DÉFAITE DE TUI.CAN
Pendant que les réformes civiles et religieuses soulevaien! de si nombreux et de si graves ressentiments contre l’homme audacieux qui prétendait, disait-on, régenter l’Equateur, une expédition chevaleresque mais malheureuse vint mettre de nouvelles armes aux mains de ses ennemis.
Vers le milieu de l’année 1860, le général Mosquera, vieux soldat de l’Indépendance, catholique de vieille race, n’ayant pu obtenir du parti conservateur' le fauteuil de la présidence, se mit par ambition à la tête des radicaux pour révolutionner les Etats de Colombie contre le gouvernement central. La guerre civile ayant éclaté, le président Ospina fit appel au dévouement d’un grenadin établi à Paris avec sa famille, le brave Julio Arboleda, désigné déjà comme le futur chef du gouvernement. Issu d’une famille ancienne et distinguée, guerrier plein de valeur, orateur brillant, poète même à ses heures, d’esprit religieux mais de caractère aventureux, Arboleda offrait plus d’un trait de ressemblance avec Garcia Moreno. Appelé par le pouvoir légitime, il accourut à Santamarta qu’il défendit vainement contre les rebelles ; puis, Mosquera, maître de Bogota \ ayant proclamé la dictature et donné le signal d’une atroce persécution contre l’Église, Arboleda se jeta dans la province du Cauea pour organiser la résistance au sein de ces populations sincèrement catholiques. Tout l’Équateur, Garcia Moreno en tête, faisait des vœux pour son triomphe, quand un incident malheureux vint mettre aux prises ces deux hommes si bien faits pour s’entendre.
1 Santa-Fé de Bogota, capitale de la Nouvelle-Grenade.
Le 19 juin 1862. un bataillon d'Arboleda, à la poursuite d’une bande de Mosqueristes, ayant franchi le Rio Carchi, limite des deux Etats, blessa gravement le représentant de l’Equateur accouru pour s’opposer à celte violation du territoire ; dans son emportement il chargea même la milice qui lui barrait le passage. Il n’en fallait pas tant pour révolter Garcia Moreno, susceptible au dernier degré quand l’honneur national était en jeu. Quatre jours après l’échauffourée du Carchi, il expédia au gouvernement d’Arboleda, établi à Pasto, cette dépêche indignée, violente même, si l’on considère qu’elle s 'adresse à un ami politique, et à l’occasion d’un fait absolument involontaire de sa part.
« Le 19 du présent mois vers le soir, quatre cents hommes de vos troupes ont passé le Carchi et se sont avancés à une lieue de la frontière sur le territoire de la République. Après ce premier délit, continuant leurs démonstrations hostiles, ils ont fait feu sur la garnison équatorienne, et blessé le commandant qui leur reprochait à bon droit l’acte outrageant dont ils se rendaient coupables. Comme il n’y a point actuellement dans la Nouvelle-Grenade de gouvernement général avec qui l’on puisse traiter. Je président de la République exige de vous une prompte satisfaction pour l’injure faite au pays par cette violation du territoire et les délits qui l’ont accompagnée. En réparation de l’offense, il demande la destitution du colonel Eraza, chef de l’expédition, et la remise entre nos mains du major Rosero qui blessa 4e commandant militaire de la frontière. Le délit ayant été commis sur notre territoire, l’extradition est de droit en vertu du traité de 1856. Cette satisfaction, le gouvernement espère l’obtenir complète, et dans les quarante-huit heures : autrement il se verra forcé, bien qu’à son grand regret, d’employer les moyens nécessaires pourfaire respecter ses droits’.»
Pour corroborer sa juste mais sévère réclamation, il expédiait en même temps à la frontière une division de gardes nationaux et quelques centaines de vétérans, le tout commandé par le colonel Salvador, « non point, disait-il, dans une circulaire au corps diplomatique, pour intervenir en
1 Dépêche du ?3 Juin 1862
— ns —
faveur de l’une ou de l’autre des parties belligérantes, mais pour assurer le respect et l’infégrité du territoire. »
Aussi fier que Garcia Moreno, Arboleda plaida l'es circonstances atténuantes, et finalement refusa la satisfaction demandée. « Le colonel Eraza, dont on exigeait la destitution, combattait sur un autre point du territoire pendant que le détachement en question passait la frontière : il n’avait donc point à répondre du délit. Quant au délit lui-même, commis malgré les recommandations souvent répétées des autorités supérieures, il s’expliquait par la précipitation et l’emportement d’une bande furieuse, inconsciente de ses actes. C’était aussi sans préméditation que le major Rosero avait blessé le chef militaire de l’Equateur, et partant, aux termes du traité, il échappait à l’extradition. On espérait que ces explications paraîtraient satisfaisantes. »
Garcia Moreno les trouva simplement dérisoires. Il répondit avec sa logique de fer « que si le colonel Eraza n’avait point passé le Carchi, il demandait la destitution du chef, n’importe lequel, qui présidait à l’invasion; que, si la bande avait enfreint la défense réitérée des autorités, cette circonstance aggravait son crime ; qu’enfin de nombreux témoins imputaient au major Rosero d’avoir agi en parfaite connaissance de cause. Si Arboleda ne se croyait pas responsable des délits commis par ses subordonnés, l’Equateur n’avait d’autre ressource pour faire respecter ses droits que de les défendre les armes à la main. »
L’affaire menaçait de prendre des proportions très graves. A l’Equateur, on blâmait assez généralement cette démonstration militaire à la frontière. Les ennemis du président, les modérés, et même un certain nombre de ses amis, trouvaient qu’il aurait dû accepter les explications d’Arboleda, pour ne point compromettre une situation déjà trop tendue à l’intérieur, et qui deviendrait désastreuse si elle se compliquait d’une guerre avec l’étranger. A tort ou à raison, Garcia Moreno prétendit qu’il s'agissait d’une question d’honneur, et qu’un chef d’Élat ne laisse pas, lui vivant, violer impunément son territoire; il décida, en conséquence, qu’il irait personnellement exiger d’Arboleda une réparation qu’en homme loyal celui-ci ne pouvait refuser.
Il fallait toute son énergie pour prendre une résolution semblable daus les circonstances où il se trouvait. Quelque temps auparavant, en dirigeant des ouvriers occupés à tracer une route au travers des bois, il s’était fait à la jambe une profonde blessure. Malgré les soins des médecins, la plaie s’envenima d’une manière si alarmante que ceux-ci prescrivirent au malade un repos absolu. Or, à ce moment-là même, Garcia Moretao voulait à toute force monter à cheval pour gagner la frontière. Très expert en médecine et en chirurgie, il proposa de brûler la plaie, mais l’opération parut si dangereuse aux hommes de l’art qu’ils refusèrent d’en prendre la responsabilité. Alors impatienté de ces lenteurs, Garcia Moreno saisit lui-même une lame de fer chauffée à blanc, et l’appliqua sur la plaie vive avec autant de calme que s’il se fût agi d’opérer son voisin. Trois jours après, la blessure parfaitement cicatrisée, l'homme de bronze faisait à cheval les trois journées de marche qui le séparaient du Garchi.
En rejoignant sa petite armée, Garcia Moreno avait moins l’envie de combattre que de faire prendre au sérieux sa demande de réparation; mais déjà Arboleda, décidé à ne point accorder de satisfaction, avait quitté son campement des environs de Popayan et s’avançait vers la frontière avec des forces considérables. Persuadé néanmoins qu’une conversation amicale terminerait le différend, Garcia Moreno lui dépêcha son aide de camp, don Napoléon Aguirre, pour lui proposer un arrangement pacifique. Cette offre fut immédiatement rejetée sous prétexte qu’un parlementaire ne doit pas se présenter en uniforme, ni sans les formalités usitées en temps de guerre ; Arboleda fit même saisir et déporter Aguirre jusqu’à deux lieues de la frontière, où on le laissa libre en lui faisant entendre que le conflit se terminerait par une conférence avec Garcia Moreno. Or, cette nuit-là même, après avoir expédié une lettre dans laquelle il exprimait à son adversaire son vif désir de conciliation, Arboleda passait la frontière avec son armée, ce qui ne permettait plus d’entrer en pourparlers avec lui, puisqu’il envahissait le pays sans déclaration de guerre et sans avertissement d’aucune sorte.
La troupe de Garcia Moreno se trouvait alors campée aux environs de Tulcan. Ne sachant où la rencontrer ni comment s’orienter au milieu des ténèbres, Arboleda, suivi de quelques compagnons d’avant-garde, cherchait à reconnaître les chemins, quand tout-à-coup il aperçut dans l’ombre, à quelque distance, comme une pointe de feu. Faisant aussitôt signe ■ aux siens de s'arrêter, il s’avance seul, à pas de loups, vers le point lumineux et tombe sur un espion de Garcia Moreno qui venait tranquillement, mais très imprudemment, d’allumer un cigare. Epouvanté de se voir à la merci du chef grenadin, cet homme servit de guide à l’armée ennemie jusqu’à Tulcan.
Il n’y avait point à reculer. La petite troupe, mal armée, plus mal exercée, se défendit héroïquement jusqu’à ce que, enveloppée par le nombre, elle se vit obligée de capituler ou de fuir pour échapper à la mort. Garcia Moreno, lui, ne savait ni fuir, ni capituler. Au moment de la débandade, il se précipite, suivi de cinq intrépides cavaliers, au milieu des bataillons ennemis. Il frappe à droite et à gauche sans s’inquiéter des halles qui sifflent à son oreille, abattent son chapeau et criblent ses vêtements. Une de ces balles l’atteint à la poitrine et glisse sur une pièce d’argent, sans le blesser. Il arriva ainsi jusqu’aux derniers retranchements d’ Arboleda, puis retourna sur ses pas au milieu d’une pluie de balles, sans qu’un ennemi osât lui barrer le passage. Déjà même il était loin du champ de bataille à l’abri de tout danger, quand il revint volontairement se livrer à un officier en lui disant :
« Gonduisez-moi à votre chef, c’est à lui que je veux rendre mon épée. »
Arboleda se sentit déconcerté en présence de ce magnanime vaincu. Il ne puts’empêcber d’avouer en présence de tous ses officiers qu’une pareille défaite, honorable pour l’Equateur, couvrait de gloire son vaillant chef. Il traita Garcia Moreno avec le plus profond respect, lui rendit son épée, et se montra tout disposé à traiter immédiatement des conditions de la paix. Sincèrement réconciliés dès leur première entrevue, les deux chefs catholiques déplorèrent le concours de circonstances qui les avait amenés à guerroyer l’un contre l’autre, au lieu de tourner leurs armes contre leur commune enne-
mie, cette Révolution tyrannique qui désolait en ce moment la Nouvelle - Grenade et ne cessait d’intriguer à l’Équateur pour ressaisir le pouvoir. Oubliant leurs griefs, ils conclurent un traité d’alliance; puis Garcia Moreno, déclaré libre, reprit le chemin de sa capitale.
A Quito, comme dans tout le pays, régnaient le trouble et l’agitation. On avait appris la déroute de l'armée et la captivité de son chef. Malgré l’acte d’héroïsme qui avait terminé le combat de Tulcan, on gémissait sur une défaite qui, par suite des exigences du vainqueur, pouvait prendre les proportions d’un véritable désastre. Aussi, pendant que le peuple, attaché de cœur à Garcia Moreno, témoignait sa profonde tristesse par ses lamentations, ses larmes, ses prières publiques dans les églises, les libéraux, heureux de l’humiliation subie par l’homme qui les écrasait du poids de son génie et de sa bravoure, prenaient-ils plaisir à faire ressortir l’inutilité de cette funeste entreprise. Sans tenir compte de la déloyale agression dont le président avait été victime, ils attribuaient son échec à sa téméraire impétuosité. Le moment n’était-il pas venu de se débarrasser de ce réformateur turbulent et tyrannique qui, sous prétexte de catholicisme et de civilisation, imposait à l’Équateur ses idées rétrogrades en même temps qu’il le brouillait avec l’étranger? En s’appuyant sur la garnison de Quito, et peut-être sur Florès, dont les idées politiques ne cadraient pas avec celles de Garcia Moreno, ne pouvait-on pas profiter du trouble des esprits pour abattre le gouvernement et conclure avec Arboleda une paix moins onéreuse?
Les organisateurs de pronunciamentos en furent pour leurs frais d’invention. Ils apprirent bientôt que le président, supposé prisonnier, se trouvait au palais du gouvernement où il avait repris les rênes, après avoir fait avec Arboleda, sous le titre d’Acte additionnel au traité de 1857, un véritable traité d’alliance. Les deux parties contractantes s’engageaient à respecter l’inviolabilité de leur territoire, et à ne jamais permettre que les réfugiés, sous prétexte de droit d’asile, troublassent la paix des deux pays. On trouve dans les préambules de cette convention comme un écho des paroles échangées, au moment de leur rencontre, entre Garcia Mo-
reno et Arboleda : « Les gouvernements de la Confédération grenadine et de l’Equateur, y est-il dit, attristés de voir que des circonstances indépendantes de leur volonté, comme de la volonté de leurs peuples, les eussent amenés à une rupture, reconnaissant que les intérêts des deux nations exigent impérieusement l’oubli de leurs dissentiments, déclarent non avenus les malheureux incidents qui leur ont fait prendre les armes, et s’engagent à ne présenter aucune réclamation pour les actes antérieurs au présent traité. »
Arboleda ne put jamais réparer l’impardonnable imprudence d’avoir, pour une vaine satisfaction d’amour-propre, abandonné ses positions contre Mosquera. Quelque temps après, livré à un vil assassin par des ennemis qui n’avaient pu le vaincre ni à la tribune ni sur le champ de bataille, le noble champion des conservateurs périt dans les défilés de Berruecos, comme autrefois le maréchal Soucre. Sa mort assura le triomphe du radicalisme à la Nouvelle-Grenade et le règne de l’impiété pendant un quart de siècle. Quant à Garcia Moreno, ses ennemis ne manquèrent pas d’exploiter contre lui l’épisode de Tulcan, mais sans parvenir à en obscurcir la gloire; on oublia l’insuccès pour ne penser qu’à l’héroïsme du président : il n’y a point de déshonneur, disait-on de toutes parts, à perdre une bataille dans ces conditions, et la défaite des Thermopyles n’a flétri ni Sparte ni Léonidas.