simples serviteurs, témoignaient-ils le plus profond respect pour cet étranger dont la vie et les habitudes contrastaient si étrangement avec l’immoral vagabondage du trop fameux quartier latin.

Il écrivait en ce temps à l’un de ses anciens compagnons d’exil: «J’étudie seize heures par jour, et, si les jours en avaient quarante- huit, j'en passerais quarante avec mes livres, sans broncher. » De fait, ces seize heures de travail opiniâtre lui paraissant trop courtes, il voulut économiser les quelques minutes consacrées à une distraction bien inolfensive. Comme tous les Américains, il était grand fumeur. Aussi, en passant aux Antilles pour se rendre en France, avait-il fait une ample provision de cigares de qualité superline. Un jour qu'un de ses amis, sur le point de retourner à l’Équateur, lui faisait ses adjeux, Garcia Moreno lui offrit pour son voyage le coffret qui contenait son trésor. "Son interlocuteur lui faisant observer qu’il ne trouverait rien de comparable à Paris, tandis que lui serait bientôt à la source : « Prenez, lui dit-il, vous me rendrez un grand service. Il me faut, étudier, étudier toujours, et je ne veux plus perdre le temps que je passe à allumer ces malheureux cigares. » Il n’était point de la race de ces sybarites qui s’entretiennent télégraphiquement de leurs « cigares exquis », pendant que leur pays agonise sous les coups de cinq cent mille envahisseurs.

Avec un pareil régime, il fit en peu de temps des progrès merveilleux. Il recevait les leçons du professeur en-compagnie d’un américain du ,nord, familiarisé depuis deux ans avec les matières dont il entreprenait l’étude. « Il sera peutêtre difficile de vous mettre à son niveau, » avait dit le maître. — « Nous essayerons, » répondit l’élève, et en quelques semaines, il avait atteint son compagnon. Il trouva bientôt que celui-ci marchait lentement, trop lentement à son gré. Le malheureux Yankee, piqué au vif, jura de le suivre ou de mourir à la tâche, et tint si bien son serment que l’excès d’application le conduisit au tombeau cette année-là même. D’une constitution robuste, habitué depuis l’adolescence à se surmener sans pitié, Garcia Moreno ne souffrit aucunement de ce labeur exagéré.

Pour se délasser, il se mettait au courant du mouvement politique, littéraire, industriel et militaire de la France. Il étudiait spécialement nos collèges, nos lycées, nos écoles primaires, en un mot, l’organisation de l’instruction publique. Rien ne lui était indifférent, parce qu’il ne voulait rester étranger à aucune des connaissances qu’un homme d’Etat doit posséder. Une fois renseigné sur les méthodes, sur les systèmes, il se réservait de les juger à la triple lumière de la religion, de l’expérience et du bon sens.

Paris fut donc pour Garcia Moreno une école de haute science ; mais, par la grâce de Dieu qui voulait faire de cet homme un instrument de salut pour tout un peuple, « cette vaste fabrique d’antechrists et d’idoles 1 » devint encore pour lui le foyer de la vraie vie chrétienne. Depuis plusieurs années, sa piété, autrefois si fervente, s’était sensiblement refroidie. Les luttes politiques et les préoccupations de la science avaient trop absorbé son âme, et naturellement cette surexcitation des facultés intellectuelles avait fini, en desséchant le cœur, par compromettre la vie surnaturelle. Quand il disait, dans sa belle défense des jésuites : « Je suis catholique, je suis fier de l’être, bien que je ne puisse compter au nombre des chrétiens fervents, » l’exacte vérité sortait de son noble cœur. Enfant dévoué de l’Église, soumis à toutes ses lois, il n’avait plus pour Dieu la filiale piété d’autrefois. Sa conscience le lui reprochait souvent, mais qu’il est difficile de retrouver la vie du cœur !

Un singulier incident vint donner à cette âme engourdie le coup d’éperon dont elle avait besoin. Garcia Moreno se promenait un jour dans les allées du Luxembourg avec quelques compatriotes, exilés comme lui, mais dont les idées religieuses différaient des siennes. L’entretien roula bientôt sur un malheureux qui, s’obstinant dans son impiété, avait refusé les sacrements en face de la mort. Quelques-uns, fanfarons d’athéisme, trouvaient cette conduite irréprochable, car enfin, disaient-ils, cet homme a pris son parti dans la plénitude de sa conscience et de sa liberté. Garcia Moreno prétendait, au contraire, que si l’irréligion s’explique assez facilement

Louis Yeuillot.

pendant la vie, par suite de la légèreté humaine et des affaires qui absorbent l’attention, l’impiété à la mort est une véritable monstruosité. Ses adversaires s’en prirent alors au catholicisme, ressassant toutes les objections que l’incrédulité oppose à nos dogmes ; mais, sur ce terrain encore, ils virent bientôt qu’ils avaient affaire à plus fort qu’eux. Avec sa fpi ardente, sa logique impitoyable, il mit en poussière leurs vaines arguties; puis, s’animant par degrés, il leur montra non seulement la vérité, mais encore la souveraine grandeur et l’idéale beauté des mystères chrétiens, et cela avec tant d’enthousiasme et de sagacité qu’un de ses interlocuteurs, pour esquiver la discussion, lui dit avec une franchisé un peu brutale : « Vous parlez très bien, cher ami ; mais cette religion si belle, il me semble que vous en négligez un peu la pratique. Depuis quand vous êtes-vous confessé? »

Cette observation, qui frappait juste, arrêta court l’éloquent polémiste. Déconcerté, il baissa la tête un instant, puis regardant dans les yeux son contradicteur : « Vous m’avez répondu, dit-il, par un argument personnel qui peut vous' paraître excellent aujourd’hui, mais qui demain, je vous en donne ma parole, ne vaudra plus rien. » Et il quitta brusquement la promenade. Rentré dans sa chambre, en proie à une vive surexcitation, il médita longtemps sur les années écoulées depuis le jour où, plein de ferveur, il se consacrait à Dieu aux pieds de l’évêque de Guayaquil. Dieu ne l’avait point appelé au service des autels, mais l’avait-il dispensé de l’aimer de tout son cœur? Sous une vive impression de douleur, il tombe à genoux dans sa chambre, prie longtemps, et s'en va, le soir même, se confesser au premier prêtre qu’il rencontre dans une église. Le lendemain, il était à la sainte table, remerciant Dieu de l’avoir forcé à rougir de sa négligence et de sa tiédeur.

Dès lors il reprit ses habitudes de piété, pour ne plus les quitter jamais. On le rencontrait presque tous les jours à Saint-Sulpice, où il entendait la messe avant de se mettre au travail. Chaque jour aussi, il récitait le chapelet en l’honneur de la sainte Vierge, dévotion que sa pieuse mère avait inspirée à tous ses enfants. Le dimanche, les paroissiens de Saint- Sulpice admirèrent longtemps un étranger, au maintien noble

— ao-

ût sérieux, à l’air profondément recueilli, priant assidûment devant l’autel : c’était l’exilé, recommandant à Dieu son âme, sa famille et sa patrie. On le coudoyait aussi parfois dans la ehapelle des Missions- Étrangères, où il allait demander aux martyrs l’héroïsme qui ne recule jamais, même devant la mort, alors qu’il s’agit d’accomplir un devoir. Aux sciences humaines il joignit ainsi la science de Dieu qui les domine toutes, pour en faire les instruments et les ornements de la véritable civilisation.

Soutenu par ces deux forces, le travail et la prière, Garcia Moreno vécut à Paris aussi solitaire qu’à Payta. Jamais il ne mit le pied dans un théâtre, jamais il ne chercha d’autre distraction qu’une promenade, le dimanche, dans les environs de la ville. Les grandes attractions, rendez-vous des foules superficielles, le faisaient fuir. Ce qu’il admirait dans notre capitale, c’étaient les merveilles de la science et de l’industrie, et non cette corruption dorée du Bas-Empire qui se glorifie de payer une actrice autant qu’un maréchal de camp, fait litière de la morale, et abaisse les caractères en dégradant les âmes.

Si nous ajoutons maintenant qu’avec la science et la piété, Garcia Moreno trouva dans la capitale de la France le complément de son éducation politique, nous comprendrons par quel dessein providentiel Dieu permit ce douloureux mais nécessaire repos de l'exil.

Garcia Moreno était trop bon appréciateur des hommes et des choses pour n’avoir pas remarqué l'immense influence que peut exercer une personnalité puissante sur les destinées d’un peuple. Même quand les vents sont déchaînés et que les peuples, secoués par l’ouragan révolutionnaire, sont comme pris de frénésie, le mot du poëte reste vrai : qu’un dominateur apparaisse sur la scène, le calme se fait à l’instant 1 . Il sentait d’instinct qu’un jour il aurait à exercer le rôle de dompteur : aussi fut-il heureux d’étudier sur place une de ces soudaines métamorphoses opérées dans une nation par la volonté d’un homme. De 1848 à 1852, la France, semblable à une furie, se débattait dans une sorte de rage épilepti-

* Virum... si quem conspexere... silent. Virgile.

que. Le monde tremblait à l’aspect de ses convulsions, et l’on se demandait si l’année 1852 ne serait point l’année fatidique de l’agonie d’un grand peuple. Lors de son dernier voyage, Garcia Moreno avait pu entendre ses cris de fureur à la seule pensée d’un maître et d’un frein quelconque. Le maître était venu, lui avait mis le frein, et la bacchante, souple et calme, se taisait. Ses journaux les plus échevelés, nomme ses énergumènes de tribune, avaient trouvé la raison; sauf quelques enragés de parlementarisme, la France s’applaudissait de n’avoir plus en main le poignard avec lequel elle voulait se suicider. De cette expérience accomplie sous ses yeux, Garcia Moreno concluait qu’avec le secours d’en haut, un homme sage et fort sauve un peuple malgré lui, et il demandait à Dieu assez d’énergie pour délivrer son pays du banditisme révolutionnaire.

Mais à quoi sert d’arracher unénation au Moloch démocratique, si on la livre aux étreintes du Moloch césarien ? Le vrai sauveur, c’est celui qui rend la vraie liberté en la courbant devant Dieu seul. Plus heureux que Napoléon III, qui substitua la tyrannie impériale à la tyrannie républicaine, Garcia Moreno eut encore la bonne fortune, en ce temps-là, de s’initier à la plus magnifique révélation du droit chrétien.

Au milieu du dix-neuvième siècle, alors que les universités gallicanes, pour la plus grande gloire de l’omnipotence royale, avaient replongé le monde dans un vrai chaos doctrinal, Dieu suscita un vrai missionnaire des droits de l’Église et de la papauté. Ce missionnaire, l’abbé Rohrbacber, éleva te gigantesque monument qui tua le gallicanisme dans tous les esprits sérieux, je veux dire l’Histoire universelle de l’Église catholique. Dans cette encyclopédie, la théologie, la politique et l’histoire, harmonieusement fondues ensemble, s’appuient sur la tradition des siècles comme sur les mystères les plus profonds de la nature humaine, pour arriver à cette conclusion que personne n’ébranlera jamais : l’Église catholique est la reme du monde, à laquelle doivent obéir les rois aussi bien que les peuples ; elle est la tête du grand corps social dont l’État n’est que le bras : donc, pas de lutte entre l’État et l’Église ; pas de divorce non plus, mais l’harmonie la plus intime par la subordination de l’État à l’Église.

La chute des empires dans l’antiquité et les révolutions incessantes du monde moderne servent de contre-épreuve à cette exposition saisissante.

A la lecture de cet ouvrage qu’on peut appeler providentiel, Garcia Moreno vit s’élever devant ses yeux éblouis comme une apparition de la céleste vérité, devant laquelle s’évanouirent ces droits révolutionnaires tant vantés : quatre articles, droits de l’homme, lois du patronat, articles organiques, et autres chaînes forgées par l’Etat pour garrotter l’Égi ise. Il comprit dès lors que le peuple du Christ a le droit d’être gouverné chrétiennement, et qu’on ne peut le déposséder de l’Église sans lui ravir la liberté, le progrès, la civilisation. Il comprit également que la tyrannie ne peut être inviolable. Le Christ Rédempteur a dû pourvoir son Église du droit de sauver les âmes et les peuples, en écartant les tyrans qui lui barrent le chemin. Les peuples de leur côté, guidés par leur céleste directrice, ont le droit de choisir le moment opportun pour défendre, même par les armes, leurs autels et leurs foyers.

Garcia Moreno aimait dans le nouvel historien de l’Église précisément ce que d’autres lui ont reproché, le mélange de la théologie avec l’histoire. Son génie scrutateur éprouvait le besoin d’analyser les faits pour en chercher la raison dernière, c’est-à-dire la loi théologique. Il estimait aussi, dans ce défenseur de la vérité, l’homme entier, ennemi des compromis et des palliatifs, le chevalier sans peur et sans reproche, frappant et de taillé et d’estoc sur l’erreur, cette erreur eût-elle pour patrons Fleury, Bossuet ou Pascal. Ce paladin à l’humeur joyeuse, mais terrible jusque dans ses joyeusetés, allait tout naturellement à son caractère franc et généreux.

Nous devions insister sur cette Histoire , car en lui révélant le rôle politique de l’Église, que tant d’hommes d’État mourront sans connaître, elle fit pénétrer dans son âme l’esprit de Charlemagne et de saint Louis. Aucun livre sorti de la main des hommes n’exerça sur lui pareille influence. Il en lut trois fois les vingt-neuf volumes, approfondissant à chaque reprise lès thèses exposées par l’auteur, dont il admirait de plus en plus le génie. Grâce à son excellente mémoire, il

en citait souvent des pages entières pour appuyer ses opinions.

L’exil avait donc grandi et mûri Garcia Moreno. Assez fort pour se mesurer avec la Révolution, assez humble pour s’agenouiller devant l’Eglise, il était de la race des vrais libérateurs, et Dieu pouvait lui rouvrir les portes de sa patrie. Avant de le montrer aux prises avec l’ennemi, qu’on nous permette encore, sur son séjour à Paris, d’emprunter quelques lignes au grand écrivain qui fut, avec Rohrbacher, le plus vaillant défenseur des droits de l’Église en notre siècle : « Sur la terre étrangère, seul, inconnu, mais soutenu de sa foi et de son grand cœur, Garcia Moreno s’éleva lui-mème pour régner, si telle était la volonté de Dieu. Il apprit ce qu’il devait savoir afin de gouverner un peuple autrefois chrétien, mais qui redevenait sauvage et ne pouvait plus être ramené à la civilisation de la croix qu’avec un frein brodé des verroteries de l’Europe. Dans ce but, il avait voulu être savant. Paris, où l’amenait la Providence, était bien l’atelier convenable à cet apprenti. Paris, chrétien aussi, et en même temps barbare et sauvage, offre le spectacle du combat des deux éléments. Il a des écoles de prêtres et de martyrs, il est une vaste fabrique d’antechrists, d’idoles et de bourreaux. Le futur président et le futur missionnaire de l’Équateur avait là sous les yeux le bien et le mal Quand il re-

tourna dans son lointain pays, son choix était fait. Il savait où se trouvaient la vraie gloire, la vraieforce, les vrais ouvriers de Dieu. S’il fallait préciser le seuil d’où il partit, le dernier lieu où s’attacha son cœur, nous nommerions sa chère église de Saint-Sulpice, ou peut-être quelque humble chapelle de missionnaires où il avait coutume de venir prier pour sa patrie 1 . »

Louis Veuillet, Univers. 27 septembre 1873.

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