CHAPITRE II
l’étudiant.
A l’encontre de beaucoup de jeunes gens obligés de quitter la famille pour le collège, Garcia Moreno envisageait la salle d’étude, non comme une monotone et ennuyeuse prison, mais comme une sorte de paradis terrestre où les élus seuls pouvaient pénétrer. C’est que, pure encore de toute influence vicieuse, son âme n’avait d’autre aimant pour l’attirer que le désir insatiable de savoir. Il s’y livra avec tout l’élan de ses puissantes facultés et d’un courage à toute épreuve.
On décida qu’avant d’aborder les études philosophiques, le jeune Gabriel compléterait ses humanités en suivant le cours supérieur de grammaire que professait à l’Université le docte Bonaventura Proano. Ce maître expérimenté eut bientôt apprécié le nouvel élève, qui d’un bond prit la tête de ses condisciples. Il admirait les éminentes qualités de son esprit, sa parfaite régularité, son ardeur au travail, mais par-dessus tout une fermeté de caractère qu’il n’avait jamais rencontrée dans un enfant de cet âge : aussi lui confia-t-il sans hésitation la surveillance des transitas, c’est-à-dire des galeries dans lesquelles les élèves se promenaient silencieusement en préparant leurs leçons avant l’heure des classes.
L’inspecteur de quinze ans ne trompa point les prévisions du maître. Bientôt les paresseux, les étourdis, les délinquants habitudinaires et incorrigibles, durent compter avec lui. Par sa tenue sévère, son ton d’autorité, son regard d’aigle attaché sur le coupable, il acquit sur ses camarades un tel ascendant qu’il prévint presque toutes les infractions au règlement. Déjà on voyait poindre en lui cet esprit dominateur, qui ne souffrait ni observation ni insoumission.
Ennemi des lâches condescendances, il notait sans respect humain les auteurs du moindre désordre et les dénonçait aux sévérités des supérieurs. Un jour que les élèves travaillaient sous les yeux de leur Argus, les moins absorbés virent pénétrer dans la galerie deux personnages qui paraissaient fort désorientés et décontenancés de tomber en cette compâgnie. C’était un pauvre tailleur français, attaché depuis peu à l’établissement, qui s’était fourvoyé avec sa fille au milieu de ces lutins sans pitié. L’étrange accoutrement des nouveaux venus, leur air passablement morfondu, furent salués par un gros éclat de rire, bientôt suivi de quolibets et de lazzis de toute espèce. Argus eut beau lancer des éclairs : toute la classe émancipée prit part au tumulte, sauf quatre imperturbables qu’aucun esclandre n’avait le don d’émouvoir. En pareil cas, il est prudent de faire l’aveugle et d’accorder aux coupables une amnistie intéressée ; don Gabriel n’eut pas même cette tentation : il dénonça le scandale, et les espiègles furent impitoyablement fouettés. On s’en souvint longtemps à Quito.
C’est aussi dans l’exercice de sa charge de surveillant qu’il donna la preuve de sa merveilleuse mémoire. Tous les jours, matin et soir, il faisait, sans consulter son registre, l’appel nominal par ordre alphabétique des trois cents élèves placés sous son inspection. Il savait même par cœur le nombre des points, bons ou mauvais, mérité par chacun de ses élèves.
Ainsi se passa cette première année d’études, excellente à tout point de vue pour don Gabriel. Il gagna l’estime de ses maîtres et même, malgré son inflexible rigidité, l’amitié de ses camarades, j’oserai presque dire leur respect. Bientôt il se lia d’une manière intime avec plusieurs d’entre eux dont les familles occupaient un rang distingué dans la capitale. Les parents avaient connu son digne père et sa vertüeuse mère ; sans tenir compte de la position inférieure que les évènements lui avaient faite, ils furent très heureux de voir leur fils s’attacher à cet écolier d’avenir, aussi recommandable par ses vertus que par les nobles qualités de son esprit.
Le 4“ septembre 4837, don Gabriel entra au collège San- Fernando, pour y étudier la philosophie, les mathématiques et les sciences naturelles.
A cause de l’éminente supériorité dont il avait fait preuve durant ses humanités, le gouvernement lui octroya une des bourses dont il disposait, à la condition de professer la grammaire, tout en assistant au cours de philosophie. Il continua aussi de surveiller les élèves avec plus d’autorité qu’un maître de discipline rompu au métier. On se demandait comment il menait de front ces différentes besognes et parvenait à éclipser ses émules ; mais, ce qui attira surtout l’attention durant sa première année de philosophie, ce fut un progrès très sensible dans la piété. On le voyait assister aux exercices religieux avec plus d’assiduité et de ferveur, s’approcher chaque semaine des sacrements et prendre à cœur, avec plus d’amour que jamais, tout ce qui pouvait contribuer au service de Dieu ou à la gloire dé l’Eglise.
Son esprit était en ce moment envahi par l’idée que Dieu l’appelait à l’état ecclésiastique. Il lui paraissait beau de se faire soldat du Christ et champion de l’Eglise en ce temps de révolution où les braves auraient sans doute à livrer de rudes combats. Il s’en ouvrit un jour à l’évêque désigné de Guayaquil, Mgr Garàïcoa, qui se trouvait à Quito pour la cérémonie de son sacre. Connaissant la pieuse famille et les antécédents si honorables de son diocésain, l’évêque non seulement l’encouragea dans ce qu’il croyait être sa vocation, mais vu les renseignements qui lui parvinrent de tous côtés, il lui conseilla même d’entrer immédiatement dans la cléricature. Quelques jours après le sacre, don Gabriel recevait de la main du nouveau pontife la tonsure et les ordres mineurs.
Dès ce jour il tint à honneur de porter la couronne cléricale et le collet distinctif des clercs. Déjà même il s’était procuré la soutane dont il devait se revêtir au jour où l’évêque lui conférerait les ordres majeurs. Ce saint habit était précieusement serré dans sa chambre, comme un signe extérieur destiné à lui rappeler sans cesse l’excellence et les obligations de son état. Il se trouvait bien parmi ses camarades quelques loustics disposés à plaisanter le jeune tonsuré, mais on n’allait jamais au delà de quelques quolibets inoffensifs dont il était le premier à rire : aucun n’eût osé pousser plus loin la pointe, car dès lors don Gabriel était le clérical qu’on n’atlaqua jamais en face sans avoir à s’en repentir.