CHAPITRE XVI H
DK CONTRE TOUS.
Au commencement de 1864, sous la pression des rudes épreuves par lesquelles il venait de passer, Garcia Moreno se demanda s’il lui était humainement possible, de continuer la lutte contre toutes les forces révolutionnaires de l’intérieur et de l’étranger. Libéraux et radicaux s’obstineraient à détruire le concordat ; les francs-maçons de la Colombie s’uniraient à ceux du Pérou pour fraterniser avec Urbina et organiser de nouvelles invasions : comment maîtriser cette meute furieuse avec une armée trop souvent commandée par des traîtres, et une constitution assez inepte pour forcer le pouvoir à se croiser les bras devant l’anarchie? Impuissant à prévenir les crimes, il ne pouvait pas même compter sur la justice pour les réprimer. On se rappelle que les conjurés de Quinche, Espinel, Endara, Velez, Carthagena et consorts avaient été déférés à la cour suprême. Nul doute sur la culpabilité des accusés : leur pronunciamento déclarait le gouvernement déchu et invoquait pour l’abattre le secours de Mosquera, dont les troupes avaient déjà passé la frontière ; les prévenus avaient enrôlé des paysans pour combattre sous le drapeau de Mosquera l’armée riationale : crime de trahison prévu par tous les codes. Or la cour suprême déclara qu’une conspiration à main armée, en présence de l’ennemi et avec le concours de l’ennemi, ne constituait pas un acte de trahison, mais une simple tentative de rébellion non suivie d’effet, et par conséquent non punissable. Evidemment, avec de pareils juges, le pouvoir tombait, pieds et poings liés, aux mains de la Révolution.
Aussi indigné que découragé, se voyant dans l’alternative
fatale de laisser sombrer l’État ou de violer la loi, Garcia Moreno envoya sa démission au congrès, dont les sessions venaient de s’ouvrir.
« Avant toute autre délibération, disait-il, veuillez me décharger du pouvoir qui m’a été confié. Déjà dans la législature précédente, j’avais le dessein de céder à un citoyen plus digne, la noble mais ingrate tâche de gouverner un pays où le bien est si difficile à faire : le patriotisme et l’honneur me firent un devoir de rester au poste, alors menacé par l’ennemi ; aujourd’hui que la paix est solidement rétablie, vous ne devez ni ne pouvez m’empêcher de chercher un peu de repos dans le calme de la vie privée. Si dans l’exercice du pouvoir j’ai commis des fautes, vous me donnerez des juges; si vous estimez que je n’ai rien négligé pour développer la prospérité de la République, il me restera la satisfaction d’avoir accompli mon devoir, la seule que j’ambitionne. Daigne le ciel accorder à ma patrie des jours heureux sous le gouvernement de mon successeur. >>
Ces nobles sentiments produisirent sur les membres de l’assemblée une émotion d’autant plus vive que leur opposition tracassière de 1863 avait surtout déterminé cette démission. Leurs préventions contre Garcia Moreno s’évanouirent devant sa retraite volontaire. Cet ambitieux, qu’on se figurait affamé de pouvoir, descendait bénévolement du fauteuil; ce despote, peu soucieux des lois, venait de remettre les facultés extraordinaires dont on l’avait investi pendant la guerre, sans avoir exilé un individu ni arraché une piastre au plus faible de ses subordonnés. Après la guerre, au lieu d’entretenir une armée de prétoriens pour terrifier le pays, il n’avait gardé qu’un millier d’hommes, le strict nécessaire pour maintenir l’ordre. Sans doute, il refusait de sanctionner les réformes concordataires, mais ces réformes n’étaient-elles pas entachées de violence et d’exagération? D’ailleurs, si cet homme de fer se retirait, qui donc serait assez fort pour empêcher le retour des radicaux ? Sous l’empire de ces considérations, les membres du congrès refusèrent d’accepter la démission du président. Ils s’unirent au peuple pour le forcer à garder le pouvoir jusqu’à l’expiration de son mandat, et scellèrent la réconciliation en votant le retrait des décrets de 1863 ainsi que les
divers projets de lois présentés dans le message. Bon gré, mal gré, l’Equateur ne pouvait se passer de Garcia Moreno.
Le dénouement inattendu de cette longue lutte entre les pouvoirs publics exaspéra le parti révolutionnaire. Lâché par le champion de la Colombie, privé de la coopération active du parlement, il ne lui restait pour abattre le président que le poignard du sicaire. Ce moyen ne répugnait nullement aux traditions de la secte, surtout qu’Urbina et ses complices n’avaient point à redouter les suites d’un assassinat. En cas de réussite, on les porterait en triomphe ; en cas d’insuccès, la cour suprême de Quito réduirait l’affaire à « une simple tentative de rébellion non suivie d’effet. » Us combinèrent donc un plan d’action qui devait mettre en mouvement toutes leurs forces et enlacer le président dans les mailles d’un immense filet. Du Pérou, devenu leur arsenal et leur boulevard, ils lanceraient des vaisseaux sur Guayaquil ou d’autres points de la côte, pendant que des bandes organisées par leurs soins envahiraient l'Equateur du côté de la Nouvelle-Grenade. Dans la bagarre, leurs complices de l’intérieur se déferaient de Garcia Moreno par ruse ou violence, et les populations soulevées acclameraient le libérateur Urbina. Les conjurés croyaient pouvoir compter sur plusieurs officiers de l’armée, en particulier sur le général Thomas Maldonado, depuis longtemps ennemi personnel du président.
Très brave sur un champ de bataille, Maldonado n’avait ni assez de tête ni assez de cœur pour immoler au devoir sa folle et rancuneuse vanité. S’estimant le premier personnage de la République, il en voulait à Garcia Moreno, non seulement de l’éclipser, mais de ne pas reconnaître suffisamment ses mérites et ses services. Son ressentiment, ou plutôt sa haine, lui faisait un besoin de s’unir aux ennemis les plus décriés du président. On l’accusa même d’avoir tramé une espèce de conspiration militaire sur le champ de bataille de Cuaspud. Malgré les ordres de Florès, il aurait entraîné ses divisions d’avant-garde à quatre lieues du gros de l’armée, invectivé comme un furieux contre le tyran, et peut-être insurgé ses troupes, si ses soldats scandalisés ne lui eussent représenté qu’un patriote et un homme de guerre ne devait pas choisir un pareil moment pour censurer le chef de l'État. Tout ré-
cemment encore l’orgueilleux Maldonado, soutenu par les oÿganes du radicalisme, avait brigué la vice-présidence contre le ministre Carvajal et n’avait obtenu qu’une quarantaine de voix dans la circonscription de Quito. Urbina escomptait avec raison la colère et le dépit de cet outrecuidant personnage. D’après certains renseignements particuliers, le président se convainquit bientôt que Maldonado intriguait près des officiers de la garnison. Il lui reprocha cette déloyauté, et comme le général voulait se défendre : « Je ne veux rien Savoir de plus, lui dit Garcia Moreno ; je vous pardonne, mais si jamais je vous reprends à conspirer, tout général que vous êtes, je vous ferai fusiller sur la place.de Quito. »
Or, le 23 juin, moins de trois mois après cet acte de généreuse clémence, Maldonado complotait avec ses complices un assassinat en règle contre la personne du président. Leur plan, très habilement combiné, consistait à s’emparer de la caserne d’artillerie, où l’on avait incarcéré des bandits amenés de Guayaquil. Ces hommes de sang, délivrés et soudoyés par Maldonado, auraient profité de l’obscurité de la nuit pour assassiner leur implacable ennemi et les principaux personnages de la capitale dévoués à sa politique. Un ancien urbiniste, Jaramillo, aide de camp de Garcia Moreno, s’était engagé à livrer son maître. Le meurtre accompli, Urbina, ou peut-être Maldonado, proclamé chef suprême, la révolution se propageait comme traînée de poudre, grâce à l’action combinée des radicaux disséminés dans les grands centres, et des réfugiés déjà embarqués sur les vaisseaux du Pérou pour envahir les provinces maritimes.
Cette fois Maldonado n’avait rien épargné pour assurer le succès. Les conjurés connaissaient parfaitement leurs rôles. On avait corrompu l’officier de garde qui devait livrer la caserne. Afin de dérouter les soupçons, Maldonado avait quitté la capitale quelques jours auparavant pour se confiner dans sa maison de Latacunga. Mais toutes les précautions deviennent inutiles quand Dieu n’est pas du complot.
Le jour de l’exécution, quelques heures avant de se rendre à la caserne, les conjurés se réunirent dans une maison voisine pour concerter les dernières mesures à prendre. A ce moment-là même, un de leurs amis, qu’une imprudente con-
fidence avait mis au courant du fatal secret, vaincu par ses remords, révélait au président tous les détails de la conspiration. Sans perdre un instant, Garcia Moreno vole à la caserne et fait comparaître l’officier de garde : « Je vous donne cinq minutes, lui dit-il, pour me révéler les noms de vos complices et me fournir les preuves écrites de la conjuration qui doit éclater cette nuit ; sinon vous serez fusillé comme un traître. » Se voyant découvert, le malheureux officier se mit à trembler, désigna ses complices, livra les papiers dont il était dépositaire, et indiqua la maison où les assassins se trouvaient rassemblés. Pour s’en débarrasser d’une manière expéditive, Garcia Moreno n’avait qu’à les attendre et les recevoir à coups de fusils ; mais, pour ne pas donner aux révolutionnaires le prétexte de transformer en guet-apens un acte de justice, il préféra saisir les. coupables dans leur repaire et les jeter en prison. Malheureusement l’arrestation eut lieu avant l'arrivée de Maldonado qui, au premier bruit de ce dénouement inattendu, disparut de la capitale et s’enfuit dans • les bois.
A la lumière de ces sinistres éclairs, Garcia Moreno comprit mieux encore l'extrême danger de sa situation. La Révolution avait juré sa mort et ne désarmerait pas. Le pardon généreusement octroyé aux assassins n’avait fait qu’envenimer leur fureur. Il fallait les vaincre ou périr avec ce peuple qui le suppliait à genoux de ne pas l’abandonner. L’Hercule chrétien, seul contre tous, accepta le défi de la Révolution, et jura que, lui vivant, l'horrible mégère ne régnerait plus sur son pays.
Avant tout, il résolut de la terrifier par un acte de solennelle justice. Les sicaires avaient mis la main sur un général assez influent pour démoraliser l’armée, assez perverti pour conspirer contre sa patrie avec les radicaux du Pérou et de la Colombie, assez criminel pour se faire chef de brigands et d’assassins : cet homme, qui personnifiait les crimes et les espérances du parti, il fallait à toute force en faire un exemple.
« Que Maldonado se cache bien, dit-il un jour, car s’il tombe dans mes mains, je serai obligé d’étouffer la Révolution dans son sang. «Aussi s’inquiéta-t-il assez peu des autres conspirateurs du 23 juin. « Il n’est pas juste, dit-il, que ces misé-
râbles périssent, pendant que leur chef est en vie. » Il se contenta de les exiler au Brésil. Quant à Maldonado, le colonel Ignacio Vintimilla reçut l’ordre de battre tout le pays, vallées et montagnes, haciendas et forêts, pour découvrir son refuge. Les gouverneurs devaient lui prêter main-forte, surveiller leurs provinces et incarcérer ceux qui donneraient asile au coupable ou favoriseraient son évasion. Et toutefois le président désirait que le fugitif s’échappât pour n’avoir pas à remplir un terrible devoir.
De leur côté, les révolutionnaires n’épargnaient aucun effort pour sauver leur grand chef. Pendant deux mois que durèrent les perquisitions, le pays au comble de l’angoisse s’attendait chaque jour à une invasion que le libérateur Urbina préparait dans les ports du Pérou. « Urbina arrive avec quatre cents soldats, écrivait Garcia Moreno le 16 juillet. Vu sa couardise, s’il entreprend la lutte avec ce petit nombre d’hommes, c’est qu’il compte sur les traîtres de l’intérieur. Raison de plus pour nous débarrasser du traître Maldonado. Cela fait, nous tâcherons, avec l’aide de Dieu, de bien recevoir Urbina. »
A dater de ce moment, l’Equateur fut assailli de tous côtés par une vraie bande infernale. Le 21 juillet, une compagnie de pirates, équipés par Urbina aux frais du Pérou, se jetasur la province de Manabi pour l’insurger et la piller. Us mettaient tout à feu et à sang, quand le gouverneur Salazar,avec une troupe de braves, se porta à leur rencontre. Reçus d’abord par une vive fusillade, les soldats s’élancèrent sur les bandits, la baïonnette en avant, et en massacrèrent un bon nombre. Quelques-uns parvinrent à s’échapper, mais les chefs furent faits prisonniers et fusillés sans miséricorde. Dix jours après, le 27 juillet, la province d’Orient devenait le théâtre d’un autre mouvement insurrectionnel. Les complices de Maldonado, Lamotha, Jaramillo, Aguilar, Suarez et leurs compagnons, expédiés au Brésil, se révoltèrent contre leur escorte en traversant le Napo, s’emparèrent du gouverneur, et, après avoir saccagé les propriétés, torturé les jésuites, dépouillé les sauvages, prononcèrent la déchéance de « l’autocrate Garcia Moreno » pour acclamer, en qualité de chef suprême « le restaurateur de la patrie, l’illustre don José Maria Urbina ». En même temps, on apprenait que d’autres séides d’Ur-
bina enrôlaient des bandes de flibustiers dans les provinces méridionales de la Nouvelle-Grenade pour envahir le district d’Ibarra, avec la complicité des autorités colombiennes, notoirement dévouées à la Révolution. Enfin, le 24 août, après plusieurs mois de préparatifs, les vaisseaux d’Urbina, équipés par le Pérou, sortaient du petit port de Payta et débarquaient des centaines de soldats sur divers points de la côte, notamment à Machala et Santarosa.
Au milieu de l’horrible tempête, Garcia Moreno, impassible comme le roc battu par les flots, levait des troupes, organi-; sait la défense, donnait des ordres aux généraux, et de plus en plus se persuadait de la nécessité de terrifier les révolutionnaires de l’intérieur en frappant un grand coup, lorsque le 24 août, le jour même où les soldats d’Urbina mettaient le pied sur le sol équatorien, Maldonado fut découvert et arrêté dans une hacienda, près de Guayaquil. Sur l’ordre de Garcia Moreno, le colonel Vintimilla chargea de fers son prisonnier et l’emmena sous bonne escorte à Quito.
Il y eut un moment de stupeur dans le clan radical, mais la réflexion rendit l’espoir aux conjurés. D’après le droit en vigueur, de président n’avait que deux partis à prendre : condamner le coupable à la déportation, en vertu de ses pouvoirs extraordinaires, ou le livrer aux juges. La déportation n’était qu’une plaisanterie depuis que les complices de Maldonado, les Lamotha, les Jaramillo, avaient trouvé moyen d’insurger le Napo et de s’enfuir au Pérou ; on trouverait bien sur n’importe quelle route, un contingent de frères et amis pour terrasser les sbires et délivrer Maldonado. Quant aux juges, on ne redoutait guère leur verdict depuis l’affaire de Quinche. Le tribunal ne verrait dans le complot du 23 juiD qu’une tentative de rébellion non-punissable, et Maldonado porté en triomphe par les radicaux, livrerait le pays à l’envahisseur Urbina. C’était la mort de la nation.
Malheureusement pour les radicaux, Garcia Moreno n’acceptait pas qu’une nation doive se résigner à périr plutôt que de violer la légalité constitutionnelle, ni qu’un chef de gouvernement, à moins d’y être forcé, puisse sans crime obéir à la Révolution qui lui crie de se démettre ou de se soumettre. Il croyait, avec les vrais philosophes de tous les temps et de
tous les pays, que les lois éternelles l’emportent sur les fictions parlementaires, que les constitutions sont faites poui les peuples et non les peuples pour les constitutions, et que, par conséquent, si la loi constitutionnelle met une nation en danger de mort, le salut du peuple devient la loi suprême. « Quand la légalité suffit, disait-il avec Donoso Cortès, vive la légalité ; mais si la légalité est impuissante à sauver un peuple, vive la dictature. » Dans le cas présent, après avoir montré l’impasse où se trouvait acculé le pays, il dit aux conseillers qui l’entouraient : « Personne ne croira jamais que, pour sauver la constitution, ce morceau de papier qu’on déchire ici tous les quatre ans, je sois obligé de livrer la République à ses bourreaux. » Et de sa propre autorité, chargé par Dieu de pourvoir au salut du peuple dans un cas suprême, il décréta que le traître Maldonado serait fusillé le lendemain, 30 août, sur la place Saint-Dominique.
La veille de l’exécution, il descendit lui-même dans la prison pour annoncer au condamné qu’il allait mourir. Il s’efforça de lui faire comprendre l’atrocité de son crime, mais il trouva un homme dur et hautain, fier de ses forfaits parce qu’il se croyait sûr de l’impunité. « Maldonado, lui dit-il, ne comptez pas sur les juges prévaricateurs qui se font un jeu de perdre les sociétés en absolvant les plus grands criminels. Je vous ai dit un jour que si je vous reprenais à conspirer, vous seriez^ fusillé sur la place de Quito. Préparez-vous à paraître devant Dieu, car demain à pareille heure vous aurez cessé de vivre. » Maldonado connaissait l’implacable fermeté de son chef : il demanda un prêtre et mit ordre à sa conscience.
Le 30 août, avant l’exécution fixée à cinq heures, le colonel Dalgo reçut l’ordre d’échelonner les troupes de son bataillon sur tout le parcours que devait suivre le condamné pour se rendre de la prison au lieu de l’exécution. Quand on aperçut les sinistres préparatifs, la ville entière se leva sous une impression de surprise et d’épouvante. Le moment était d’autant plus critique que tous, citoyens et soldats, s’intéressaient vivement à Maldonado et à sa respectable famille. On espérait encore que le président, satisfait d’avoir terrifié les révolutionnaires par cet appareil lugubre, ferait grâce, au dernier moment. Déjà des députations se formaient pour inlercédei
en faveur du coupable, mais Garcia Moreno avait consigné sa porte. Un de ses amis ayant réussi à forcer le passage, il lui imposa silence et le fit garder à vue dans une salle du palais. La femme du général Maldonado, récemment arrivée de Latacunga, vint lui faire ses adieux, ce qui porta au comble l’émotion des assistants. Le mot de grâce volait de bouche en bouche. Des foules, accourant du palais, annonçaient que l’acte de clémence allait être signé, si bien qu’au milieu du tumulte le colonel Dalgo, inquiet et trouble, envoya son aide de camp à Garcia Moreno pour lui demander des ordres définitifs: « Dites-lui, s’écria le président, que si, à cinq heures, je n’entends pas les coups de fusil du peloton d’exécution, c’est lui qui sera fusillé. » Quelques instants après, Maldonado payait de sa vie son infâme trahison.
La foule revenait silencieuse et terrifiée quand on vit tout à coup Garcia Moreno sortir seul du palais, traverser avec un calme imperturbable militaires et civils, et se rendre hors de la ville pour inspecter certains travaux dont il s’occupait en ce moment. Le soir même, il rédigea et lança dans tout le pays cette proclamation laconique :
« Équatoriens, votre repos, vos biens, votre vie même, sont menacés depuis trop longtemps par des criminels que l’or du Pérou a corrompus, et dont notre législation assure l’impunité. L’invasion de Manabi, la révolution sanglante projetée au mois de juin, les brigandages du Napo, le soulèvement de Machala, les enrôlements de la Nouvelle- Grenade, les efforts tentés en ce moment pour insurger les paisibles populations de nos côtes, prouvent jusqu’à l’évidence que l’immoralité et l’impunité de quelques misérables mettent l’ordre public en danger.
« Dans cet épouvantable crise, le gouvernement doit opter entre deux partis extrêmes : laisser l’ordre public, vos intérêts les plus chers, vos lois, votre constitution, sombrer dans l’anarchie sous les coups de ces brigands, ou prendre sur lui la grave mais glorieuse responsabilité de comprimer leurs fureurs par des moyens sévères mais justes, terribles mais nécessaires. Je serais indigne de la confiance dont vous m’avez honoré si j’hésitais un instant à encourir n’importe quelle responsabilité pour sauver la patrie.
« Aussi, qu’on le sache bien, ceux que l’or aura corrompus tomberont sous le plomb vengeur ; au crime succédera le châtiment, et, je l’espère, aux périls qui nous menacent, la paix, objet de vos désirs. S’il faut sacrifier ma vie pour obtenir ce résultat, je l’immolerai de bon cœur à votre repos et à votre félicité. »
C’était la justification de l’exécution qui venait d’avoir lieu et l’annonce des sévérités du lendemain. Naturellement les révolutionnaires crièrent à la tyrannie, à la cruauté, à l’arbitraire. Pour les confondre, il leur remit sous les yeux les principes proclamés autrefois paria Democracia, journal du président Urbina, rédigé par son ministre Espinel : « La générosité et la clémence envers les ennemis de la patrie, disaient alors ces bons radicaux, sont des vertus mal entendues. La compassion envers des individus doit fléchir devant la justice, quand le salut du peuple l’exige. Si la société peut faire disparaître un coupable pour un délit de droit commun, à plus forte raison des criminels qui conspirent sa ruine. Les grands malfaiteurs doivent subir dès ce bas monde le châtiment de leurs forfaits : ainsi l’exige la justice, ainsi le réclame la vindicte publique. » Au congrès de 1865, comme dans la proclamation que nous venons de citer, Garcia Moreno n’a pas invoqué d’autre principe pour justifier sa conduite : « Placé dans l’alternative ou de livrer ma patrie aux mains d’insignes malfaiteurs ou la sauver en les exterminant sur Péchafaud, je ne pouvais ni ne devais hésiter *. »
Délivré de Maldonado, le président tourna ses armes contre Urbina. Celui-ci, à la tête de cinq ou six cents bandits, occupait la ville de Machala. Avec ses trois grands capitaines Roblez, Franco et Léon, il se croyait sûr d’allumer l’incendie sur tous les points de. la côte, et de propager la révolution, de cités en cités, jusqu’à la capitale. Dans une proclamation emphatique, il s’annonçait « comme un libérateur député par le continent américain pour abattre l’allié de l’Espagne et affranchir le peuple du concordat et des institutions monarchiques. Sa politique, à lui, serait toujours subordonnée aux vrais intérêts de son pays et de l’Amérique. Appelé par
1 Message de 1863.
la grande majorité de la nation, il se présentait sans crainte, persuadé que son retour comblerait les vœux de tous les patriotes, » Il ne s’en aperçut guère à Machala, car, en voyant ses bandes indisciplinées faire main-basse sur tous les objets à leur convenance, piller les caisses publiques et traiter les gens comme des bêtes de somme, les habitants épouvantés disparurent les uns après les autres. Il ne resta, pour signer son pronunciamento que les repris de justice et quelques malheureux terrorisés ou raccolés à prix d’argent.
Déjà cet accueil peu rassurant, joint à l’exécution de Maldonado, lui donnait à réfléchir, lorsqu’un décret de Garcia Moreno, qui le mettait hors la loi, ainsi que ses complices, abattit complètement son courage. « L’Équateur, disait le président, n’est en guerre avec personne, ni à l’intérieur ni à l’extérieur, par conséquent, Urbina et ses bandits, arrivés de l’étranger pour révolutionner et saccager le pays, doivent être considérés comme des corsaires et traiter en corsaires. Les autorités leur appliqueront la loi, non des beLigérants, mais des incendiaires et des assassins. » Des batai lions, expédiés de Guayaquil sur Machala, avaient ordre de s emparer par tous les moyens possibles du traître Urbina, afin de lui faire expier sur l’échafaud la longue série de ses forfaits.
Toujours prudent, au lieu d’attendre les troupes de Guayaquil, le « libérateur » déménagea au plus vite avec trois cents hommes, sous prétexte d’insurger la province de Loja, mais en réalité pour gagner sans courir aucun risque la frontière du Pérou. Son ami Roblez disparut avec lui sous couleur d’aller à Payta chercher des renforts. Franco et Léon, restés seuls pour soutenir le choc des troupes équatoriennes, furent battus piteusement à Santarosa, le 17 septembre, et s’enfuirent avec les débris de leur bande jusqu’à Zapotillo, où le brave Urbina avait établi son camp et imposait son pronunciamento aux populations éperdues. Quand, un mois après, le général Gonzalez et le colonel Vintimilla, entièrement maîtres de la côte, arrivèrent à Zapotillo avec infanterie et cavalerie pour en déloger les envahisseurs, on leur apprit que ces foudres de guerre, tremblant à leur approche, avaient passé la frontière et se trouvaient en sûreté chez leurs bons amis du Pérou.
Ainsi avorta cette expédition, préparée depuis six mois par la révolution cosmopolite pour renverser son mortel ennemi. Les urbinistes, unis aux assassins de l’intérieur, appuyés par deux gouvernements, avaient échoué contre l’énergie d’un seul homme. La campagne terminée, Garcia Moreno parcourut les provinces envahies, visita Guayaquil, Machala, Santarosa, Loja, Cuenca, et distribua des récompenses à ceux qui avaient vaillamment combattu. Il félicita les populations de leur courageuse fidélité, fit grâce aux malheureux qui s’étaient laissé corrompre par frayeur ou par surprise, mais se montra inexorable envers les soutiens et complices d’Urbina. Dans la prison de Cuenca se trouvait un chef d’insurgés nommé Campoverde. Cet audacieux bandit n’avait pas craint de soulever le petit bourg de Canar en faveur d’Urbina et d’attaquer, à la tête de trois cents hommes, la ville de Cuenca qu’il savait totalement dépourvue de garnison. Mais les habitants, propriétaires, commerçants, étudiants, s’étaient défendus avec tant de courage, qu’après une demi-heure d’un combat sanglant, Campoverde avait dû rendre les armes et se constituer prisonnier. Condamné à mort par un conseil de guerre, il devait subir sa peine le jour même où Garcia Moreno fit son entrée à Cuenca. On profita de cettë circonstance pour solliciter la grâce du coupable. « Si vous invoquez la justice, répondit l’inflexible Garcia Moreno, montrez que cet homme n’est pas coupable ; si c’est la charité, ayez pitié des innocents que vous allez faire périr, car, si j’épargne ce criminel, demain le sang coulera dans quelque nouvelle révolution. » Campoverde fut exécuté.
Ainsi se termina cette lutte de quatre années, soutenue par un seul homme contre les révolutionnaires de son pays, deux armées étrangères unies pour les appuyer, et l’Amérique entière prête à les acclamer. Le Concordat était implanté et la réforme sociale en voie d’exécution malgré l’opposition du congrès, la trahison de Maldonado et d’Orbina, les fureurs de Castilla et de Mosquera ; il ne restait à la Révolution d’autre ressource que de déplacer, à l’expiration de son mandat, le colosse qu’elle n’avait pu abattre.