‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 12 sur 36 · SOULÈVEMENT NATIONAL · texte numérisé non relu

SOULÈVEMENT NATIONAL

On ne peut se faire une idée de l’exaspération des esprits après le coup d’Etat du gouvernement contre le congrès. Sauf pour les employés et les radicaux, habitués à baiser la main qui les nourrit, Urbina et Roblez apparurent comme deux mauvais génies dont il fallait se débarrasser sous peine de mort. Le brigandage érigé en système, les contributions forcées, les déportations arbitraires, l’écrasement des populations, et cela devant l’invasion menaçante : n’était-ce pas la mort à bref délai ? Guidé par son patriotisme et sa religion, le peuple allait se sauver lui-même, ou c’en était fait de l’Équateur. Dans ces conjonctures, les représentants de la majorité, injustement dépossédés de leur mandat, comprirent toute l’étendue du péril et résolurent de ne point abdiquer. Sous l’impulsion de Garcia Moreno, députés et sénateurs rédigèrent une protestation indignée contre la dissolution du congrès, surtout contre les manœuvres déloyales auxquelles le gouvernement avait eu recours pour annuler la représentation. Après avoir dénoncé la dictature comme absolument illégale et inconstitutionnelle, ils déclaraient laisser aux deux usurpateurs la responsabilité des effroyables calamités qui allaient fondre sur le pays et peut-être l’anéantir. Urbina essaya de réfuter ce manifeste, mais quel moyen d’obscurcir des faits aussi éclatants que la lumière du jour ? Le peuple tout entier applaudit ses représentants.

Alors, comme pour lasser la patience de ce peuple, le gouvernement quitta la capitale pour se transférer à Guayaquil, en face de l’ennemi. Citait narguer la majorité, qui

avait accordé tous les pouvoirs sauf celui de transporter à Guayaquil le siège du gouvernement ; c’était en outre abandonner les provinces de l’intérieur à la merci d’une soldatesque sans frein et provoquer la guerre civile. Au nom de la ville délaissée, au nom de tous les intérêts compromis, le conseil municipal de Quito protesta contre l’illégalité et l’iniquité d’une pareille mesure. Ses énergiques réclamations parvinrent à la connaissance du public, grâce à l’héroïque dévouement de l’imprimeur Valentia, qui ne craignit point d’affronter la colère des deux despotes.

Cette colère devint bientôt du délire. Sur l’ordre du gouvernement, plusieurs conseillers municipaux, des vieillards aussi distingués par leurs talents que par leurs services, furënt saisis et déportés. L’imprimeur Yalentia condamné à l’exil quittait la patrie sous bonne escorte avec les docteurs Herrera, Mestanza et autres victimes de la tyrannie, lorsque ces malheureux prisonniers s’aperçurent qu’ils avaient affaire, non à des soldats, mais à des assassins. Arrivés dans la plaine de Cunchibamba, ils essayèrent de fuir, mais Valentia, monté sur un mauvais cheval, fut repris, attaché à un arbre et fusillé, pendant que ses compagnons, plus heureux, parvenaient à s’évader. Il n’y eut qu’une voix pour flétrir cet attentat aussi lâche que féroce. Garcia Moreno prit la plume pour dénoncer au pays l’incarcération barbare de nobles généraux» que tout le peuple vénérait et admirait. Les démocrates epx-mêmes stigmatisèrent le régime barbare qui s’imposait à l’Equateur. Alors, traqués de toutes parts, comme l’animal en fureur qui se jette sur le premier venu, les dictateurs ne distinguèrent plus entre amis et ennemis. Le docteur Moncayo, un des soutiens d’Urbina, fut appréhendé et jeté en prison. « Ce noble martyr, disait son journal le lendemain de l’arrestation, vient d’être pris d’assaut par un des « chanoines » envoyés ici pour terroriser et assassiner les gens de cœur. Inutile de demander à ces magistrats de la mort quel crime a commis notre illustre compatriote. Chacun sait qu’au jourd’hui les exploits sanguinaires, les violences, les crimes, les assassinats, sont comptés par leurs auteurs comme titres de gloire. Moncayo gémit dans les fers pour avoir réclamé l’exécution des lois, blâmé la dictature et défendu la

constitution. » Peu s’en fallut que Garcia Moreno ne subit le même outrage. S’étant rendu à Guayaquil pour conférer avec ses amis sur le moyen de sauver le pays, on le suspecta de comploter contre le gouvernement. Décrété d’exil, il n’eut que le temps de gagner un vaisseau et s’enfuir au Pérou.

Réduits à cette espèce d’agonie, les hommes influents dans l’armée comme dans la noblesse et la bourgeoisie, pensèrent qu’on ne doit pas assister impassible au meurtre d’une nation, mais que le moment était venu de proclamer la république en danger et de combattre pour l’autel et le foyer, comme autrefois nos braves Vendéens. D’ailleurs, en ordonnant le blocus de Guayaquil, le général Castilla avait déclaré faire la guerre, non au peuple équatorien, mais aux tyrans qui l’opprimaient; les dictateurs à bas, on se délivrait du même coup de la guerre étrangère.

Le ciel sembla donner lui-même le signal du bouleversement. Le 22 mars, un épouvantable tremblement, de terre, en moins d’une minute, menaça de ruiner la capitale. Les temples, les palais, les monuments ébranlés ou sérieusement endommagés, nombre de maisons renversées, parurent le triste présage d’ébranlements plus profonds dans l’ordre politique et moral. Le 4 avril, l’armée de Guayaquil aux ordres du très brave, mais très imprudent général Maldonado se prononça contre les dictateurs. A onze heures du soir, le commandant Darquea, suivi de vingt hommes bien armés, se présenta chez le président Roblez, qu’il trouva jouant tranquillement aux cartes avec son ami Franco. Il l’arrêta sans éprouver de résistance, et remmenait à la caserne pour l’y incarcérer, lorsque Franco, qui s’était échappé, revint sur la petite troupe, le pistolet aü poing, et brûla la cervelle à Darquea. Pendant ce temps, au lieu d’appuyer le mouvement de ses inférieurs, Maldonado campait sur uné hauteur avec ses meilleures troupes. En apprenant la mort de Darquea, il perdit contenance, et, sur les avances qu’on lui fit, entra en pourparlers avec Roblez. Les troupes mutinées rentrèrent dans leurs quartiers, sauf cinq cents hommes qui profitèrent de la bagarre pour déserter.

Cet échec était de mauvais augure pour les patriotes. Les dictateurs enhardis exercèrent de nouvelles vengeances con-

tre les chefs de l’opposition ; mais ils n’avaient pas fini de plaisanter sur l’échauffourée de Guayaquil qu’une insurrection populaire balayait leur gouvernement à Quito. Comme le gros de l’armée se trouvait soit à Guayaquil sous les ordres de Roblez, soit à Cuenca sous ceux d’Urbina, il ne restait dans la capitale que quelques bataillons de garde nationale et un peloton de cavalerie. Ces forces ne suffisaient pas pour contenir le parti des mécontents qui grossissait chaque jour. Aussi le 1 er mai 1859, une troupe de jeunes gens, armés de vieux fusils, de lances et de bâtons se ruèrent sur la caserne qui se rendit après une résistance assez faible. Quand le ministre Espinel, dépositaire du pouvoir, accourut avec quelques démocrates de son espèce pour prêcher la soumission, il trouva les militaires fraternisant avec les civils et jugea prudent de s’éclipser. La déchéance du gouvernement fut prononcée aux acclamations de la multitude. A entendre les cris d’allégresse et d’enthousiasme qui retentissaient dans toute la ville, on eût dit que Quito venait d’échapper à un nouveau tremblement de terre.

Il fallait substituer un gouvernement à celui qu’on venait d’abattre. A cet effet, les personnages influents de la cité, convoqués par les chefs du mouvement, se réunirent au palais de l’Univergité, et décidèrent de former un gouvernement provisoire composé de trois membres. Dans l’élection qui suivit immédiatement, on ne pouvait oublier le grand patriote dont la parole et les écrits avaient, depuis dix ans, aux prix de son repos et de sa liberté, préparé ce grand jour de la délivrance. Le nom de Garcia Moreno retentit le premier au milieu d’une tempête d’applaudissements. On lui adjoignit comme membres du triumvirat Carrion et Gomez de la Torre 1 ; puis, le pouvoir ainsi constitué, l’assemblée signifia le pronunciamento du 1 er mai aux gouverneurs de provinces. Le mouvement s’étendit comme une traînée de poudre dans tout l’intérieur, et bientôt, des cantons et des cités, arrivèrent de chaleureuses lettres d’adhésion au gouvernement provisoire. Il ne resta de fait aux deux dictateurs que les dis-

4 L'assemblée nomma aussi trois suppléants : Chiriboga, Avilez et Carvajai.

tricts occupés par leurs troupes, CuencaetLoja à l’intérieur, Guayaquil et Manabi sur la côte.

Tout en se félicitant de cet heureux coup de main, les patriotes comprenaient qu’il était plus facile de révolutionner le pays que de le défendre contre les bataillons aguerris d’Urbina et de Roblez. Il fallait se préparer à une lutte terrible, et l’on ne connaissait qu’un homme assez hardi pour .l’entreprendre, assez fort pour la mener à bonne fin : l’intrépide Garcia Moreno, alors réfugié au Pérou. lie gouvernement provisoire lui dépêcha un courrier pour lui annoncer comment le peuple avait disposé de lui sans le consulter, persuadé que son courage serait toujours à la hauteur des circonstances. On le conjurait d’arriver en toute hâte pour se mettre à la tête des volontaires embrigadés pour faire face à l’année des despotes. Le vaillant patriote n’était pas homme à temporiser en un pareil moment. Pour éviter les embuscades de l’ennemi, il prit le chemin de Quevédo et s’en vint à marches forcées, au milieu des forêts et des déserts, par les défilés des montagnes, vers la capitale de l’Equateur. Mais que d’épreuves l’attendaient sur cette route! Bientôt son guide, piqué par une vipère, expira sous ses yeux. Ne sachant plus alors comment se diriger sur les hauteurs des Cordillères, il s’égara dans ces ameuses solitudes. Ses vivres étaient épuisés et depuis deux jours il n’avait pris aucune nourriture, quand, pour comcle de malheur, sa mule, à bout de forces, s'affaissa sur le chemin. Force lui fut de continuer la route à pied. Après une journée de marche, brisé de fatigue, mourant de faim, il aperçut une hutte de berger, mais il eut beau frapper à la porte pour demander un peu de nourriture, personne ne lui répondit. Il ouvrit alors la pauvre cabane, trouva un peu de farine d’orge, s’en fit une espèce de gâteau, et, après avoir ainsi réparé ses forces, continua sa route jusqu’à Quito, où les patriotes l’accueillirent comme un sauveur.

Sans prendre un instant de repos, Garcia Moreno voulut se rendre compte de la situation, et converser avec ses collègues sur les nécessités les plus urgentes. Pour entretenir le feu sacré du patriotisme et la volonté de lutter jusqu’à la mort contre les tyrans, il créa un organe périodique dont le

titre seul, Le Premier Mai, rappelait à tous l’aurore de la régénération. Le programme, qui parut bientôt, était écrit en traits de flammes. « A bas les tyrans ! Tel fut le cri qui s’échappa de la poitrine du peuple, lorsque le 1" Mai il brisa ses chaînes. Ce cri de liberté, la presse de l’Équateur si longtemps bâillonnée par Urbina et Roblez, doit le répéter tous les jours, unissant sa voix à la grande voix de la nation pour la défendre contre la force brutale et les entreprises criminelles.

« A bas les tyrans ! Là où ils régnent, l’intelligence est enchaînée, la loi violée, la nation martyrisée, la république au bord de l’abîme.

« A bas les tyrans ! Ils ont confisqué l’Équateur par la force des baïonnettes, ils en ont fait leur patrimoine, ils l’ont opprimé, dégradé, saccagé. Le pauvre esclave n’a plus qu’à rendre l’âme sur le vil grabat où ils l’ont couché !

« A bas les tyrans ! que tous les citoyens s’unissent au gouvernement provisoire pour créer enfin des institutions civilisatrices et une république digne de ce nom! C’est dans ce but que Le Premier Mai fait aujourd’hui son apparition. »

Quelques jours après, Garcia Moreno déposait la plume du journaliste pour prendre en main l’épée du capitaine. Cédant le commandement des troupes de Guayqquil au général Franco, Roblez gravissait les Cordillères avec douze ou quinze cents hommes bien armés, et s’avançait à grands pas vers la capitale. Un corps de volontaires marchait à sa rencontre ; mais à ces soldats improvisés il fallait un chef, et ce chef ne pouvait être que Garcia Moreno. Sans être soldat de profession, il s’était initié au noble métier des armes. Dans un pays si souvent troublé par des révolutions de caserne, où l’escarmouche la plus insignifiante peut décider du sort des citoyens, on n’exerce une influence sérieuse qu’à condition de défendre son droit. Aussi voulut-il par l’exercice acquérir l’adresse et la vigueur d’un soldat, et par l’étude, les ressources et les capacités d’un général. Maniant l’épée comme un maître d’escrime, très habile tireur, il passait également pour le plus fort lancier et le meilleur cavalier de tout l’Équateur, ce qui n’est pas peu dire. Pour se former au commandement, il avait étudié avec grand soin les ou-

vrages les plus remarquables sur l’art militaire, comparé la tactique des différents pays, assisté fréquemment aux manœuvres et consulté sur les détails de la stratégie les officiers de tout grade. Avec cela, corps vigoureux et robuste, tempérament de fer, coup d’œil d’aigle, audace de lion. Si l’on pouvait regretter quelque chose dans un pareil chef, c’était un excès de bravoure qui confinait à la témérité, et cette ardeur impatiente du résultat qui précipite l’action quand il faudrait gagner du temps.

Les recrues lancées contre le corps d’armée de Roblez, se composaient de sept à huit cents hommes raccolés en toute hâte, mal équipés, mal exercés, véritable troupeau envoyé & la boucherie. Il fallait encore plus d’abnégation que de courage pour se mettre à la tète d’une pareille troupe. Garcia Moreno se dévoua sans hésitation. Après avoir recueilli l’impôt volontaire que les patriotes souscrivirent avec une généreuse émulation, il partit pour Santiago, village des environs de Guaranda, où les soldats, impatients de combattre, l’accueillirent avec des transports de joie.

Emporté par cette ax-deur un peu fébrile qui ne connaissait ni délai ni retard, Garcia Moreno ne tarda pas à subir l’entraînement impétueux de ses bandes inexpérimentées. Inférieur en nombre et surtout en armement, il aurait dû peutêtre éviter une rencontre immédiate avec Urbina, accouru de Cuenca pour se mettre à la tête de l’armée ennemie. Sans doute Urbina ne passait pas pour un foudre de guerre, mais il commandait à quinze cents hommes habitués au feu. Quoi qu’il en soit, le lendemain de son arrivée, 3 juin, Garcia Moreno rencontra l’ennemi campé près de Tumbuco dans une excellente position qui lui permettait de combattre à l’abri de retranchements naturels, tandis que les patriotes entièrement découverts se trouvaient exposés à tous les coups. Le combat s’engagea vers dix heures du matin et dura jusqu’à quatre heures du soir. Chefs et soldats firent des prodiges de valeur. Garcia Moreno affronta vingt fois la mort, se multipliant pour exciter ses soldats là où l’action paraissait faiblir. Mais ce fut en vain ; la déroute fut complète. Vers 4 heures du soir, la majeure partie de ses compagnons jonchaient de leurs cadavres le champ de bataille ; les survivants

fuyaient dans les montagnes, traqués par les vainqueurs.

Garcia Moreno montra dans cette circonstance une bonté d’ftme égale à son intrépidité. On le vit., au milieu du feu, oubliant tout danger personnel, s’occuper activement des blessés et verser des larmes sur un malheureux jeune homme expirant à côté de lui. Il ne pouvait sè résoudre à quitter ce champ de mort où il laissait tant de braves sacrifiés à la patrie. Quand il voulut fuir pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi, il se trouva seul, à pied, car son cheval avait été tué sous lui, perdu dans des défilés inconnus, exposé à rencontrer à chaque détour des soldats d’Urbina. qui se fussent réjouis de cette glorieuse capture. Tout à coup, il voit passer devant lui le colonel Vintimilla qui, monté sur un bon cheval, cherchait aussi son salut dans la fuite. En l’apercevant, 'Vintimilla met pied à terre et lui offre généreusement sa monture. — « Non, dit Garcia Moreno ; que deviendrez-vous si je vous laisse ici? — Peu m’importe, s’écrie noblement le colonel, il ne manquera jamais de Vintimillas, mais nous n’avons qu’un Garcia Moreno» » Et, d’un geste qui ne souffrait point de réplique il le força de prendre son cheval et de s’éloigner au galop 1 .

Garcia Moreno disparut dans les bois. Sur la route il vit couler bien des larmes, il entendit des cris de joie. On pleurait les morts, on oubliait tout à la pensée qu’il était vivant. A Ambato, l’on put juger de l’ascendant qu’exerçait sur tous cet homme extraordinaire. En apprenant la déroute de Tumbuco, déroute à la quelle ne survivrait pas selon toute apparence la révolution du premier mai, les uFbinistes joyeux avaient repris leurs emplois. lisse félicitaient de l’évènement avec leurs partisans de l’endroit, quand tout à coup, vers 8 heures du matin, on vit arriver le vaincu de Tumbuco, absolument seul, monté sur une pauvre bête de somme qu’il avait louéeen chemin*, lès pieds embarrassés dansde mauvais étriers de bois et de jonc, les vêtements en lambeaux, la télé couverte d’un vieux sombréro de laine. En l’apercevantdans ce triste équipage, ses amis, qui six jours auparavant, l'a-

4 Ignacio Vintimilla fut présidant de la république de 1876 à 1831. Quantum mutatus ab illo !

> Après avoir perdu le cheval de Vintimilla.

vaient félicité à son passage, l’entourèrent pour lui exprimer leurs condoléances. « Je vous remercie, leur dit-il, mais avant tout, un morceau de pain, car voilà trois jours que je n’ai rien pris. » Après qu’il se fut réconforté, on lui donna des habits décents, un bon cheval, un écuyer, et il reprit sa route. Or de toute la multitude qui l’entourait, dans laquelle se trouvaient de nombreux urbinistes, deux voix seulement osèrent insinuer qu’on ne ferait pas mal de livrer à Urbina ce chef de la révolution ; encore ces deux voix furent-elles étouffées par les cris d’indignation de toute l’assemblée.

Au sortir d’Ambato, Garcia Moreno rencontra un de ses plus fidèles amis, le docteur Léon Méra. En quelques minutes il lui raconta les détails et la malheureuse issue du combat qui venait de se livrer, et comme celui-ci lui demandait ce qu’il pensait faire dans une situation aussi désespérée : « Je vais continuer ma tâche, répondit-il, jusqu’à ce que nous en ayons fini avec Urbina et les urbinistes. Nous dominerons la situation, si difficile qu’elle soit, pourvu que nous ne perdions ni confiance ni courage. » Deux jours après, il arrivait à Quito où la population, bien qu’abattue, le reçut avec enthousiasme, heureuse de le voir sain et sauf et de lui montrer que, malgré cet insuccès, il restait l’homme de la patrie.

Les circonstances étaient extrêmement critiques. Dans une conférence avec ses collègues du gouvernement provisoire, Garcia Moreno émit l’opinion que, la lutte à main armée devenant absolument impossible, il faillait recourir à la diplomatie. Il se proposait donc de retourner immédiatement au Pérou, afin de s’entendre avec le président Castilla sur les difficultés pendantes entre les deux pays, et obtenir son appui contre Urbina et Roblez. Durant ces négociations, le gouvernement quitterait la capitale qu’il était imposible de défendre, et se transférerait dans les provinces du Nord, sur les frontières de la Nouvelle-Grenade. Il exhortait vivement ses collègues à ne pas capituler avant de connaître les résultats de la mission qu’il allait remplir.

Ce plan accepté, Garcia Moreno partit en toute hâte pour Payta, où se trouvait alors le président du Pérou, mais cette fois encore il ne parvint au littoral qu’en courant les plus

grands dangers. Urbina avait pris toutes les précautions imaginables pour s’emparer de son ennemi mortel ; ses agents le suivaient partout, ses espions surveillaient toutes les routes. Après avoir traversé la Cordillère par le chemin d’Angamarca, le voyageur trouva un canotier qui consentit, moyennant une forte somme, à le transporter jusqu’à la mer; mais comment éviter, le long de la rivière, les regards des gens intéressés à faire une aussi bonne capture ? Garcia Moreno se fit entourer et couvrir de dattes et fruits de toute espèce, de sorte que le patron de la barque, ainsi transformé en marchand de comestibles, arriva à destination, sans que personne eût pu soupçonner qu’il avait à son bord celui que cherchaient tous les sbires d’Urbina.

Cependant le gouvernement provisoire, avec la petite garnison de Quito, les épaves de Tumbuco, et trois ou quatre cents notables trop compromis dans la Révolution pour n’avoir pas tout à craindre des vengeances d’Urbina, se retirait à Ibarra. Mais ce dernier, rentré victorieux dans la capitale le 15 juin, ne tarda pas à poursuivre l’ennemi. Le gouvernement provisoire recula jusqu’à San-Vicente, à deux journées de la frontière où il attendit avec anxiété des nouvelles du Pérou. Aucun secours n’étant annoncé, l’un des membres du triumvirat, Carvajal passa la frontière avec quelques chefs militaires, pour n’avoir point à signer la capitulation. Resté maître de tout le pays, Urbina accorda une amnistie générale en se réservant de torturer à son aise ceux dont il voulait se venger, sous prétexte que, sur les trois membres du gouvernement provisoire, un seul avait signé l’acte de soumission. Bientôt après, Roblez rentra dans sa capitale, écrasée plutôt que pacifiée; Urbina revint àCuenca piller les caisses publiques ; Franco gouverna Guayaquil sous le titre décommandant militaire. Avec un triumvirat de cette force et toute l’armée pour l’appuyer, la révolution du l ,r mai. plus qu’agonisante, n’avait guère chance de revivre. U lui restait cependant une lueur d’espoir. Le brave Carvajal organisait une nouvelle armée de volontaires sur le territoire de Pasto ; sa petite troupe comptait déjà un millier d’hommes, décidés à passer la frontière au moment favorable pour réorganiser le gouvernement provisoire. D’un autre côté.

Garcia Moreno, toujours à Payta, n’avait pas dit le dernier mot dû général Castilla. Celui-ci, plein d’égards et de courtoisie, affirmait encore qu’il s’était vu forcé de bloquer Guayaquil pour obtenir réparation des injures faites à son ambassadeur, qu’il répugnait aux sentiments fraternels du Pérou d’infliger à l’Équateur les calamités d’une guerre entreprise par un gouvernement de flibustiers contre la volonté de la nation, et qu’il réglerait les questions en litige avec le successeur de Roblez. Mais, en dépit de ses belles paroles, Garcia Moreno s’en convainquit bien vite, Castilla convoitait tout simplement une portion du territoire équatorien, et n’accorderait ses faveurs qu’à l’homme assez lâche pour conclure avec lui un odieux marché. On ne pouvait donc, sans forfaire à l’honneur, rien attendre de ce politique.

En désespoir de cause, le négociateur résolut de s’adresser au patriotisme du général Franco. S’étant rendu à Guayaquil sur un vaisseau péruvien, il lui proposa par lettres d’abandonner le parti des deux misérables que le pays- repoussait avec horreur, pour se rattacher aveé son armée au gouvernement provisoire. Franco sollicita une entrevue, dans laquelle Garcia Moreno essaya de lui faire comprendre que jamais la nation ne subirait le joug des deux dictateurs, et que d’ailleurs, Castilla refusant de traiter avec eux, la guerre civile et la guerre étrangère dureraient aussi longtemps qu’ils exerceraient le pouvoir. Le commandant de Guayaquil suivait parfaitement ce raisonnement simple et logique, mais il avait aussi son plan secret qui l'empêchait d’accepter les conclusions de son interlocuteur. Il voulait débarrasser l’Équateur d’Urbina et de Roblez, non au profit du gouvernement provisoire, mais pour s’élever lui-même à la présidence de la république. Au fond, Castilla et Franco s’entendaient comme deux larrons en foire : Franco deviendrait président par la grâce de Castilla, et Castilla obtiendrait du très peu scrupuleux Franco un lambeau de territoire, peut-être même cette perle de Guayaquil que le Pérou n’a cessé de convoiter. Un mois après cette entrevue, le 21 août, on apprit, non sans stupéfaction, que, par suite d’une convention entre Castilla et Franco, les provinces maritimes allaient se donner un gouvernement. C’était l’annonce d’un pronunciamento en

faveur de Franco contre Urbina et Roblez. Ce dernier le eonprit si bien, qu’à cette nouvelle il se rendit à Guayaquil pour aviser aux moyens de parer ce coup imprévu. Mais Dieu attendait ce moment pour arracher aux deux despotes le pouvoir dont ils abusaient depuis huit ans. Au lieu de discuter avec Roblez, le sauvage Franco le fit saisir et déporter sans aucune forme de procès. Et comme Urbina, informé de l'exil du président, venait se mettre à la disposition du nouvel autocrate, celui-ci l’embarqua sur un vaisseau qui venait de Panama et l’envoya brutalement rejoindre son comparse en pays étranger. Ainsi l’Équateur fut débarrassé de ces deux hommes néfastes par un troisième larron.

Sur ces entrefaites, de graves évènements se passaient à Quito, où régnait une grande effervescence depuis le départ de Roblez. On apprit que Carvajal avait, avec sa petite armée, battu à Cuarantum, dans la province d’Ibarra, les troupes du gouvernement. Il marchait sur la capitale, mais les patriotes n’eurent pas la patience de l’attendre. Le 4 septembre, à la suite de nouvelles vexations du gouverneur, la population se souleva tout entière contre ses oppresseurs. Armés de fusils, de pierres, de tous les instruments qui leur tombaient sous la main, les insurgés se ruèrent sur la caserne d’artillerie, et forcèrent les soldats à mettre bas les armes. Le commandant de place, plusieurs militaires et patriotes restèrent sur le terrain. Quelques jours après cette victoire -du peuple, Carvajal arrivait à Quito avec sa troupe, et le gouvernement provisoire, solennellement rétabli, reprenait ses fonctions dans la capitale. De son côté le général Franco, jouant à Guayaquil la comédie concertée avec Castilla, convoquait les citoyens pour l’élection d’un chef suprême. Le 6 septembre, sans tenir compte des provinces de l’intérieur, ni même des populations du littoral dévouées au gouvernement de Quito, au mépris des règles les plus élémentaires du droit électoral qui dans un vote de cette nature exigent la majorité absolue, il mettait en avant une majorité relative -de cent soixante-une voix contre cent soixante données spontanément à Garcia Moreno, et se proclamait chef civil et militaire de la République.

Ainsi se termina cette première campagne.

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