CHAPITRE XVII
l’excommunié mosqeera.
Il y avait à peine deux ans que Garcia Moreno exerçait le pouvoir, et, s’il avait pour lui le peuple catholique, il pouvait se vanter d’être pour tous les révolutionnaires, libéraux et radicaux, l’homme le plus impopulaire et le plus exécré de l’Équateur. Nous allons assister au gigantesque duel du héros chrétien contre cette légion d’ennemis.
La ligue, qui depuis quelque temps déjà complotait le renversement de Garcia Moreno, avait pour chef ce misérable Urbina, ignominieusement chassé du territoire trois années auparavant. L’astucieux despote sentait que Garcia Moreno, l’auteur de sa chute, empêcherait à jamais son retour : aussi lui avait-il voué une haine implacable et travaillait-il de tout son pouvoir à organiser contre lui une conjuration, tant de ses adeptes à l’intérieur que des chefs d’états plus ou moins animés de la rage sectaire. Il n’hésita point à réclamer l’appui du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, ces deux mauvais larrons placés à droite et à gauche de l’Équateur pour le dépouiller quand l’occasion s’en présenterait.
Le Pérou entra d’abord en scène. Depuis sa mésaventure de Guayaquil, le président Castilla, au mieux avec Urbina et les autres réfugiés qu’il avait accueillis dans sa capitale, attendait avec impatience le moment de prendre sa revanche. Pour exciter les puissances contre Garcia Moreno et préparer ainsi une nouvelle invasion de l’Équateur, il imagina d’intenter à son ennemi devant toute l’Amérique un procès de haute trahison. Nos lecteurs se souviennent des lettres adressées par Garcia Moreno au représentant du gouvernement français sur la question d’un protectorat éventuel. Ces lettres
livrées à Castilla par l’indiscrétion d'un agent diplomatique, parurent dans un journal de Lima. .Aussitôt, sur un mot d’ordre d’Urbina, toutes les feuilles américaines dévoilèrent avec indignation « la grande trahison » du président de l’Equateur. Il n’y avait qu’une voix pour l’accuser d’avoir voulu transformer son pays en colonie française, et par là exposé les républiques américaines à une ruine imminente. Les hypocrites! ils savaient parfaitement qu’en invoquant le protectorat de la France dans un moment de détresse, Garcia Moreno avait eu pour unique but de sauver « l’honneur et l’existence de la nation, » comme il le disait dans ses lettres, et non de l’inféoder à un prince étranger. Mais que peut la vérité contre les mille voix de la presse et des loges maçonniques ? Castilla profita de ces clameurs pour réclamer d’un ton comminatoire l’exécution immédiate du traité par lequel Franco lui avait cédé, le 25 janvier 1861, une partie du territoire équatorien.
Heureusement, le tapage des journaux et les menaces des diplomates intimidaient peu Garcia Moreno. Il répondit à Castilla que les revendications n’avaient aucune valeur, « attendu que le traité du 23 janvier était nul de plein droit, Franco n’ayant pu engager un pays qui ne le reconnaissait point pour son chef. » Castilla menaça d’envahir l’Equateur par terre et par mer : pour toute réponse, Garcia Moreno fortifia Guayaquil et envoya des troupes à la frontière. Furieux, le président du Pérou permit à Urbina d’équiper un vaisseau et de tenter une descente sur un point quelconque de la côte équatorienne afin d’insurger le pays, mais son antagoniste dénonça ce brigandage au corps diplomatique qui obligea Castilla de mettre l’embargo sur le vaisseau. Pour comble de malheur, le mandat du président péruvien expirait au moment de cette déconvenue. Son successeur, un honnête homme, désavoua le honteux traité du 25 janvier et entretint avec l’Équateur d’amicales et pacifiques relations.
Les révolutionnaires n’avaient donc plus rien à attendre de ce côté. Urbina se tourna vers l’autre larron, c’est-à-dire vers Mosquera, le nouveau président de la Nouvelle-Grenade, le vainqueur du parti catholique qu’il avait abattu dans la personne d’Arboleda, le persécuteur acharné de l’Église. Cet
odieux vieillard de soixante-dix ans, vrai Néron sans cœur et sans entrailles, exilait les évêques, emprisonnait les prêtres, chassait les religieux, et renouvelait, pour tout dire en un mot, les horreurs de 4793. Il osa même bannir de son diocèse son propre parent, Mgr Herran, le vénérable archevêque de Bogota. C’est de ce monstre que Pie IX disait en pleurant : « Mosquera marche à grands pas vers l'enfer, ouvert pour le recevoir. » Il finit par l’excommunier dans une encyclique célèbre où, après avoir rappelé tous ses forfaits, il lui met devant les yeux cette sentence des livres saints: «Terrible sera le jugementde ceux qui abusentde leur puissance. » - Mosquera haïssait en Garcia Moreno le patriote chrétien et l’ennemi déclaré des loges maçonniques. Ambitieux comme Castilla, mais plus rusé que lui, son plan d’agrandissement consistait à englober sous le nom d’Etats-Unis les trois républiques, Nouvelle-Grenade, Venezuela, Equateur, qui sous Bolivar avaient formé la grande Colombie. Restaurateur de l’unité sous forme fédérative, il espérait se maintenir assez longtemps au pouvoir pour anéantir sur ce vaste territoire le règne du Christ et de son Eglise. Aussi tous les révolutionnaires avaient-ils salué son avènement par des transports de joie. C’était l’homme prédestiné pour mener à bonne fin les projets d’Urbina contre son mortel ennemi; aussi s’empressa-t-il de recourir à son intervention :
« Vous avez appris, lui écrivait-il de Lima, comment l’audacieux et cynique président de l’Equateur, marchant sur les traces du général Florès, voulut annexer notre pays à l’empire français. J’ai pensé que vous, l’un des glorieux fondateurs de notre indépendance, vous comprendriez notre disgrâce et ne permettriez jamais' que l’Équateur subît un protectorat humiliant ou devînt une simple colonie. Or, telle est la situation lamentable de ma patrie, qu’elle ne peut reconquérir sa liberté sans l’appui d’un bras étranger. Voilà pourquoi, cédant aux vives sollicitations du grand parti libéral, qui forme la majorité de mes compatriotes, je travaille à liguer tous les gouvernements de l’Amérique, et en particulier ceux du Pacifique, contre les deux hommes néfastes 1
• Garcia Moreno et Florès.
dont les efforts incessants ont pour unique but de livrer de nouveau le continent aux monarchies européennes. Malheureusement, si le Pérou a de bonnes intentions, des difficultés sans nombre l’empêchent de les réaliser. Pour différentes raisons le Chili et la Bolivie ne peuvent présentement nous venir en aide. En attendant, le pouvoir de Garcia Moreno se consolide de jour en jour; la situation de l’Equateur devient d’heure en heure plus navrante et plus désespérante. Général, c’est en vous désormais que l’Equateur et l’Amérique mettent leur espoir. Vous avez terminé la guerre civile qui désolait votre pays et fait triompher la bonne cause ; vous disposez de forces considérables ; vous pouvez compter sur la coopération efficace et décidée du grand parti libéral, dont je suis près de vous le fidèle organe; vous n’avez qu’à le vouloir pour opérer la rédemption de l’Equateur et conjurer la ruine dont l’Amérique est menacée. »
Mosquera, enchanté de cette aüverture, promit à son complice de mettre au service de la cause, toutes les forces dont il pourrait disposer, puis il écrivit cette lettre astucieuse au président de l’Equateur, « son grand et cher ami » : « Ayant organisé nouvellement ce pays sous le nom d’Etats-Unis de Colombie, je vous envoie un représentant afin de resserrer les liens qui unissent nos deux peuples, et de négocier la reconstitution de l’antique république colombienne sous le régime d’un gouvernement fédéral. » Garcia Moreno connaissait de longue date les roueries du vieux révolutionnaire : il comprit à merveille que son intention était « de resserrer les liens entre les deux peuples » assez étroitement pour n'en faire qu’un seul, dont il serait le maître. En conséquence sans même faire allusion au système fédératif, le fétiche de Mosquera, il répondit simplement qu’il agréait son envoyé, « lequel, par ses qualités personnelles, contribuerait à entretenir les meilleures relations et la plus parfaite harmonie entre deux peuples frères. »
Mosquera n’était pas homme à se contenter de cette eau bénite de cour. Il affermit son pouvoir, laissa grandir l’opposition contre Garcia Moreno, activa de son mieux les passions révolutionnaires; puis, quand il crut le moment opportun pour pêcher en eau trouble, il écrivit de nouveau à « son
bon et très cher ami » le président de l’Équateur que, « désirant donner une preuve de son estime pour la nation équatorienne, l’antique alliée de la Colombie, il avait pris la résolution de transférer le siège de son gouvernement sur les frontières du sud, afin de pouvoir conférer avec le président de l’Equateur sur les intérêts de leurs pays respectifs, négocier de nouveaux traités, et ainsi raffermir l’union des deux peuples qui, divisés de nationalité, n’en font qu’un par le cœur. »
Cette démarche singulière, mais significative, fit comprendre à Garcia Moreno qu’il fallait parler clair et couper court aux prétentions du despote. Il lui répondit donc « qu’il était très sensible à cette nouvelle manifestation de cordiale amitié non moins que de vive sollicitude pour le bonheur des deux pays, et très heureux d’accepter l’entrevue proposée, afin d’offrir au président et à son gouvernement l’hommage de son profond respect. Mais, ajouta-il, nous manquerions de loyauté, si nous ne vous déclarions dès maintenant que, dans ces conférences, nous n’accepterons aucun projet qui tendrait à fondre les deux nationalités en une seule sous la forme du gouvernement que vous avez adoptée. L’Equateur a confié ses destins et son avenir à des institutions différentes des vôtres, institutions trop chères au peuple et à ses représentants pour qu’ils les sacrifient jamais. La constitution qui nous régit, nos convictions personnelles, et l’opinion générale du pays, nous commandent impérieusement de rester ce que nous sommes. »
Entre ces deux chefs, dont l’un avait juré d’annexer l’Équateur à ses États, et l’autre de mourir mille fois plutôt que de céder un pouce de son territoire, la guerre devenait inévitable. Au fond, Mosquera n’attendait qu’une occasion favorable pour entrer en campagne, et comme le congrès de l’Équateur allait ouvrir ses sessions, il comptait sur des débats parlementaires assez orageux pour lui préparer le terrain. Ses calculs n’étaient malheureusement que trop fondés, car depuis dix-huit mois les journaux radicaux et même le» organes du catholicisme libéral se répandaient en injures contre « l’homme néfaste qui, non content de violer les lois et de terroriser le pays, avait ruiné les finances par des en-
trepuises insensées, ameuté l’Amérique entière contre lui, et finalement imposé, sans attendre la ratification des chambres, un odieux et intolérant concordat, véritable défi porté à notre siècle de libéralisme et de progrès. » Cette opposition générale et violente des classes dirigeantes eut pour effet naturel de tromper le peuple, qui n’entend rien à ces sortes de questions, si bien que les électeurs en vinrent à regarder le concordat comme une vraie boîte de Pandore d’où toutes les calamités allaient sortir. Aussi s’empressèrent-ils d’envoyer au congrès, dans l’intérêt même de Garcia Moreno, une grande majorité d’anticoncordataires, parfaitement décidés à imposer de vive force l’annulation ou du moins la réforme du traité conclu entre le pape et le président.
De son côté, Garcia Moreno se présenta au congrès, résolu à donner sa démission plutôt que de laisser entamer le concordat, qu’il regardait à bon droit comme le salut du pays. Son message aux deux chambres, très net et très ferme, avait le caractère d’un ultimatum. Il montra que « pour gouverner un État, surtout un État républicain où la fragilité des institutions et la fréquence des révolutions mettent à chaque instant la société à la merci des passions sans frein, il faut avant tout moraliser le peuple, et pour moraliser le peuple, il faut restituer à l’Église l’indépendance dont l’a dotée son divin fondateur. Voilà pourquoi, dit-il, en vertu de l’autorisation que m’a donnée la Convention de 1861, j’ai promulgué solennellement, après échange de ratification, le traité conclu avec le Saint-Siège. Libre à vous de me désapprouver, mais non d’infirmer un traité ratifié et promulgué en vertu d’une autorisation expresse du pouvoir constituant. » Il ajouta que si la majorité du congrès censurait cet acte de son administration, il quitterait immédiatement le pouvoir.
La démission, qui paraissait la finale obligée de ce conflit, n’aurait pas trop déplu aux députés sans les sourds grondements qui annonçaient un orage du côté de la Nouvelle- Grenade. Dans ces conjonctures, se débarrasser de Garcia Moreno, c’était livrer le pays à Mosquera qui se trouvait à la frontière tenant comme Mahomet, son Coran d’une main et le cimeterre dé l’autre. Ils se bornèrent donc, pour satisfaire leurs rancunes, à débiter leurs invectives contre lé pré-
■ident et à critiquer l’un après l’autre tous les articles du Concordat, lorsque tout à coup le tonnerre éclata sous forme d’une proclamation de Mosquera. Voyant Garcia Moreno aux prises avec son congrès, le rusé despote croyait pouvoir se démasquer. Le 15 août, il lança aux habitants du Cauca, province limitrophe de l’Équateur cette fulminante apostrophe :
« Marchons ensemble à la frontière pour y implanter la liberté. Nous échangerons une cordiale poignée de main avec nos frères, les Colombiens de l’Équateur. En ce moment ils ont besoin, je ne dis pas de nos armes, mais de nos bons offices, pour substituer Je principe républicain à l’oppression théocratique, sous laquelle gémit la noble terre d’Atahualpa qui, la première, en 1809, salua l’aurore de la liberté. La vaillante garde colombienne, victorieuse en mille combats, formera votre escorte. Illustres défenseurs du droit, apôtres des doctrines radicales, les républiques de race latine comptent sur vous pour défendre l’indépendance américaine. La Colombie formera bientôt une vaste confédération de vingtquatre millions d’hommes. »
L’excommunié croyait sans doute que tout l’Équateur, fatigué de « l’oppression théocratique » allait l’accueillir comme un libérateur, mais il connaissait mal ce peuple catholique. Aussitôt que parut la proclamation, de toutes les provinces et de tous les cantons arrivèrent des protestations au congrès et contre l’union à la Colombie et contre les injures inqualifiables de Mosquera. Les signataires exprimaient en termes énergiques l’attachement du peuple à l’Église catholique et son horreur pour les impiétés du gouvernement colombien.
« Nous sommes et nous voulons rester équatoriens, disaiton de toutes parts. Nous croyons que Bolivar a pu créer la Colombie pour fonder notre indépendance, mais que son triste plagiaire sera frappé de la foudre pour avoir porté ses mains impures sur l’arche d’alliance. Nous repoussons le gouvernement colombien de tout l’amour que nous avons pour notre sainte religion ; nous ne voulons pas de son code basé sur la destruction des tables du Sinaï.; nous sommes chrétiens avant d’être républicains, et nous avons la convie-
tion que l’arbre de la liberté ne peut naître et grandir qu’au pied de la croix. Représentants de l’Équateur, si, dans ses transports frénétiques, la Colombie veut la guerre, dispose! de nos biens et du sang de nos enfants. »
Ces protestations, couvertes de milliers de signatures traçaient aux chambres leur devoir. Uni à ce peuple qui demandait à combattre pro aris et focis, Garcia Moreno exposa aux députés la situation faite à l’Équateur par la proclamation du 15 août, « avec le ferme espoir, ajouta-t-il, que le patriotisme des représentants lui viendrait en aide. Il n’avait pas attendu ce moment pour prendre, dans le cercle de ses attributions, les mesures nécessaires à la défense du pays, mais il croyait de son devoir d’associer l’assemblée nationale au salut de la patrie. » Une fut pas trompé. Députés et sénateurs condamnèrent la proclamation de Mosquera « comme une insulte à la nation et l’équivalent d’üne déclaration de guerre. » Ils repoussèrent toute union à la Colombie, comme contraire à la volonté du peuple et aux institutions religieuses de l’Équateur. » Ils espéraient néanmoins, disait leur message, « que le président Mosquera, respectant le suffrage du peuple, les traités existant, la parole donnée et consignée dans des documents authentiques, abandonnerait toute idée d’intervention ou de conquête; mais si, pour un mouvement d’orgueil que réprouverait le monde civilisé, Mosquera prétendait s’ingérer dans les affaires domestiques de ses voisins, le congrès avait confiance dans l’énergie et l’ardent patriotisme du chef d’État pour défendre l’autonomie de la République, son honneur et ses droits également menacés. » Garcia Moreno répondit au congrès « que l’appui décidé, enthousiaste môme, du peuple et de ses représentants était la meilleure réponse à l’inqualifiable provocation du 15 août. A ceux qui veulent anéantir son indépendance, souiller son honneur et détruire sa religion, l’Équateur répond en se levant comme un seul homme non pour attaquer mais pour se défendre. L’union, pu pour mieux dire l’absorption de l’Équateur par les États-Unis de Colombie, antipathique à notre caractère, préjudiciable à nos intérêts, devient radicalement impossible, du moment (ju’on emploie les menaces et les injures pour la réaliser. L’Équateur veut rester libre
et indépendant ; plutôt que de subir le déshonneur, il préférerait disparaître sous les flots ou sous les laves enflammées de ses volcans h »
La guerre ainsi moralement déclarée et acceptée, Garcia Moreno voulut cependant avant d’en venir aux mains, épuiser tous les moyens de conciliation. Il envoya donc à Pasto, quartier général de Mosquera,'le docteur Antonio Florès 2 avec pleins pouvoirs pour conclure le traité d'alliance sollicité par le chef de la Nouvelle-Grenade. Le rusé Mosquera avait compté sur la coopération active d’Urbina dans les départements de Cuenca et de Guayaquil, comme aussi sur la levée en masse du grand parti libéral, si vanté par son complice; en voyant le peuple courir aux armes, il ne fut pas fâché de gagner du temps afin de lever de nouvelles troupes et de compléter ses armements. Il écrivit donc au plénipotentiaire qu’il « recevrait avec bonheur le üls de l’illustre Florès, du vieux guerrier de l’indépendance à qui Punissaient des relations de cordiale amitié. En attendant la visite promise par Garcia Moreno, il s’offrait à négocier les bases d’un traité d’union, qui ne compromettait en rien la souveraineté ou l’autonomie des peuples unifiés. »
La séance de réception de l’ambassadeur fut une vraie scène de comédie. Florès déclara sans sourciller que, « malgré les sinistres rumeurs répandues dans le public depuis la proposition d’une conférence, son gouvernement connaissait trop bien les antécédents et l’esprit républicain de Mosquera pour voir en lui un autre Mahomet prêchant l’union, le glaive à la main. Deux fractions limitrophes de l’antique Colombie ne pouvaient s'entre-déchirer sous prétexte de s’unir. Des paroles mal comprises, des faits mal interprétés, ont ému les populations, paralysé le travail, et amené une agitation plus nuisible que la guerre. 11 importe donc de rétablir la paix par un traité de véritable alliance, et non par une résurrection violente, artificielle, stérile, d’une union éphémère dont l’effet serait tout au plus de galvaniser un cadavre. »
4 Voir la discussion du congrès, les deux messages, la réponse du président, aux n 0 ’ 2 et 3 d’El Correo del Ecuador.
* Fils de l'illustre général en chef de l'armée, nommé au commencement de 1888 président de la République.
Le vieux Mosquera qui, en fait de jactance et d’emphase aurait rendu des points à un rhétoricien de collège, répondit que « tout sentiment de défiance disparaîtrait du cœur des Equatoriens, en apprenant que le premier magistrat de la Colombie arrivait à la frontière des deux républiques pour défendre, au nom de la loi et de la volonté nationale le drapeau de l’indépendance et de la liberté, ce drapeau que l’union du peuple a porté triomphalement de TOrénoque au Macara. L’époque des Romains est passée; les Colombiens ne veulent ni annexions, ni fusions violentes, mais un pacte nouveau destiné à ressusciter l’antique Colombie. Comme soldat, le président de la Colombie assure au fils de Florès que le compagnon de son illustre père ne tirera l’épée sur la terre d’Atahualpa que; pour défendre avec lui la liberté de la patrie. »
Sous la phraséologie sonore des deux orateurs, on aperçoit facilement que, si l’un repousse absolumen t le projet d’union, l’autre n’embrouille les idées que pour le maintenir. Le vieux renard amusa ainsi le jeune diplomate pendant plusieurs semaines; puis, les préparatifs de guerre étant achevés, il redevint sanglier. Il déclara n’être venu à la frontière que « pour travailler à la renaissance de sa glorieuse nationalité colombienne, seul moyen de sauver l’autonomie des républiques méridionales contre l’ambition de l’étranger et la trahison des renégats de l’intérieur, et que, par conséquent, il suspendait toute relation avec l’Equateur si, dans les vingtquatre heures, le projet de Confédération n’était signé. » Florès répondit à ce grossier soudard que « l’Équateur ne passait pas sous les fourches caudines, et que son ministre dédaignait un ultimatum aussi contraire aux usages diplomatiques qu’offensant pour l’honneur national. »
Dès ce moment Mosquera se conduisit comme un furieux. Sans déclaration de guerre, il afficha la rupture à Pasto, prohiba tout commerce avec l’Équateur, vomit des torrents d’injures contre Garcia Moreno, et se permit d’écrire au général Florès, alors à Tulcan pour organiser l’armée, « qu’il le vaincrait sur le champ de bataille, et que désormais il cessait avec lui toute correspondance. » Néanmoins, autorisé par le gouvernement, Florès lui fit expédier une dernière fois
par un aide de camp des propositions d’arrangement, mais Mosquera jeta la lettre avec colère, déclarant qu’il ne traiterait plus avec les agents de l’Equateur. 11 accusa l’aide de camp, colombien de naissance, de trahir son pays, menaça de le faire fusiller, et finalement le jeta à la porte comme un manant, en vomissant un torrent d’injures contre Garcia Moreno. N’espérant plus rien de cet énergumène, Florès passa le Càrchi, le 22 novembre, avec six mille hommes 1 .
Nous avons rendu compte de cette négociation, afin de montrer par la suite des faits la longue patience de Garcia Moreno, les provocations dix fois répétées de Mosquera, et l’impossibilité de supporter plus longtemps ses insultes, sans abdiquer tout sentiment d’honneur. Comme le disait plus tard Garcia Moreno, l’Equateur « ne déclara pas la guerre, mais l’accepta forcément, car l’ennemi ne lui laissait pas le choix entre la paix et la guerre, mais simplement l’alternative d’ouvrir le feu ou d’attendre qu’il commençât. » Malgré tout, bien que le président crût préférable de prendre l’initiative avant que l’ennemi eût accumulé ses forces, il laissa au général en chef 2 la faculté d’avancer ou de temporiser selon qu’il le trouverait avantageux pour le triomphe de ses armes. En passant la frontière, Florès put écrire à Mosquera sans blesser la vérité : « Nous avons franchi le Carchi, non pour vous faire la guerre, mais pour vous forcer à nous laisser la paix. »
Du reste, Florès n’entra en campagne qu’à son corps défendant, car il envisageait parfaitement les dangers de sa position. Sur les six mille hommes amenés de Tulcan, il ne lui en restait que cinq mille, tant les troupes, surtout celles du littoral, avaient souffert des fatigues du chemin et du changement de climat. 11 avait dû laisser à Guayaquil ses bataillons les mieux exercés, pour faire face aux anarchistes qui, sous la conduite d’Urbina et avec la connivence du Pérou, organisaient une invasion dans le port de Payta. La moitié de ses soldats voyaient le feu pour la première fois, et savaient à peine manier un fusil. Aussi se décida-t-il à fati-
1 Pour les documents cités dans ce chapitre, voir El National, 24 novembre 1863, article : Documentas.
2 Message de 1864.
guer l'ennemi par des combats partiels, voulant s’assurer une position avantageuse avant de livrer une bataille en règle.
Le dimanche, 22 novembre, après avoir lancé un manifeste aui habitants de Tuquerrès et de Pasto, Florès pénétra dans le cœur du pays, favorisé par les habitants dont un certain nombre s’incorporèrent à son armée. Ayant vainement tenté de l’arrêter, Mosquera s’établit le 4 décembre à Gumbal pendant que les divisions équatoriennes, à un mille de distance, campaient dans les environs de Cuaspud. En même temps, six cents hommes, au commandement du colonel Eraro, s'emparaient de Pasto après un combat terrible contre la garnison.
Coupé de ses communications avec le chef-lieu de la province, Mosquera comprit que sa position devenait difficile, et que, pour vaincre, il lui fallait user de ruse. Le S au soir, Florès apprit par ses espions les dispositions que prenait Masquera pour lui livrer bataille le lendemain. 11 passa la nuit à organiser ses troupes et à combiner ses mouvements, lorsque le matin, en prenant ses positions, il reconnut que -son adversaire, ayant subitement changé de front, se dirigeait de Cumbal vers le Carchi, comme s’il voulait faire diversion et se jeter dans l’Equateur. Ses espions, vendus à l’ennemi, Payaient trompé. Obligé d’improviser subitement un nouveau plan de bataille, il lança le gros de son armée sur l'arrière garde de l’ennemi, pendant que plusieurs bataillons, gagnant les hauteurs de Cuaspud, menaçaient son centre. Une fois qu’il le vit engagé sur ce terrain semé d’obstacles qui paralysaient l’élan des cavaliers, Mosquera commanda aux siens de faire front à l’ennemi, de se déployer en tirailleurs et d’enlever aux équatoriens la menaçante position de Cuaspud. Mais ce fut en vain : ceux-ci repoussèrent ses guérillas avec une telle impétuosité qu 'après plusieurs charges inutiles, les grenadins décimés prirent la fuite, et déjà les clairons sonnaient la victoire, lorsque plusieurs bataillons de la seconde division, au lieu d’appuyer les vainqueurs, jetèrent leurs armes par suite de je ne sais quelle panique, se mirent à fuir en criant : Sauve qui peut! et répandirent la terreur dans tous les rangs de l’armée. En vain exécula-t-on plusieurs charges de cavalerie, en vain
plusieurs chefs firent-ils des efforts inouïs pour empêchorladébandade, la déroute fut complète. Reprenant l’offensive, Mosquera porta tous ses efforts sur les bataillons qui lui avaient infligé un échec en apparence décisif, et finit par rester maître du terrain. Cinq cents hommes restèrent sur le charaj de bataille de Cuaspud, les deux tiers du côté de Mosquera.
Vainqueur d’abord, Florès dut se retirer vaincu et blessé. Avec sa jactance accoutumée, Mosquera chanta victoire; mais c'ùte victoire, il la dut moins à sa valeur qu’à des causes très peu honorables pour un chef d’armée : la trahison des espions de Florès, que Mosquera reconnut comme siens, et l’ignoble lâcheté d’un corps qui se débanda en jetant ses armes quand déjà le gros de l’ennemi prenait la fuite. Or comment expliquer cette lâche désertion d’un corps d’armée sinon par la trahison des chefs, complices d’Urbina et vendus comme lui à Mosquera? Les lettres d’Urbina prouvent qu’il entretenait des intelligences avec certains chefs de l’armée. L’un d’eux qui déclarait « ne pouvoir commander contre Mosquera l’ami d’Urbina », reçut un commandement et donna, dit-on le signal de la débandade. On sut plus tard qu’un autre avait proposé à ses troupes de passer à l’ennemi ou de faire une révolution '. On comprend maintenant pourquoi Mosquera se disait assuré de vaincre Florès, mais on comprend moins qu’il ait eu l’imprudence de célébrer une victoire achetée par le crime et la trahison.
La nouvelle de la défaite de Cuaspud répandit la consternation dans tout l’Equateur. L’armée battue, en grande partie prisonnière, comment s’opposer à la marche du vainqueur? Mosquera, maître du pays, c’était l’incorporation à la Colombie, la persécution de l’Église, un joug plus pesant et plus odieux que celui d’Urbina lui-mème, Garcia Moreno le comprenait mieux que tout autre; aussi résolut-il de vaincre ou de mourir. 11 n’eut du reste qu’à parler pour faire passer cette résolution dans le cœur de son peuple; le 8 décembre, en apprenant la déroute de son armée, il lança cette proclamation où son âme résignée, mais non brisée, se montra dans toute sonénergie.
1 El general Urbina y sus proyectos contra el pais, page 49.
« Compatriotes, il a plu à Dieu de nous éprouver : nous n’avons qu’à adorer ses insondables desseins. Deux officiers, arrivés à Ibarra, ont rapporté que notre armée vient d’être battue à Cuaspud. Bien que nous ignorions encore les détails du combat, la défaite n’est pas douteuse.
« Equatoriens, aujourd’hui plus que jamais, il faut de grands efforts pour sauver la religion et la patrie; aujourd’hui plus que jamais, il faut opposer à notre injuste agresseur la barrière du courage héroïque, et d’une invincible constance.
« Aux armes donc, fils de l’Equateur! Volez à la frontière pour combler les vides de l’armée. Implorons tous ensemble la clémence du Très-Haut, et, forts de son appui, nous obtiendrons la victoire ou la paix. »
D’un bout de l’Equateur à l’autre on lui répondit en courant aux armes. « Non, s’écrièrent les jeunes gens de Quito, nous ne souffrirons pas qu’une poignée de sauvages vienne souiller notre sol et nos temples ; nous n’attendrons pas, les bras croisés, que le barbare Mosquera, les mains teintes du sang de nos frères, vienne briser nos saintes images, fermer nos églises, exiler nos prêtres. Nous montrerons que nous savons combattre pour la religion du Christ et pour notre nationalité, double et précieux héritage que nous laisserons, coûte que coûte, à ceux qui viendront après nous. »
D’autres s’enrôlaient avec la sombre énergie du désespoir : « Attila, disaient-ils, ne forcera pas la porte de notre patrie. Courons à la frontière pour venger le sang de nos braves et la gloire de nos armes. Marchons à la défense du pays, de la foi, de l’honneur de nos femmes, de notre nationalité. Nous succomberons tous au milieu de nos cités en cendres et de nos propriétés en ruines, plutôt que d’ouvrir nos portes à ces criminels et féroces ennemis de notre Dieu ’. »
Garcia'Moreno avait raison de s’appuyer sur ce peuple profondément chrétien. A quel degré de noblesse ne l'eût-il pas élevé si les fausses visées du catholicisme libéral n’eussent constamment entravé ses efforts ! Il organisa une nouvelle armée : trois mille homme à Ibarra composaient l’avant-
• Voir El Correo del Ecuador, 29 décembre 1869.
garde; deux mille à Guayaquil, plusieurs bataillons à Quito, renforcés de ceux qui accouraient de Loja, de Cuenca, de Riobamba et des autres villes, formaient un nouveau contingent de cinq à six mille hommes, sans compter les six cents qui occupaient Pasto, au cœur du pays ennemi.
A la vue de ce soulèvement en masse, Mosquera perdit sa fierté. Au moment d’envahir l’Équateur, il se voyait campé entre deux armées, dont l’une, maîtresse de Pasto, pouvait révolutionner derrière lui la province éminemment catholique du Caupa, et l’autre s’apprêtait à lui barrer le passage, avec le concours de tout un peuple décidé à mourir plutôt que de se rendre. Au lieu de marcher sur Quito pour y dicter ses ukases, comme il l’avait annoncé dans son mensonger et fastueux récit des évènements de Cuaspud, il proposa au général Florès, alors investi de pleins pouvoirs, un armistice de quelques jours pour traiter des conditions de la paix. Florès ayant accepté, pourvu que ces conditions fussent honorables pour l’Équateur, Mosquera l’amusa plusieurs jours encore avec cette espérance d’une suspension d’armes, pénétra dans l’intérieur du pays, et finalement, le 25 décembre, exigea la remise d’Ibarra sous promesse de signer dans cette ville un traité d’alliance. Sans soupçonner le nouveau piège qu’on lui tendait, Florès conclut un armistice jusqu’au 1 er janvier, et vint camper à Otavalo pendant que Mosquera prenait avec ses troupes possession d’Ibarra.
Or, à l’heure où il signait cet armistice, ce fourbe émérite, d’accord avec les frères et amis, travaillait à révolutionner la province dans laquelle il avait pénétré par ses machinations frauduleuses. En correspondance suivie avec Urbina, il savait parfaitement qu’une conspiration, ourdie par les principaux complices de ce traître, attendait pour éclater le jour de l’invasion. De fait, le 28 décembre, un groupe d’urbinistes, ayant à leur tête Espinel, Endara, Carthagena, Velez, Molineros, et autres révolutionnaires du même acabit, rédigèrent contre Garcia Moreno un pronunciamento en règle, dont les considérants étaient empruntés à l’insultant manifeste deMosquera. Ils déclaraient le gouvernement déchu, Urbina chef suprême, et s'appuyaient pour faire triompher leur cause, sur « l’épée victorieuse du vaillant Mosquera, le plus illustre des fils de
Bolivar '. » Heureusement, dans toutes les localités où ils se présentèrent, le peuple, fidèle à son chef, les reçut avec indignation. A Quinche, poursuivis comme des criminels, ils n’eurent que le temps de s’enfuir pourne pas être massacrés. Enfin, chassés de partout, réduits à se cacher, ils tombèrent dans les mains du gouvernement qui les livra aux juges.
Déçu de ce côté, le libérateur Mosquera prit son parti en brave. Le 30 décembre, il signa sans conditions à Pinsaqui un traité qui stipula le rétablissement delà paix et de l’amitié entre les deux pays. Accouru au Garchi, « avec sa vieille garde, victorieuse en mille combats, » pour délivrer l’Equateur de « l’oppression théocratique », l’excommunié s’en retourna commeil était venu, laissant à Cuaspud trois ou quatre cents cadavres. Le vieux loup n’avait plus l’envie de courir de nouvelles aventures, car il écrivit trois jours après à son estimable ami, le traître Urbina,une lettre de véritable agneau:
« Au début des hostilités, je vous pressai de venir à mon quartier général pour combattre en qualité de chef du parti libéral de l’Équateur avec vos frères les libéraux de Colombie. Mais les circonstances sont bien changées, et j’ai le devoir de vous en avertir. Après la bataille de Cuaspud, nous avons conclu une paix honorable pour les deux peuples, qui ne me permet plus de continuer les hostilités contre l’Équateur. En ma qualité d’ami, de républicain, et même d’Américain, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de vous réconcilier avec vos ennemis. Tant que dureront nos divisions, les républiques américaines ne feront aucun progrès et finiront par succomber sous les périls qui les menacent. Mettons un terme à des calamités qui durent depuis un demi-siècle. Ne voyez du reste dans 'mes paroles qu’une nouvelle preuve de mon amitié pour vous. »
Urbina y vit, au contraire, une amère raillerie, d’autant plus que le fourbe avait expédié des copies de sa lettre à divers personnages de Quito, entre autres à Garcia Moreno comme un témoignage authentique de ses bonnes intentions. Furieux de cette volte-face, à laquelle il était loin de s’attendre, Urbina répondit à son ami Mosquera « que ses manifestes contre
4 El Correo del. Ecuador, 23 mars 1864.
Garcia Moreno ne faisaient point pressentir le traité de Pinoaqui ; que, sans doute, avant de signer un pacte d’alliance avec l’homme « du protectorat français » et de « l’oppression théocratique », il avait des preuves de son repentir et de sa conversion, mais que pour lui, doutant à bon droit de cette conversion, il ne se réconcilierait jamais, en dépit des bons conseils de Mosquera, avec le tyran de sa patrie, et l’ennemi de l’Amérique 1 !» En cela du moins il tint parole.
Quant à Mosquera, laissant en paix l’Équateur, il continua d’emprisonner et de fusiller ses adversaires jusqu’au jour où les malheureux Colombiens, poussés à bout, le condamnèrent à l’exil. Naturellement il se dirigea vers Lima où l’attendait son ami Urbina. A peine réunis, . ces deux conspirateurs émérites s’obligèrent par un traité en forme à renverser le gouvernement de l’Équateur pour soumettre ce pays au joug de la Révolution. Ce pacte secret, dont la presse colombienne révéla cependant l’existence, tomba dans les mains de Garcia Moreno par un hasard que Mosquera ne pouvait soupçonner. Aussi quand il lui fut permis de rentrer en Colombie, ne craignit-il pas de demander au président dont il avait juré la ruine si, le cas échéant, il l'autoriserait à s’arrêter quelques jours dans la bonne ville de Guayaquil. Il reçut de Garcia Moreno cette réponse d’un laconisme très expressif : « Si vous mettez le pied sur un point quelconque du territoire de l’Équateur et qu’on puisse vous y saisir, je ne répond point des conséquences. » Mosquera comprit qu’il y allait de sa tête, et gagna le Cauca par un autre chemin.
i Lettre d’Urbina à Mosquera, 16 Janvier 1864-