CHAPITRE VII
ÜRBINA AU PILORI.
Dans les premiers mois de 18 ol, alors que le peuple était encore sous l'impression des évènements que nous venons de raconter, le bruit se répandit dans tout l’Equateur qu’un grand danger menaçait la ville de Guayaquil. Il s’agissait d’une nouvelle invasion du général Florès, lequel voulait à toute force rentrer en vainqueur sur cesmontagnes équatoriales considérées par lui comme son apanage. Après l’avortement de son expédition d’Espagne, il s’était réfugié à New-York où longtemps il avait cherché des auxiliaires sans pouvoir réussir. On venait d’apprendre, non sans stupéfaction, son arrivée à Lima et l’organisation à bref délai d’une nouvelle expédition de flibustiers, avec la complicité du gouvernement péruvien et le secours de gros capitalistes dévoués à l’ex-président. Il n’en faïllait pas tant à un conspirateur de la force d’Urbina pour semer dans tout le pays les germes d’une révolution.
Après avoir fait miroiter à tous les yeux le spectre de Florès, les journaux du parti avancé dénoncèrent tous Jes conservateurs, Noboa en tête, comme des floréanos déguisés. L’on n’avait rappelé les jésuites que pour aplanir les voies au tyran ; si l’on ne déjouait au plus tôt leurs manœuvres, c’en était fait de l’Equateur, menacé d’un côté par l’armée de la Nouvelle-Grenade, de l’autre par les bandes péruviennes de Florès. A peine émise, cette idée de trahison lit son chemin dans le peuple et surexcita toutes les têtes. La ville de Guayaquil en particulier, où la main cachée d’Urbina remuait les matières inflammables, fut bientôt dans un état de véritable ébullition.
C’était pour l’habile intrigant l’heure de pêcher en eau trouble. Dans les premiers jours de juillet 1831, Noboa reçut des lettres de son très dévoué gouverneur de Guayaquil, dans lesquelles ce maître en dissimulation l’avertissait qu’une certaine agitation régnait toujours dans la cité au sujet des dissentiments avec la Nouvelle-Grenade, et de l’arrivée de Florès au Pérou. 11 ajoutait que la présence du chef de l’État ardemment désirée de tous, contribuerait singulièrement à faire renaître le calme dans les esprits. Poür vaincre les hésitations du bon vieillard, une seconde missive annonçait que l'effervescence allait croissant et qu’une démarche de sa part devenait urgente. Urbinalui conseillait même de se présenter en grand apparat, afin d’agir plus puissamment sur ce peuple, que la magnificence de ses chefs ne manque jamais d’éblouir. Les intimes de la présidence, flairant un piège, déconseillaient ce voyage ; mais don Diégo, plein de confiance en son favori, ne voulut rien entendre, et se mit en route avec toute la pompe qui convient au premier magistrat du pays.
Pendant qu’il descendait les Cordillères, le bruit de la prochaine arrivée du président se répandait à Guayaquil. On faisait de brillants préparatifs pour le recevoir. Des arcs de triomphe s’élevaient, par ordre d’Urbina, le long de la route qu’on devait parcourir.
Or, le 17 juillet, le jour même où le président devait faire son entrée dans sa bonne ville de Guayaquil, trois généraux vendus à Urbina, ’Villamil, Roblez et Franco, entraient dans les casernes et distribuaient de l’argent aux troupes ; puis, après avoir exalté leur amour de la liberté, les poussaient à prononcer la déchéance de Noboa, cet esclave des aristocrates, des conservateurs et des jésuites, et finalement à proclamer Urbina chef suprême de la République. Habitués aux pronunciamentos, les officiers se laissèrent acheter; les soldats applaudirent; Urbina consentit à prendre sur ses épaules le fardeau du pouvoir et répondit à l’adresse de ses complices par une proclamation cynique, dans laquelle il transforme ces vendus en « vaillants et incorruptibles soldats de la liberté. Us n’avaient pu voir sans frémir la présence de Florès au Pérou, la réinstallation scandaleuse de ses séides dans
tous les emplois, en un mot, la trahison perfide du gouvernement. Incapables de rester indifférents à l’asservissement de la patrie, il avaient poussé le cri redoutable qui l’avait sauvée en 1845. » Ces braves étaient d’autant moins indifférents que, chefs et soldats, avaient reçu un fort pourboire aux dépens de la trésorerie de Guayaquil.
Cependant le vieux Noboa, toujours radieux malgré les inquiétudes de son entourage, avait franchi les pentes du Chimborazo, et se préparait à descendre majestueusement le cours du Guayas. Un vapeur, orné comme aux grands jours de fête, l’attendait à Bobahoyo. Une garde d’honneur le reçut avec force démonstrations enthousiastes. Don Diégo monta sur le vaisseau, s’applaudissant d’avoir fermé l’oreille aux insinuations des craintifs. Dans l’excès de sa joie, il ne vit point une barque légère descendre rapidement le cours du fleuve, pour annoncer à Urbina que sa proie ne pouvait lui échapper.
En approchant du quai, le vaisseau qui portait le président vira d,e bord inopinément, et se dirigea vers un bâtiment à voiles qui semblait l’attendre. Avant que Noboa eût pu demander compte de cette manœuvre, le capitaine des gardes mit la main sur lui, en disant : « Président, je vous arrête. — Vous m’arrêtez ? s’écria le vieillard stupéfait, et en vertu de quel droit? — En vertu du mandat que m’a donné le général Urbina, le nouveau chef suprême !. » Au nom de l’Iscariote, Noboa baissa la tête comme un homme frappé de la foudre et ne fit entendre aucune prostestation. On le transborda dans le vaisseau à voiles qui leva l’ancre aussitôt et gagna la haute mer. Durant plusieurs mois, Noboa erra sur l'Océan, sans que personne, pas même les membres de sa famille, pussent savoir ce qu’il était devenu. On apprit plus tard, quand Urbina n’eut plus rien à craindre delà réaction, que l'ex-président avait été jeté sur les côtes du Pérou pour y passer le temps de son exil.
Sans perdre de temps, Urbina fit ratifier ce brigandage par un semblant de réunion populaire, puis se laissa conduire triomphalement à l’Hôtel de ville où il jura sur l’Évangile fidélité à la nation. Quelques jours après, il lança un corps d’armée dans la montagne pour soumettre les provinces de
l’intérieur, qui se rendirent après quelques escarmouches. Une convention composée presque exclusivement de ses créatures, inaugura le règne de la terreur, en rapportant toutes les lois conservatrices émanées du pourvoir déchu
Naturellement, pour satisfaire sa haine autant que pour payer sa dette à la Nouvelle-Grenade, le persécuteur s’acharna contre les jésuites. Il voulait à toute force un décret d’expulsion ; mais pour ne pas assumer sur lui la responsabilité d’une mesure absolument impopulaire, il fit rendre ce décret par sa convention. Au dernier jour de leur mandat, eu séance secrète, comme des criminels qui assassinent dans l’ombre, les députés votèrent la déportation des jésuites malgré les cris d’un peuple exaspéré, malgré d’innombrables pétitions couvertes de milliers de signatures. Encore une fois, qu’importe à ces hommes la volonté de ce peuple qu’ils appellent ironiquement leur souverain ?
Le décret rendu, le peuple s’obstinait à croire que Garcia Moreno pourrait en empêcher l’exécution. En ce mois de décembre 1852, celui-ci s’était blessé gravement à la jambe en débhargeant un revolver. Comme il revenait un soir à son domicile, marchant péniblement appuyé sur un bâton, il se vit tout à coup entouré d’une grande foule qui le suppliait d’agir en faveur des victimes ; mais Urbina comprit le danger des manifestations populaires. Le lendemain, ordre fut donné au soudard Franco et à cinquante de ses bandits d’expulser les jésuites de leurs résidences sans leur laisser aucun délai, sans même leur permettre d’emporter avec eux les effets nécessaires au voyage. Comme on pouvait craindre dans les grands centres l’explosion d’une indignation difficile à contenir, on traîna les exilés par des chemins déserts vers le petit port de Naranjal, où, sans s’inquiéter de la destination choisie par eux, on les jeta sur un vaisseau qui les conduisit & Panama.
Dès ce moment, l’Équateur fut traité en pays conquis. Le despote s’installa dans sa capitale comme un sultan dans son sérail, sous la garde de ses mameluks, les célèbres Tauras, espèces de sauvages qu’il appelait plaisamment « ses chanoines ». Roblez et Franco, les principaux instruments du pronunciamento qui avait renversé Noboa, surveillèrent les pro-
vinces maritimes en qualité de gouverneurs de Guayaquil et de Manabi. Le vol, le pillage, l’assassinat, le sacrilège, furent à l’ordre du jour, aussi bien que les contributions forcées et les déportations au Napo. L’Equateur goûtait les douceurs du radicalisme démocratique, c’est-à-dire de l’état sauvage. Armés de lances et de poignards, les Tauras vagabondaient à leur aise, attaquant les citoyens inoffensifs, insultant les femmes, essassinant sans pitié quiconque osait se défendre. Si l’on s’enhardissait jusqu’à porter plainte contre eux, le tyran répondait qu’à partir de six heures un honnête homme devait se renfermer dans sa maison, et qu’en tout cas il ne répondait point de l’ordre après le coucher du soleil. Pour mener joyeuse vie avec ses prétoriens, Urbina épuisait le trésor public et commettait les plus infâmes exactions contre les particuliers. La convention, avant de se dissoudre, avait décidé qu’un si grand homme était au-dessus de tout contrôle, et qu’on ne pouvait sans affront lui demander des comptes. Comment d’ailleurs mettre sur la sellette cet usurpateur éhonté, quand la moindre allusion à ses crimes était punie journellement de la prison ou de l’exil? La tète courbée sous le joug, les conservateurs recevaient en silence les coups de cravache du tout-puissant dictateur.
Un homme cependant ne put se résigner à contempler froidement le meurtre d’une nation. « Incapable de rester indifférent entre la victime et le bourreau », Garcia Moreno était non moins incapable de rester silencieux. Il savait par cœur toutes les raisons des prudents ; mais il pensait qu’il est toujours opportun de troubler le repos des méchants- en donnant une voix à la conscience publique; que plus les voleurs aiment le silence, plus on a raison de faire du bruit ; et qu’enfîn à force de patience, les peuples habitués au joug, finissent par s’endormir dans le plus abject matérialisme. Au milieu d’un peuple terrorisé, alors que la presse était bâillonnée et la chaire muette, il ne craignit pas de clouer au pilori le tout-puissant dictateur. L’indignation dont son cœur débordait fit explosion dans une satire d’une virulence sans égale, et dont chaque tr^it restera comme un honteux stigmate sur le front du coupable. La pièce signée et adressée « an général Urbina », portait cet en-tête :
« Non contents d'oublier qu’ils ont autrefois traîné votre nom aux gémonies, vos vils adulateurs déchargent aujourd’hui leur colère sur l’auteur supposé de je ne sais quelle pièce satirique. Ces écrivains de taverne, qui chantent vos louanges à tant par jour, devraient bien se contenter de faire leur besogne avec l’irrésistible logique et le gracieux langage qui les distinguent, sans attribuer à un mien ami une œuvre dont il est aussi innocent que je le suis des vôtres. Ne croyez pas que le repentir ou la crainte me dictent cette rectification, car, avec votre permission, je vais ajouter à la susdite pièce un autre essai que vous pourrez appeler défectueux, prosaïque, illisible même ; toutefois, comme il est signé de ma main, vos illustres apologistes ne pourront plus équivoquer sur le nom de l’auteur. »
Après cette préface, où le poète se livre aux vengeances d’Urbina, vient cet épigraphe de Moratin : « J’ai vu d’audacieux tyrans s’élever de la poussière, régner un instant et périr. » Puis la flagellation commence sous la forme antique d’une ode « à Fabius ».
« Fuis loin d’ici, vertueux Fabius, si tu veux préserver du vice ton âme candide encore. Ici, tu le vois, le crime lève bien haut son front déshonoré; ici l’astucieuse ambition, après s’être roulée dans la - fange des égouts, monte subitement au pouvoir comme ces miasmes infects qui s’élèvent en empoisonnant les airs. Ici sous des oripeaux guerriers, se cache l’infâme !... Son bras énervé brandit le fer immaculé, que n’empourpra jamais le sang d’un ennemi! Son pâle visage est marqué de stigmates indélébiles... Aueun des vices qui ont souillé l’humanité en de longs siècles de perversité ne lui est inconnu : trahison, parjure, escroquerie, brigandage, barbarie sauvagerie, rien n’y manque. Son ignoble vie est racontée, chapitre par chapitre, dans les articles du code !
« Et ce composé de toutes les corruptions, ce monstre qui par son contact déshonorerait jusqu’à l’échafaud , il triomphe, il règne, il vit en paix ! De sa voix perfide, il fait appel au peuple imbécile, pour l’outrager ensuite avec un cynisme brutal. Et le peuple ainsi- torturé pleure et... se résigne. La probité proscrite est réduite à se cacher, traquée pour délit d’innocence, exposée aux embûches du délateur vendu qui l’espionne.
« Fuis loin d’ici., te dis-je, etne tarde pas. N’espère point améliorer par la patience ta condition misérable : le sentier de l’honneur ne mène point à la fortune. Celui qui poursuit sa marche audacieuse jusqu’au sommet des hautes montagnes, n’obtient d’autre résultat que de s’approcher de la foudre ; mais, s’il laisse les Andes pour les vallées fécondes de la terre de feu, il arrête bientôt ses regards enchantés sur les campagnes fleuries et les bois verdoyants. Ainsi l’homme intrépide qui gravit les cimes orageuses de la vertu marche sûrement à sa ruine, tandis que le méchant, dans les sentiers de l’ignominie, recueille fortune et jouissances.
« Yeux-tu à toute force arriver à l’opulence ou au pouvoir? Tu n’as qu’à regarder autour de toi pour découvrir le secret. Sois menteur, calomniateur, voleur; profane à tout propos les noms de patrie et de liberté ; bassesses ignobles, adulations hypocrites, noires dissimulations, n’épargne rien. Fais du sordide intérêt ta loi suprême, et tes infortunes disparaîtront comme les terreurs d’un songe.
« N’entends-tu pas le cynique Espino entonner ïhosanna triomphal sur les pas du vainqueur du jour? Que le malheureux monte au Golgotha, Espino le poursuivra de ses cris de mort. Eh bien ! de trahison én trahison, sa vie se déroule paisiblement, comme un torrent de lave impure s’écoule, au milieu des cendres et des quartiers de roche, sur les flancs déchirés du Sangaï. Et Corredor, et Viperino, et tous ces rebelles qui doivent leurs galons, non aux luttes guerrières, mais aux lâches séditions; et ce renégat deTurpio Vilio, qui se donne à tous les partis pour les vendre tous; n’ont-ils pas fini par émerger de la poussière, et par conquérir la célébrité de l’ignominie ?
« Sur cette terre de malédiction, à quoi servent la loyauté, la bravoure, la constante honorabilité, l’héroïsme d’un grand cœur qui poursuit la gloire, même au prix de la vie? L’ingratitude l’abreuve de son fiel, l’envie lui distille ses poisons, et trop souvent le poignard d’un assassin !... Telle est la récompense que l’Equateur réserve à la vértu. Malfaiteur ou malheureux, pas d’autre alternative : choisis bien vite, avant que la sombre disgrâce ne t’enveloppe de son voile funèbre.
« Mais non! intrépide et magnanime, méprise ces lâches
calculs. Incline la tête sous le couteau, jamais sous l’affront. Que la grande voix de l’ouragan résonne, que la foudre éclate et tombe : reste immobile et sans peur. Ils pourront te traîner à l’échafaud, mais non t’avilir.
« Je sais, oui, je sais le sort qui m’attend. De sombres présages attristent mon âme, des images sanglantes tourbillonnent autour de moi dans mes nuits agitées. Je vois, je vois l’avenir qui s’ouvre devant moi ; je sens les dures épines qui vont blesser mon front. J’approcherai de mes lèvres le calice des douleurs;... la balle d’un scélérat me percera le cœur!... Mais si ma patrie, délivrée de l’oppression qui l’étouffe, peut enfin respirer librement, c’est avec joie que je descendrai au tombeau. »
11 est difficile de se figurer l’impression que produisit cette espèce d’éruption volcanique sur des natures équatoriales, inflammables comme la poudre, à ce moment surtout où personne n’osait espérer un vengeur. Plusieurs fois déjà, Garcia Moreno avait exercé sa verve satirique aux dépens des puissants, jamais avec cette énergie solennelle d’un homme qui, à défaut de juges, se fait lui-même grand justicier. On lut cette pièce comme on va voir les criminels marqués à l’épaule. C’était bien le despote dans sa hideuse laideur; c’était bien ses séides, peints au naturel et très reconnaissables sous le voile transparent du pseudonyme. On éprouva l’intime satisfaction que durent ressentir les cœurs honnêtes lorsque l’anathème tomba des lèvres du Maître sur les hypocrites pharisiens.
Urbina frémit de rage, mais devant l’effervescence publique il crut prudent de dissimuler. Poursuivre Garcia Moreno, c’était attirer l’attention sur le portrait sorti de sa plume et par là même en multiplier les exemplaires; le déporter sans aucune forme de procès, c’était peut-être provoquer une insurrection. Il voua une haine implacable à l’homme qui venait de le fustiger devant tout le pays, attendant toutefois pour se venger une occasion moins compromettante.
Garcia Moreno n’était pas d’humeur à le faire attendre longtemps. L’ode « à Fabius » inaugurait une guerre à outrance, dans laquelle il ne reculerait pas devant le sacrifice de sa vie pour délivrer sa patrie. Familiarisé, comme il le dit lui-même,
avec les « images sanglantes, » il prévoyait qu’un jour « le poignard ou la balle d’un scélérat » lui percerait le cœur. Cette sinistre perspective, il l’a bien montré depuis, ne pouvait l’émouvoir. Il entreprit donc de continuer l’agitation au moyen, de sa vaillante plume, afin de réveiller dans les masses, avec la honte de la servitude, les nobles passions qui donnent le courage de s’en affranchir.
Un mois à peine après le cri d’alarme qui avait retenti dans tous les cœurs, il fonda de concert avec quelques amis un journal hebdomadaire intitulé : La Nacion 1 . Ce titre indiquait suffisamment l’idée des rédacteurs : la nation esclave allait tous les huit jours agiter ses chaînes et protester contre l’oppresseur.
Dans le premier numéro, Garcia Moreno traçait un programme net et fier. On relevait de dessous les pieds du président le drapeau de la civilisation catholique, le vrai drapeau de la patrie. On l’arborait intrépidement en face de l’ennemi. « Il était temps, disait-on, de déchirer tous les voiles et de montrer au pays que, sous le gouvernement des radicaux, la loi constitutionnelle n’est qu’un leurre, la souveraineté du peuple une chimère, et les garanties légales de ridicules fictions.' » On apportait en preuve les illégalités sans nombre, les proscriptions, les crimes honteux qui composaient l’histoire du dictateur. Les principes étaient fermes, le style nerveux, le ton d’une ironie sanglante.
Urbina comprit que La Nacion allait devenir une véritable machine de guerre contre son gouvernement. Il avait pu tolérer une poésie fugitive, mais la seule pensée d’une feuille périodique d’opposition le rendit furieux. En vertu de son pouvoir discrétionnaire sur la presse, il informa Garcia Moreno que, s’il osait lancer un second numéro de La Nacion, lui et ses complices seraient inexorablement déportés, ce qui signifiait internés au milieu des sauvages du Napo, ou fusillés dans un défilé quelconque par une escouade de Tauras. Le commandant général de Quito reçut l’ordre de lui notifier cet ukase.
— « Dites à votre maître-, lui répondit Garcia Moreno,
4 La Nacion parut le 8 mars 1853.
qu’aux nombreux motifs de continuer le journal, se joint maintenant celui de ne point me déshonorer en cédant à ses menaces. »
La ville entière, vivement surexcitée, observait avec attention ce duel d’un nouveau genre. Au, jour marqué, parut le second numéro de La Nation, plus fort, plus agressif que le premier. Comme on n’avait pas longtemps à vivre, il fallait s’expliquer clairement. Sous ce titre : « Politique du cabinet, » on lisait en tête du journal une critique violente des actes du gouvernement depuis son origine ; puis, Garcia Moreno libellait contre Urbina ce formidable réquisitoire :
On aurait pu croire que le gouvernement ursurpateur chercherait un titre de légitimité dans le bien qu’il ferait au peuple. Yain espoir! Plein de témérité et d’insanité, il veut dominer parla terreur ; il voile son impuissance sous les apparences de la force : il met sa gloire à insulter l’opinion. Fier de récolter la haine pourvu qu’il sème l’effroi, il dirait volontiers comme Tibère : Oderint dum metuant 1 !
« Dans notre système actuel d’administration, on n’aperçoit pas le moindre atome d’esprit, de cœur ou de bon sens. Le trésor est à sec, le budget de l’année courante dévoré, le soldat sans solde. N’importe ; au lieu d’introduire dans les finances une économie sévère et de réduire les dépenses militaires, on continue les dilapidations, les négociations ruineuses, les malversations les plus révoltantes. On maintient sur pied une armée déguenillée et affamée, insuffisante pour une guerre extérieure, écrasante pour un pays pauvre et ruiné. Avec tout cela, le gouvernement affecte des airs belliqueux qui font pitié. S’il se rencontre quelque part un jeune rodômont aussi couard que rapace, aussi rapace qu’insolent, on peut être sûr que ce propre à rien deviendra gouverneur d’une province ou premier magistrat d’un canton. Il volera, il écrasera le peuple juâqu’à ce qu’il ait enfin lassé sa stoïque patience. »
Après- ce tableau de la politique gouvernementale, Garcia Moreno rappelait les crimes commis contre l’Église et notamment la scandaleuse et brutale expulsion de la Compagnie
1 Qu’on me haïsse pourvu qu’on me craigne.
de Jésus. 11 montrait comment « un perfide et lâche conspirateur n’avait pas craint d’acheter la protection d’un état voisin au prix du sang du juste et de l’honneur national; comment une assemblée prostituée, composée de toutes les incapacités, plus platement servile que le parlement de Cromwell, n’avait pas reculé devant l’exécution de l’infâme complot tramé par un assassin et un traître ; comment elle avait voté son décret de proscription, dans le huis-clos d’une session secrète, à la dernière minute de son existence, et comme en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les cris de réprobation d’un peuple exaspéré. » Il stigmatisait enfin la barbarie de l’exécution et l’ignoble conduite d’un gouvernement assez éhonté pour calomnier ses victimes avant de les torturer. « Honte éternelle, ajoutait-il, à ces lâches oppresseurs de l’innocence, à ces implacables persécuteurs de la vertu ! »
En guise de conclusion, il dépeignait avec son pinceau d’artiste les terreurs et les affolements de ce gouvernement sans boussole. « C’est, disait-il, un homme ivre, à la démarche incertaine,' à la vue trouble, à la voix balbutiante. Il fait mille détours pour trouver son chemin, heurte à toutes les bornes, et attribue ses vertiges à la hauteur des édifices. Toujours vacillant, il se plaint qu’on le pousse et qu’on lui fait perdre l’équilibre. Il roule des yeux hagards, lève la main pour saisir une ombre tenace, sans se douter qu’elle est produite par son propre corps. Il accuse le soleil et se plaint qu’il fait nuit en plein midi, parce que ses yeux obscurcis ne distinguent plus les objets. Epouvanté, il affirme que le sol tremble, parce qu’il ne tient plus sur ses jambes, jusqu’à ce qu’enfin, haletant, somnolent, n’en pouvant plus, il tombe et s’endorme pour cuver son vin. C’est la parfaite image de notre gouvernement : il prépare sa chute, et sa chute sera celle d’un ivrogne. »
Garcia Moreno ne se faisait aucune illusion sur le dénoûment de cette tragédie. Avec un dévoûment digne des anciens romains, il sacrifiait à l’amour de la patrie son repos et son bonheur. 11 avait trente-deux ans ; il venait d’épouser une femme digne de lui ; un avenir brillant s’offrait à ses regards. Lancer sa feuille, c’était l’exil, mais c’était aussi pour
l’homme néfaste qui égorgeait son pays un coup de massue capable de l'étourdir. La persécution qui allait l’atteindre rendrait le persécuteur plus odieux encore et réveillerait dans les cœurs la noble passion du devoir. Sans hésitation il lança sa feuille et attendit le bourreau .
La Nacion parut dans la matinée du 15 mars 1853 : deux heures après, Urbina signait l’arrestation de Garcia Moreno. L’irritation du président ne connaissait plus de bornes, mais l’exaltation du peuple croissait aussi. Averti que la police avait reçu l’ordre de le saisir, Garcia Moreno sortit de sa demeure, escorté de deux complices comme lui décrétés d’exil, et se rendit sur la placepublique afin de forcer les sbires à l’appréhender en pleine rue devant toute la population. De fait, on vit bientôt arriver les agents de la force publique, en nombre respectable. Après qu’ils eurent exhibé le mandat d’arrêt, lestroisprisonniers montèrent à cheval sansopposer derésistance ; puis, saluant leurs amis, ils sortirent de Quito sans savoir où leur escorte allait les conduire.
Au silence de mort qui accueillit cette nouvelle infamie, à la sombre indignation peinte sur tous les visages, aux larmes qui coulaient de tous les yeux, Urbina put savoir combien il était craint, mais aussi combien il était détesté. Evidemment le cœur du peuple accompagnait l’exilé, et tous allaient l’attendre comme un libérateur.