‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE RÉVEIL D’üN PECPLB.

Pendant que Garcia Moreno se préparait dans l’exil à son rôle de régénérateur, Urbina, comme tous les despotes, travaillait à la dégradation progressive du peuple, afin d’étouffer dans le naufrage universel des consciences toute idée de revendication ou de révolte. L’Église étant la première force vitale d’une nation, il fallait la détruire ou l’enchaîner. Le président n’eût point osé chasser les évêques et les prêtres comme il avait chassé les jésuites, mais il espérait, au moyen de ses prétendus droits, les corrompre ou les dominer. Prétextant l’usuffisance des casernes, il fit main basse sur les couvents pour y loger des soldats. De là des désordres qui achevèrent de ruiner la régularité déjà fort ébréchée. A la faveur des lois qui lui donnaient la haute main sur les séminaires, il choisit pour directeurs des hommes dévoués à sa politique, sans tenir aucun compte de la science ni de la vertu. L’instruction publique ne trouva point grâce devant cet Érostrate. On vit bientôt les collèges transformés en casernes, les leçons suspendues pour un temps indéterminé, les écoles primaires complètement abandonnées. L’Université aurait pu faire entendre une voix accusatrice, Urbina la tua par une loi dite de la liberté des études, qui autorisait les élèves à prendre leurs grades, sans, suivre les cours des facultés. De là paresse, ignorance, abrutissement général de la nation.

Dès lors l’autocrate gouverna l’Équateur comme un pays de nègres ou d’ilotes. Pendant que les provinces de l’intérieur gémissaient sous son joug de fer, les deux satrapes, Roblez et Franco terrorisaient le littoral. On ne racontait qu’as-

sassinats d’officiers, de juges et même de prêtres. Pour remplir ses coffres toujours vides, le gouvernement annonçait à chaque instant une nouvelle invasion de Florès et de nouvelles contributions de guerre ; puis, les caisses du fisc remplies, l’ombre de Florès s’évanouissait comme par enchantement. Sans les protestations solennelles du corps diplomatique, Urbina eut même vendu aux États-Unis, pour une somme de trois millions de piastres, les îles de Gallapagos, qui appartiennent à l’Équateur.

On se demandera peut-être comment une dictature aussi insolente a pu s’exercer sous un gouvernement parlementaire. C’est que les deux chambres étaient faites à l’image du maître par le maître lui-même. Les comices électoraux se hasardaient-ils à nommer quelques députés consciencieux et indépendants, Urbina réclamait ^invalidation des élus et la majorité servile applaudissait. Quant aux journaux, leur mission consistait à encenser le despote qui les payait. L’expectateur osa revendiquer les droits de la religion et de la patrie : ses rédacteurs furent déportés au Napo. Tout était perdu, si Dieu qui dirige le cours des événements, n'eût ramené à l’Équateur, contre toute prévision, l’homme qu’il tenait en réserve dans une cellule de Paris pour en faire le porte-drapeau de la contre-révolution.

A la fin de 1856, son mandat terminé, Urbina fit nommer président son ridicule comparse, le général Roblez. Celui-ci, comme don de joyeux avènement, publia un décret d’amnistie qui permit aux exilés de rentrer à l’Équateur. Garcia Moreno reparut donc à Quito avec tout le prestige d'un chevalier qui a beaucoup souffert pour la sainte cause de la religion et de la patrie. On ne l’avait point perdu de vue durant ces trois années d’absence ; on vantait sa force d’âme qu'aucune persécution n’avait pu abattre, mais plus encore cet intrépide courage qui lui avait fait préférer les veillées solitaires de l’étude aux distractions bruyantes du monde parisien ; on savait qu’il revenait muni de toutes les connaissances nécessaires pour élever son pays au niveau des nations les plus civilisées de l’Europe, et l’on comptait sur son audace bien connue pour terrasser ceux qu’on appelait déjà les deux jumeaux, Urbina et Roblez.

A peine arrivé, les distinctions les plus .flatteuses et les plus honorables vinrent le chercher avec un empressement d’autant plus marqué qu’on voulait, eu l’exaltant, rabaisser ses persécuteurs. La municipalité de Quito le nomma Alcade, emploi qui correspond à celui de juge en première instance. Quelque - temps après, la charge de recteur de l’Université • étant devenue vacante, les docteurs, investis du droit de nomination, n’hésitèrent pas à la lui conférer comme au plus digne d’occuper ce poste éminent, mais difficile. Il fallait relever l’enseignement du mépris dans lequel il était tombé sous l’administration précédente, et opérer pour cela des réformes radicales que n’accepterait jamais le gouvernement de Roblez. Toutefois Garcia Moreno se mit à l’œuvre, résolu de faire le possible en attendant des temps meilleurs. Il stimula au travail les professeurs et les élèves en accordant les grades non plus à la faveur, mais au savoir. Lui-même présidait aux examens, écartant impitoyablement tout candidat incapable. Cette mesure contraignit les étudiants à fréquenter les cours, en dépit de la liberté que leur octroyait la loi des études.

La Fàculté des sciences n’existait que de nom. Elle n’avait ni professeurs, ni cabinet de physique, ni cabinet de chimie, ni laboratoires, ni instruments d’aucune sorte. Le gouvernement estimait les expériences dangereuses, et en tout cas trop coûteuses. Tout dévoué à spn œuvre, Garcia Moreno fit présent à l’Université d’un magnifique cabinet de chimie qu’il avait apporté de Paris pour son usage personnel, et se chargea lui-même d’enseigner cette science, alors presque inconnue. Ses élèves apprécièrent bientôt l’étendue de ses connaissances, sa puissance d’investigation, et surtout la ténacité de sa mémoire qui lui permit de réciter un jour, sans hésiter un instant, toute la nomenclature des éléments simples. Aux leçons quotidiennes il ajouta des cours publics, dans lesquels il montra par des expériences saisissantes l'application des sciences à l’agriculture et à l’industrie, de manière à en faire ressortir, même aux yeux des plus aveugles, l’excellence et l’utilité. Aussi tous l’admiraient, mais particulièrement les jeunes gens, que passionne et subjugue toujours la flamme du génie, jointe à l’énergie du caractère.

Cependant le plaisir de présenter à ses compatriotes ces « verroteries de l’Europe» ne lui faisait pas oui» lier le grand but à poursuivre, c’est-à-dire la délivrance de son peuple. Il considérait les charges publiques comme un acheminement aux fonctions parlementaires qui lui permettraient de débattre les grands intérêts de la nation. Aussi, comme en mai 1857 devait avoir lieu l’élection des membres du congrès, il résolut d’entrer au sénat avec quelques-uns de ses amis politiques et d’y arborer enfin le drapeau de l’opposition en face des adulateurs dont le pouvoir s’entourait depuis cinq ans. Il n’ignorait pas qu’il faudrait forcer les portes, mais on ne sauve point sans combattre un pays livré à la Révolution.

Pour poser sa candidature, il fallait créer un journal, arme dangereuse qui lui avait valu, à lui, trois années d’exil, et naguère aux rédacteurs de l’Expectateur, l’internement au milieu des sauvages. Il y avait tout à craindre si l’on dressait contre le gouvernement une nouvelle machine de guerre. Cetteconsidérationl’arrêta si peu que, quatre mois après son retour de France, paraissait à Quito le premier numéro de La Union National 1 , organe électoral des candidats de l’opposition.

Le titre seul était un programme. Il s’agissait de grouper en faisceau tous les mécontents pour écraser sous cette coalition les candidats du gouvernement. Lors de l’élection présidentielle, Roblez n’avait obtenu, sur neuf cents votants, qu’une majorité de soixante-dix-neuf voix. En embrigadant dans une liste de conciliation tous les ennemis d’Urbina, catholiques déterminés, patriotes libéraux, démocrates avancés, on avait l’espoir de contrebalancer l’immense influence dont disposait le gouvernement au profit des candidatures officielles. Sans doute, on ne fonde rien avec des coalitions, mais ce sont d’excellents béliers pour démolir. Garcia Moreno traça d’une main ferme le but que poursuivait le nouveau journal.

« Quand une cité ensevelie dans les ténèbres d’une nuit profonde se livre aux douceurs du sommeil, un grand silence

1 La Union Nacional ûi son apparition le 21 avril 1857.

règne autour d’elle : c’est à cette heure que l’assassin saisit son poignard, quitte son repaire, et se rend sur le théâtre choisi par lui pour un nouveau crime. Sûr de l’impunité, car la nuit lui sert de voile et ses victimes sont endormies, il avance hardiment, attaque dans l’ombre la demeure paisible de l’honnête homme, et d’une main le dévalise pendant que de l’autre il s’apprête à l’égorger. Mais que soudain retentisse le cri d’alarme, que les citoyens émus se précipitent au secours de la victime, le brigand s'enfuit en jetant son butin.

« De même, une nation, abreuvée d’outrages, réduite au désespoir par une longue série de revers, cherche dans le sommeil, l’oubli de ses douleurs. Malheur à elle, si elle ne se réveille pas avant l’attentat final! Malheur à ses fils, si au lieu de voler à son secours, ils se ‘plongent dans un lâche repos, ou se livrent aux fureurs de la discorde !

u. L’Equateur se trouve-t-il aujourd’hui dans cette effroyable passe ? Les actes, ou plutôt les scandales du gouvernement répondent douloureusement à cette question. Or, sachez-îe, si dans une monarchie le silence des peuples est la leçon des rois, dans une république, c’est la mort à bref délai. Inutile de chercher en pays étranger la preuve de cette vérité : qu’il suffise d’évoquer le nom maudit d’Urbina, ce synonyme de toutes les infamies et de tous les crimes.

« Aujourd’hui que les urnes électorales vont décider de l’avenir de la république, le silence du peuple équivaudrait à l’atonie du cadavre. Aujourd’hui plus que jamais, il nous faut l’union loyale et le concours de tous les citoyens qui s’intéressent encore à l’honneur de la patrie. Voilà pourquoi nous agitons le drapeau de l’Union Nationale, persuadés que, si nous marchons ensemble, on ne verra plus se hisser au pouvoir des misérables qui devront, au jour de la justice, gravir les marches de l'échafaud* . »

Après ce coup d’éperon aux engourdis, toujours très nombreux dans le parti de l’ordre, Garcia Moreno les pousse aux urnes, l’épée dans les reins, en leur faisant remarquer que les électeurs primaires, dont les comices vont faire choix à

• La Union Nar.ional. 21 avril 1857

l’occasion du renouvellement du congrès, auraient à nommer plus tard le futur président. Il s’agissait donc ou de préparer la réélection d'Urbina ou d’éliminer à jamais le despote exécré. A la pensée que cet homme de malheur pourrait régner encore sur son pays, le polémiste donne libre cours à son indignation :

« Cinq ans durant, il a fait peçer sur nous son despotisme immoral, sans qu’un acte honorable ait légitimé son usurpation, ni couvert sescrimesauxyeuxdela postérité. Bâillonner la presse pour étouffer la conscience publique, transformer les collèges en casernes, abrutir la nation en supprimant toute espèce d’enseignement, ériger le vol en système sous le nom d’emprunts forcés, décréter l’impunité dés bandits à sa soldé, calomnier pour persécuter, persécuter pour terroriser, exiler au désert des innocents, s’abreuver du sang et des larmès d’un peuple : tel fut le gouvernement d’Urbina à l’intérieur. Dans ses relations avec les nations étrangères, duplicité, mauvaise foi, mensonge, couardise, félonie : voilà sa politique. Et cet homme ressaisirait le pouvoir ! Et nous serions ainsi livrés au crime et à la barbarie à perpétuité ! Donc voter pour les listes ministérielles, c’est sedéshonorer, car derrière ces noms se cache celui d’Urbina ! Hormis les employés besogneux ou les courtisans faméliques qui sacrifient le patriotisme au salaire, le peuple tout entier, las d’être victime, marchera comme un seul homme à la conquête de ses droits. >.

A la suite de ces excitations virulentes, le peuple se réveilla en effet de sa longue léthargie. Les jeunes gens surtout, que l’air malsain de la servitude n’avait pas eu le temps de corrompre, se préparaient à lutter énergiquement pour la bonne cause et pour l’homme héroïque qui les menait au combat. De son côté, le gouvernement, décidé à triompher per fas et nefas, employait tous les moyens de pression et d’intimidation dont sont coutumiers les pouvoirs d’aventure. Les municipalités suspectes de patriotisme, comme celle de Quito, furent désorganisées par d’indignes procédés ; des chefs de police, arbitrairement destitués pour faire place aux hommes de poigne ; les gardes nationaux, embrigadés par leurs chefs respectifs, afin de marcher aux urnes avec ensemble.

Même on ne rougit pas d’afficher au début de la période électorale l’édit concernant la provision des cures vacantes, afin d’influencer les candidats aux cures et bénéfices, et par eux tout le public. Les agents de police et la troupe des employés furent lancés sur chaque électeur pour en faire le siège. Urbina comprenait, lui aussi, que son avenir dépendait du scrutin.

Garcia Moreno dénonça au pays ces scandaleuses pratiques. « Vous nous disiez autrefois, s’écrie-t-il, que Florès s’éternisait au pouvoir par son adresse, sa force, et surtout la pression qu’il exerçait sur les électeurs ; mais un tour d’adresse que n’a pas trouvé Florès, c’est de créer des gardes nationaux au moment de l’élection pour les faire voter militairement ; un magnifique tour de force , c’est d’escorter les citoyens jusqu’aux urnes; le comble de la pression, ne serait-ce pas d’ouvrir un marché simoniaque de bénéfices ecclésiastiques ? Équateur , les voilà ces hommes qui te vantent chaque jour la souveraineté du peuple 1 Voilà comme ils t’outragent en préparant ta ruine *. »

Après trois mois de préparatifs, arriva le jour de la grande bataille. Pour animer ses troupes, Garcia Moreno ne craignit pas de comparer cette lutte à celle de 1845 : « Les 3 et 10 mai 1845, dit-il, vous avez enterré vos chaînes dans les tranchées de l’Elvira, d’où vous pensiez qu’elles ne sortiraient jamais. Vous vous trompiez : pour être libres, il faut encore vous débarrasser d’Urbina, le plus méprisé mais aussi le plus astucieux des séides de Florès. En 1845, vous avez salué l’aurore de la liberté; en 1857, vous chasserez les nuages qui ont empêché le soleil de la régénération d’illuminer notre beau pays. »

Au moment du vote, les deux partis se trouvèrent en présence, comme deux corps d’armée prêts à fondre l’un sur l’autre. Les employés du gouvernement, transformés en espions, surveillaient chaque électeur pour surprendrele secret des votes. On ne s’approchait des urnes qu’en traversant les bataillons parqués sur la place. Leurs dignes officiers, i’épée au poing, répétaient les commandements du colo-

* La Union Nacionul, 3 mai 1837.

nel Patricio Vivero, la terreur du pays. Des menaces, des injures même, étaient adressées aux citoyens calmes et inoffensifs. Irrités de ces violences, de nombreux jeunes gens appartenant aux meilleures familles de la capitale, décidés à repousser la force par la force pour maintenir la liberté du vote, vinrent se placer en escouades devant les soldats. Ceuxci dégainèrent, les jeunes patriotes ripostèrent à coups de canne, et le sang coula dans les rues de Quito.

Néanmoins, en dépit de ses illégalités tyranniques, le gouvernement fut battu par Garcia Moreno, qui l’emporta de haute lutte, entraînant après lui un assez grand nombre de candidats de l’opposition. Déroute pour le ministère, mais triomphe national dont l’organisateur ne manqua pas de faire ressortir l’importance pour l’avenir :

<c Pénétré de cette vérité que l’union fait la force, et que pour vaincre il faut énergie et discipline, le peuple de Quito a sacrifié sur l’autel de la patrie les germes de division qui fermentaient dans son s.ein. La nation entière enveloppant dans ses rangs enthousiastes tous les citoyens distingués par leur probité et leur patriotisme, s’est rendue aux urnes bien déterminée à exclure pour toujours du gouvernement le misérable tyranneau qui nous a perdus. Avec de tels combattants, la victoire ne pouvait être douteuse. En vain les agents ministériels prodiguèrent-ils promesses et menaces ; en vain les officiers de la garnison entourèrent-ils l’urne électorale, comme l’avant-garde de la violence et du désordre, en vain versa-t-on le sang du peuple, le sang du peuple cette fois encore fertilisa le champ sacré de la liberté.

« Le ministère a prouvé par ses mesures de rigueur et de vengeance qu’il avait conscience de son impopularité. Le peuple, au contraire, eh opposant une invincible fermeté aux provocations d’une soldatesque arrogante, a montré que, pour vaincre des ennemis acharnés, l’union suffit, sans qu'il soit besoin de sortir de la légalité. Qu’il forme un corps solide et compact, et nul tyran ne poürra le subjuguer. Les gouttes de pluie dispersées dans lès champs sont absorbées par la terre ou s’évaporent aux rayons du soleil ; rassemblées au contraire, elles forment un torrent impétueux dont la force irrésistible brise tous les obstacles. Ainsi une nation

bien unie s’avance, d’un pas rapide, dans le sentier que lui ouvre la main de la Providence. »

Urbina comprit que cette défaiteétait un coup mortel portéà son despotisme jusque-là sans contrôle. Désormais il aurait dans les chambres à compter avec l’opposition, et de plus avec un peuple honteux de sa trop longue patience. Quatre ans auparavant, il avait fait enpoigner pour le déporter au Pérou le sénateur élu de Guayaquil ; mais qui donc oserait aujourd’hui mettre la main sur le sénateur élu de Quito ? Le 15 septembre 1857, aux applaudissements de tout le peuple, Garcia Moreno, entouré de ses collègues de l’opposition, prenait place au congrès.

La session législative s’ouvrit par un de ces messages optimistes qui feraient sourire de pitié si la littérature officielle pouvait exciter dans l’âme un sentiment quelconque. Roblez « adressait de ferventes actions de grâces au suprême Législateur de ce que la République, pendant cette première année de l’administration nouvelle, avait suivi une marche tranquille, normale, constitutionnelle et progressive à l’intérieur, cordiale et harmonieuse avec les nations étrangères. » On était bien en procès avec le Vénézuela, en discussion avec la Nouvelle-Grenade, en délicatesse avec le Pérou, mais ces dissonances ne brisaient point l’harmonie. A l’intérieur, un gouverneur de province avait failli périr sous les coups de ses subordonnés ; mais on avait fini par s’arranger avec les mutins. L’instruction publique, l’armée, les finances étaient en désarroi; mais rien de tout cela n’arrêtait la marche du progrès. Quant au scandale électoral, le gouvernement préparait un petit projet de loi destiné à ruiner l’influence et l’action des municipalités, afin de laisser au gouvernement le soin de diriger les électeurs sans aucune opposition.

En dépit de ses affirmations emphatiques, les relations avec les puissances étrangères n’étaient ni « cordiales » ni « harmonieuses ». Depuis longtemps déjà une question litigieuse, relative aux frontières, tenait en agitation l’Equateur et le Pérou. En vue d’amortir sa dette extérieure, l’Equateur avait cédé à ces créanciers anglais et américains des terrains assez considérables dans la province orientale, terrains

incultes, forêts vierges, contrées absolument inproductives, que les émigrants coloniseraient à leur profit, mais dont l’État conservait le haut domaine. Le Pérou réclama contre cette aliénation d’un territoire qu’il prétendait injustement lui appartenir en vertu d’anciennes délimitations. A l’âpreté des revendications se joignait une antipathie profonde pour Urbina et Roblez, antipathie du reste parfaitement justifiée.

Le général Castilla, président du Pérou depuis 1856, avait refusé de se faire l’exécuteur des hautes œuvres d’Urbina contre Florès. Urbina voulait absolument fermer tous les ports d’Amérique à son ancien seigneur et maître, dont l’ombre seule lui donnait maintenant le cauchemar. Loin d’acquiescer à cet ostracisme, Castilla reçut Florès à Lima avec toutes sortes de démonstrations d’amitié et lui accorda même une pension. Selon ses habitudes, Urbina se vengea bassement, favorisa des tentatives de révolution contre Castilla, dépouilla et emprisonna même des nationaux du Pérou, enfin prodigua l’insulte et l’outrage par ses scribes officiels à l’ambassadeur Cavero, qui de son côté révoltait les équatoriens par sa hauteur et ses prétentions outrecuidantes. A la suite d’une correspondance diplomatique d’une nature très violente, Roblez rompit les négociations avec Cavero, et lui envoya ses passeports. Castilla répondit par un ultimatum dans lequel il exigeait la réadmission de l’ambassadeur outragé et menaçait en cas de refus de bloquer immédiatement le port de Guyaquil.

Députés et sénateurs avaient suivi avec attention les péripéties de cette longue négociation qui paraissait devoir se dénouer par une guerre avec le Pérou. Tout en blâmant les formes peu courtoises des diplomates équatoriens, ils s’accordaient à trouver injustes les revendications de Castilla. Aussi, quand Roblez réclama du congrès les pouvoirs extraordinaires nécessités par la situation, les représentants, sous la seule inspiration du patriotisme, rendirent un décret qui autorisait le gouvernement « à transporter le siège de l’État à Riobamba ou à Cuenca tout le temps que durerait le péril actuel, et de plus à contracter un emprunt de trois millions de piastres. » Toutefois pour ne pas confier des pouvoirs illimités à des autocrates tels qu’Urbina et Roblez, le congrès

spécifia certaines restrictions, par exemple la défense de transférer la capitale à Guayaquil ou de conserver après la guerre les facultés exceptionnelles dont le gouvernement se trouvait momentanément investi.

Telles étaient les dispositions des représentants et l’on peut dire de tous les citoyens, quand Urbina quitta son gouvernement de Guayaquil et revint s’installer à Quito, pour exercer au nom de son comparse les pouvoirs dictatoriaux, je veux dire ses basses vengeances. Le recrutement des soldats s’opéra d’une manière arbitraire et de façon à froisser toutes les populations. On décréta des emprunts forcés, dont la répartition injuste et souverainement déloyale excita de telles fureurs qu’il fallut mettre la troupe sur pied pour en opérer le recouvrement. Le gouvernement paraissait faire ses préparatifs de combat, non contre le Pérou, mais contre l’Equateur. Diverses nouvelles plus où moins alarmantes circulaient dans la capitale ; on parlait ouvertement d’un coup d’État, de la dissolution des chambres, de la translation de la capitale à Guayaquil malgré le décret du congrès. Le gouvernement, disaient les officieux, avait des baïonnettes pour se soutenir: les délibérations de casernes l’emporteraient sur les radotages des députés. Enfin, un écho de Guayaquil acheva de bouleverser les têtes : on racontait qu’Urbina et Roblez traitaient de nouveau avec un agent des Etats-Unis de la cession des îles de Gallapagos contre une somme de trois millions de piastres. S’ils s’obstinaient à transférer le gouvernement à Guayaquil, cette mesure inconstitutionnelle au premier chef, absurde au point de vue de la défense, s’expliquait par la nécessité de fuir la capitale pour conclure ce honteux marché.

Sous le coup de l’émotion générale, le congrès se réunit d’office afin de conjurer le nouveau danger qui menaçait le pays. Dans une séance des plus agitées, le sénat délibéra sur le retrait des pouvoirs extraordinaires concédés au gouvernement, en alléguant pour motif que l’imminence de la guerre avait disparu. « Le président, disait-on, ne semble pas croire à de prochaines hostilités; au lieu de fortifier son armée; il venait de dissoudre et de désarmer la garde nationale de Quito. Urbina n'y croyait pas davantage : autrement

il n’eût pas quitté Guayaquil, le vrai poste du combat, pour demeurer dans la capitale, où sa présence n’était nullement requise. >» Garcia Moreno insista vivement sur la nécessité de dépouiller le gouvernement de pouvoirs facultatifs dont on abusait jusqu’à l’extrême licence; il montra le despostisme relevant la tête, et le devoir, pour le congrès de défendre la constitution menacée. Après une discussion des plus orageuses, l’assemblée se sépara sans rien conclure.

Le lendemain, le président intervint dans la délibération par un message où l’indignation était jouée à merveille. « Il avait appris l’odieuse accusation, qu’on avait colportée jusqu’au sein du sénat. Lui, Roblez, vendre les îles de Gallapagos ! Il fallait que les sénateurs eussent été bien peu maîtres de leurs impressions pour discuter sérieusement une pareille imposture, suspecter la loyauté d’un soldat de sa trempe, mettre tout l’Équateur en émoi, donner au Pérou le spectacle de divisions intestines au moment où il s’apprête à envahir le sol de la patrie. Quelle indignité ! Évidemment l’horrible faction de Florès avait mis en avant cette infâme calomnie. Du reste, si le président consentait à se défendre, c’était moins pour venger son honneur outragé, que pour rejeter sur les sénateurs la responsabilité du décret par lequel ils allaient enlever au pouvoir le moyen de sauver la patrie 1 . »

Cette irritation, ce dédain blessèrent au vif les membres du sénat. Le message fut discuté avec une sanglante acrimonie. Plusieurs sénateurs du parti démocratique mirent le gouvernement au défi de nier les charges qui pesaient sur lui. « Oui ou non, le cabinet avait-il eu la pensée de dissoudre les chambres? Oui ou non, avait-il essayé de mutiler le sénat pour empêcher le cours de ses sessions? Oui ou non, avaitil décrété la translation de la capitale à Guayaquil, malgré l’interdiction formelle du congrès? N’est-ce pas à cause de ce décret, déjà rédigé, qu’un ministre avait démissionné, sans qu’on pût trouver un homme pour ramasser son portefeuille? » Garcia Moreno mit à néant le message, en prouvant que le gouvernement possédait les moyens de résister à l’ennemi, c’est-à-dire des hommes et de l’argent, et

4 Voir message du 28 octobre 1858.

que, s’il exigeait des pouvoirs arbitraires, c’était uniquement pour continuer ses brigandages.

Après deux jours de délibération, la ville entière participait à l’effervescence qui animait les sénateurs. Urbina voulut en finir. Comme Garcia Moreno ne manquait pas une occasion de le mettre en scène et de lui attribuer tous les crimes imputés au gouvernement, il donna l’ordre à une escouade de Tauras de se porter le lendemain à la barre de l’assemblée et d’arrêter en pleine séance le terrible lutteur s’il se permettait de nouvelles invectives. Heureusement la capitale était en éveil par la crainte d’un coup d’Ëtat. Le bruit de ce guet-apens ayant transpiré dans le public, les jeunes gens, enthousiastes de Garcia Moreno, le supplièrent de ne pas assister à la séance du lendemain parce que les sbires apostés par Urbina n’hésiteraient pas à l’assassiner. Il répondit que jamais il ne reculerait devant ces vils criminels, ni devant un danger quelconque. En effet, à l’heure accoutumée, il se rendit au vieux couvent de Saint-Bonaventure, où le sénat tenait ses séances. Dès son arrivée, il se trouva escorté d’une nombreuse compagnie de jeunes patriotes accourus de tous les points de la ville pour le défendre en cas de besoin.

Cette garde improvisée n’était point inutile. Les Tauras, à leur poste, l'œil enflammé, l’épée au poing, la menace à la bouche, regardaient fièrement l’assemblée. Le public attendait avec effroi le dénouement d’une tragédie si bien préparée» quand Garcia Moreno reprit les débats avec plus d’animosité que la veille. Jamais il ne fut plus agressif ni plus mordant. Amené par son sujet à dépeindre les brutalités du gouvernement, son mépris de la loi, de la constitution, des assemblées souveraines, il s’interrompt tout-à-coup et, désignant du geste les odieux sicaires debout à la barre, il dénonce d’une voix vibrante l’abominable projet d’Urbina contre la représentation nationale ainsi que la lâcheté de ces soldats transformés en bourreaux. Il les presse, les poursuit tellement de ses paroles enflammées, que les malheureux perdent contenance et quittent la salle en tremblant. Le retrait des pouvoirs fut enfin voté à une grande majorité. Après la séance, les Tauras stationnaient à la porte du couvent, bien décidés à mettre la main sur Garcia Moreno au moment où

il regagnerait sa demeure, mais les patriotes avaient deviné leur dessein. Au sortir de la salle ils entourèrent le vaillant tribun, le comblèrent de félicitations et le reconduisirent triomphalement à son domicile.

Les deux despotes crurent qu’il serait plus facile d’intimider lachambre des députés. Pendant qu’elle délibérait à son tour sur le retrait des pouvoirs, Roblez fulmina un nouveau message contre l’opposition ; les sbires d’Urbina se montrèrent chaque soir, le poignard en main, près de la demeure des députés hostiles, comme pour leur signifier le sort qui les attendait ; mais rien ne put décider la majorité à laisser la nation sous l’arbitraire de ces deux misérables, mille fois plus à craindre que les flottes du Pérou : elle vota le retrait des pouvoirs.

Toutefois le congrès prouva bientôt qu’en opposant une inébranlable barrière au despotisme dictatorial, il n’entendait nullement mettre obstacle à la défense nationale. Dans les premiers jours de novembre, parvint à Quito la nouvelle du blocus de Guayaquil. Les deux chambres offrirent immédiatement leur concours au gouvernement avec l’intention de voter les ressources nécessaires en hommes et en argent pour soutenir l’honneur et l’indépendance de la nation; mais cela ne suffisait point à Urbina, qui guettait cette circonstance pour se débarrasser de tout contrôle et s’engraisser aux dépens du peuple. N’osant employer la force pour dissoudre le congrès, il eut recours à la ruse. Onze députés à sa dévotion désertèrent lâchement le poste d’honneur qu’on leur avait confié et, par cette manœuvre déloyale, rendirent impossible toute délibération de l’assemblée. Faute du nombre de votants exigé par la constitution, la représentation nationale fut anéantie de fait, pour faire place à une nouvelle dictature qui prit le nom de « Direction suprême de la guerre ». Après avoir créé Urbina général en chef de l’armée, Roblez, le « Directeur suprême, » partit pour Guayaquil, muni, disait-il dans une adresse à la nation, « des pouvoirs que le peuple lui avait confiés ».

Roblez se moquait du peuple, après avoir foulé aux pieds ses représentants. Il oubliait, l’insensé ! qu’on n’entreprend pas une guerre avec l’étranger, en laissant derrière soi une nation au paroxysme de la fureur. Mais Dieu aveugle ceux qu’il veut perdre.

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