PREMIÈRES ANNÉES
Quand le voyageur a traversé l’Atlantique, franchi l’isthme de Panama, et fait sur le grand océan un nouveau trajet de deux cent cinquante lieues, il arrive enfin à Guayaquil, le port principal de la République de l’Equateur. C’est dans cette ville, le 24 décembre 1821, que naquit don Gabriel Garcia Moreno, le héros dont nous écrivons l’histoire.
Il appartenait à une famille ancienne aussi distinguée par sa noblesse que par ses mérites. Son père, don Gabriel Garcia Gomez, natif de Villaverde, dans la vieille Castille, avait fait de brillantes études à Cadix; grâce à l’influence d’un oncle, autrefois secrétaire du roi Charles IV, il pouvait même aspirer aux honneurs, lorsque, vers la fin de 1793, il lui prit fantaisie de s’expatrier pour chercher fortune en Amérique. Depuis la conquête du Nouveau-Monde et la fondation trois fois séculaire de leurs riches et brillantes colonies, les Espagnols considéraient l'Amérique comme une seconde patrie. Garcia Gomez embarqua donc sur la frégate Notre-Dame des Neiges une importante cargaison dont il était propriétaire, et vint s’établir à Guayaquil, où bientôt il épousa la senora Mercédès Moreno.
Dona Mercédès était fille de don Manuel Ignacio Moreno, chevalier de l’Ordre de Charles III et ministre inamovible de la municipalité de Guayaquil. Elle eut dans sa parenté deux hommes qui illustrèrent l'Église et l’État, son onclè,
don José Ignacio Moreno, archidiacre de Lima, auteur très estimé des Lettres Péruviennes, ainsi que d'un essai sur la Suprématie du Pape, et son frère, don Michel Ignacio Moreno, promu par le roi d’Espagne à l’Audience de Guatemala. Ce dernier fut le père du cardinal Moreno, naguère archevêque de Tolède.
Les deux époux étaient dignes de leurs ancêtres par de rares qualités personnelles et surtout par leur invincible attachement à la religion catholique. Quand, au commencement de ce siècle, éclata la révolte de l’Amérique contre la mère-patrie, Garcia Gomez resta fidèle à l’Espagne. Homme de foi, serviteur dévoué de l’Église, il professait un souverain mépris pour ces faux indépendants qui visaient à s’affranchir, non seulement de l’Espagne, mais des habitudes religieuses dont elle avait pénétré ses colonies. D’un caractère doux et aimable, il savait au besoin montrer une intrépidité que tous admiraient. Pendant que les révolutionnaires criblaient de balles les maisons de son quartier, on le voyait paraître à son balcon avec un calme imperturbable. En témoignage de leur estime, ses concitoyens le nommèrent procureur municipal. La senora Mercédès, son épouse, se signalait jîar la supériorité de son esprit, sa solide piété, la dignité de son caractère, et je dirai presque l’austérité de sa conduite. Aussi ardente royaliste que son mari, elle refusa jusqu’à la fin de sa vie d’illuminer et de pavoiser sa maison le jour de la fête de l’Indépendance, aimant mieux payer l’amende imposée aux contrevenants que de paraître se réjouir au souvenir d’une révolution.
Dieu récompensa les vertus de ces généreux chrétiens par une magnifique couronne d’enfants qui tous firent leur consolation et dont le plus jeune sera éternellement leur gloire. L’aîné se consacra au service des autels. Le second, bien que laïque, fit une étude approfondie de la liturgie catholique. Le troisième, don Pedro Pablo Garcia Moreno, un des grands propriétaires de l’Équateur, aida son jeune frère, devenu président de la République, à réaliser ses grandes entreprises. Plus tard, témoin de l’ingratitude de ses concitoyens, il lui disait souvent : « Retire-toi n’importe où hors de l’Equateur, et puise dans ma bourse autant que tu
voudras. » Mais don Gabriel répondait invariablement : « Dieu ne m’a pas créé pour faire le bien n'importe où, mais à l’Equateur. » Le quatrième tut Michel Garcia Moreno, que le président préposa plus tard à l’administration des salines de l’Etat. Homme intègre et habile, au lieu de profiter de sa position pour s’enrichir, il ne voulait pas même s’attribuer, comme ses prédécesseurs, les déchets que la loi lui accordait. Don Gabriel avait aussi trois sœurs, Rosario, Mercédès et Carmen. Toutes trois ont été la joie et l’ornement de leur famille, l’honneur de la Vierge bénie dont elles portaient les noms ; toutes treis n’ont quitté la terre qu’après l’avoir édifiée par une vie sainte et irréprochable.
Gabriel Garcia Moreno fut le dernier rejeton de cetté nombreuse et intéressante famille, au sein de laquelle il puisa ces sentiments de foi vive, d’honneur chevaleresque, et surtout cette noble passion du devoir qui caractérisent sa vie entière. Du reste, pour mieux tremper son âme et la préparer au rôle exceptionnel qu’il lui destinait, Dieu prit soin d’ajouter aux enseignements de la famille les rudes leçons de l’adversité.
Par suite des révolutions incessantes qui bouleversaient l’Amérique, don Garcia Gomez essuya de grands revers de fortune. D’opulente qu’elle était, sa famille tomba dans la médiocrité puis dans la gêne, et bientôt dans un dénùment d’autant plus pénible qu’il se dissimulait à tous les yeux. Les deux époux en souffrirent surtout pour le petit Gabriel. Leurs aînés avaient terminé leur éducation, ils pouvaient prendre leur vol et se frayer un chemin dans le monde ; mais qui s’occuperait du pauvre déshérité ?
Dana Mercédès comprit la tâche que les circonstances lui donnaient à remplir. Elle se chargea de former l’esprit et le cœur de l’enfant, comptant sur Dieu pour son avenir. Entouré des soins les plus tendres, il s’habitua, sous la direction de cette bonne mère, à vivre dans la piété, l’amour du devoir et de la régularité, surtout à ne jamais se plaindre des peines de la vie. Dona Mercédès se fit de pius son institutrice assidue, et l’enfant profita si bien qu’à sept ans il savait parfaitement lire et écrire. Son intelligence trop précoce se développa aux dépens de ses forces physiques ; il devint
chétif et maladif, ce qui redoubla encore les sollicitudes maternelles. Le petit Gabriel, dont le cœur s’épanouissait au contact de cette noble femme, comprenait tous les sacrifices qu’elle s’imposait pour lui. Il aimait sa mère avec passion, et jamais il n’oublia l’admirable dévouement dont elle lui donna tant de preuves pendant cette période de sa vie. Plus tard en parlant de Guayaquil, la cité par excellence des révolutions et des pronunciamentos, il disait agréablement : « Je n’y connais que déux bonnes choses : ma mère et., la banane ! »
Chose étrange ! l’homme qui plus tard étonna le monde par son audace, se montra dans son enfance timide et craintif à l’excès. Les ténèbres, les tempêtes, les morts surtout lui causaient de mortelles frayeurs, à tel point que son père, vrai chevalier sans peur, crut devoir employer, les moyens les plus énergiques pour le guérir d’une pusillanimité qui l’inquiétait à bon droit. Un jour que l’ouragan ébranlait les maisons de la ville, il enferma dans un balcon l’enfant affolé, et le laissa seul s’accoutumer aux bruits du vent, des vagues et du tonnerre. Dans une autre circonstance, un cadavre gisait au milieu d’une chambre isolée ; quatre cierges éclairaient seuls, au milieu de la nuit, la face du défunt ; Garcia Gomez commanda au petit Gabriel d’aller, de ses mains tremblantes, allumer une bougie aux terribles veilleuses qui, bon gré mal gré, lui mirent devant les yeux le spectre redouté. Du reste, les évènements dont Guayaquil fut le théâtre en ces temps troublés, n’aidèrent pas peu à dissiper ces terreurs imaginaires et initièrent 1 enfant à la vie tourmentée qui l’attendait. On peut dire qu’il fut élevé au bruit de la fusillade et du canon. A peine âgé de neuf ans, sans avoir quitté sa ville natale, il avait passé par quatre nationalités successives. Sujet, à son entrée en ce monde, de la grande République colombienne, il devint, en 1827, membre de la Republiquita de Guayaquil, libre et indépendante ; puis, citoyen du Pérou qui trouva bon de s’annexer cette « perle du Pacifique ». Enfin, en 1830, lors des derniers déchirements de la Colombie, on l’improvisa citoyen de la République de l’Equateur, constituée définitivement en état souverain. Ces changements à vue, fruits
d'insurrections de caserne ou d'invasions triomphantes, ces hordes qui passaient et repassaient en hurlant contre les tyrans, ces bombardements dont la ville était sans cesse menacée, familiarisèrent l'enfant avec les révolutions, les coups ae main, les dangers de tout genre, et contribuèrent sans doute à doter son âme de cette insensibilité stoïque dont il fit preuve, môme dans les conjonctures les plus périlleuses.
A cette époque, un nouveau malheur, plus grand que tous les autres,’ acheva de désoler l’enfant et sa mère : Garcia Gomez fut ravi à leur amour au moment où son appui devenait plus nécessaire que jamais. C’était le temps pour le jeune Gabriel de fréquenter les écoles, d’apprendre les langues, et d’acquérir cette science dont son âme avait déjà soif. Or, la mort de son père, en privant la famille de son unique soutien, ne permettait plus à l’enfant d’aspirer à une instruction quelconque. Combien de fois, les larmes dans les yeux, il suivit du regard ses jeunes camarades plus heureux, mais inconscients de leur bonheur, quand ils allaient chercher la leçon du maître ! Désespérée de cette pénible situation, Dona Mercédès n’avait d’autre ressource que de se plaindre au ciel, quand le Dieu qui compte les larmes des mères vint à son secours d’une manière inattendue.
Non loin de la maison qu’elle habitait alors, se trouvait un vieux ^cuvent de Notre-Dame de la Merci. L’un des religieux de ce couvent, le P. Bétancourt, confident des secrètes anxiétés de la senora Mercédès, s’offrit à donner à l’enfant des leçons de grammaire. Au comble de la joie, le petit Gabriel se jeta sur le rudiment avec une véritable fureur. En dix mois, il acquit une connaissance approfondie de toutes les règles de la langue latine ; en quelques années, il parcourut le cercle entier des études élémentaires. Le P. Bétancourt admirait dans son élève une singulière pénétration qui lui faisait saisir au premier coup d’œil les questions les plus difficiles, une mémoire qui tenait du prodige, une passion du travail qu’on rencontre rarement à cet âge, même dans les natures privilégiées. Il avait évidemment devant lui une intelligence d’élite à exploiter; mais où trouver les ressources nécessaires pour lui donner la culture dont elle était susceptible?
L’enfant allait atteindre sa quinzième année. Son digne professeur ne pouvait continuer une éducation qui lui demandait trop de temps et d’efforts, et, d’un autre côté, Guayaquil ne possédait point alors de collège où l’on trouvât un enseignement complet. L'unique moyen d’arriver à la science était de se transporter à Quito pour fréquenter les cours de l’Université. En dépit des obstacles • et des impossibilités, le jeune Gabriel décida qu’il continuerait ses études à l’Université. On eut beau lui remettre sous les yeux que jamais sa mère ne pourrait pourvoir aux frais d’un long séjour dans la capitale : rien n’ébranla sa volonté de fer. Le., moyens lui restaient inconnus, mais il déclara qu’il arriverait au but. En attendant, il dévorait les livres.
A force de chercher, ce fut encore le P. Bétancourt qui triompha d’une difficulté en apparence insurmontable. Le vénérable religieux se souvint qu’il avait à Quito deux sœurs aussi bonnes et aussi charitables que lui, d’une fortune plus que modique, mais d’un cœur excellent, près de qui son jeune protégé trouverait, outre le logement et la nourriture, toutes les facilités pour suivre, sans frais et sans périls, les cours de l’Université. Les deux sœurs saisirent de grand cœur l’occasion d’être utiles à un jeune homme de brillant avenir, et il fut convenu qu’à la rentrée des classes, Garcia Moreno prendrait le chemin de la capitale.
Il quitta donc sa famille pour se rendre à Quito, au mois de septembre 1836. Il était au comble de ses vœux; mais comment peindre l’émotion douloureuse qu’il éprouva en disant adieu à sa mère tendrement aimée, à ses frères et sœurs, ses seuls amis en ce monde, et à ce bon religieux qui, depuis plusieurs années, remplaçait ici-bas le père que Dieu lui avait enlevé ? Pour apprécier les angoisses de cette première séparation, il faut se rappeler que l’Amérique a conservé les mœurs patriarcales d’autrefois, et surtout la vie de famille avec sa douce tendresse, sa cordiale hospitalité, ses habitudes religieuses, sa naïve et franche expansion. Comment quitter sans déchirement de cœur le foyer tout embaumé de ces purs et nobles sentiments?
Mais à quinze ans on sèche vite ses larmes, surtout quand on entreprend un long voyage avec l’inconnu devant soi
Seul avec les rudes muletiers auxquels on l’avait confié, insensible aux fatigues et aux périls du voyage, le jeune Gabriel s’élança plein d’ardeur sur cette route de Guayaquil à Quito, dont les accidents aussi variés que pittoresques exaltent l’imagination des touristes les plus blasés. De ce beau fleuve Guayasqui l’entraînait vers la tierra fria 1 , il voyait se rapprocher les cimes neigeuses des Andes, ces géants qu’il avait contemplés de loin, au milieu desquels il allait maintenant habiter. Des hauteurs du Chimborazo. il envoyait une
Vue du Chimborazo.
dernière pensée à sa chère cité de Guayaquil, ensevelie au loin dans tes brumes de l’Océan, puis ses idées se concentraient sur la vieille capitale des Incas, le pays de ses rêves et de ses espérances.
A Quito il fut reçu à bras ouverts par ses nouvelles mères, tout heureuses de faire retrouver sous leur toit à cet étudiant, devenu leur enfant, les soins et les douceurs de la maison paternelle.
On distingue à l’Éqdatëur la plaine maritime exposée aux ardeurs d un soleil brûlant, tierra caliente, et la région montagneuse naturellement plus froide, tierra fria.