LE COMBAT DE JAMBELI
L’année 1865 était l’année fatidique de l’élection présidentielle. L’homme de génie, que la Révolution avait inutilement tenté d’assassiner, allait enfin mourir de sa belle mort. Ainsi le voulait l’égalité républicaine, qui ne confiait le pouvoir que pour quatre ans et sans faculté de réélection. Les révolutionnaires hâtaient de leurs vœux' la période électorale; Garcia Moreno, au contraire, ne la voyait pas arriver sans inquiétude. Un capitaine qui a dirigé son navire au milieu des tempêtes et qui maintes fois l’a sauvé du naufrage, ne l’abandonne pas sans trembler à des mains inexpérimentées. Et toutefois, il quittait avec joie un pouvoir qu’il avait accepté par force en 1861 et volontairement déposé en 1863. A l’époque où nous sommes arrivés, il écrivait à un ami intime : « Quand bien môme la constitution permettrait ma réélection, je n’y consentirais pas. Cette néfaste constitution de 1861 engendre et provoque tous les désordres, sans donner au gouvernement le moyen de les repousser. Il s’ensuit que, dans un péril imminent, le gouvernement se voit forcé pour sauver le pays, de se mettre au-dessus des lois et, dans les périls moindres, de tout supporter, laissant ainsi la société descendre graduellement les pentes du précipice. J’ai prévu cette situation dès 1861, et je me repentirai toujours d’avoir accepté le pouvoir ainsi amoindri. Parce que j’ai confiance en Dieu, je crois que l’Equateur sortira un jour de cet affreux état, mais après une période plus ou moins longue de sang et de ruine, quand les législateurs, las de leurs folles utopies et de leurs coupables expériences sur le corps défaillant de la nation, prendront enfin la raison pour guide. La logique du
mal est inexorable. Toute faute engendre une expiation : nous allons expier les fautes des constituants de 1861 »
Il laissait donc sans peine une charge trop onéreuse, « doutant plus, ajoutait-il, qu’en refusant la présidence je rendrai plus de services qu’en la conservant, supposé même que cela fût légal. Dans notre Équateur, où les ambitieux briguent le pouvoir à la seule tin de s’engraisser des misères et des larmes du peuple, il faut donner l’exemple du désintéressement et du sacrifice, faire le bien sans demander aucun salaire en ce monde. » Donc, personnellement désintéressé dans l’élection il n’avait plus qu’un devoir à remplir envers la patrie : travailler de toutes ses forces à se donner un successeur assez catholique pour comprendre l’œuvre de la régénération inaugurée par le concordat, assez énergique pour empêcher la Révolution de la ruiner.
Garcia Moreno ne pensait pas, nous l’avons déjà dit, que le gouvernement doit se croiser les bras et rester muet pendant la période électorale, tandis que ses ennemis, à coups de mensonges et de calomnies, battent en brèche tout candidat honnête. Il prétendait que le gouvernement a le droit et le devoir d’éclairer le peuple en lui présentant le candidat de son choix ; en second lieu, que si les employés sont libres de voter personnellement pour qui bon leur semble, ils ne peuvent sans trahison travailler contre le candidat officiel ; en troisième lieu, que, s’il appartient aux partis de proposer leurs candidats et de vanter leurs mérites, c’est à la condition qu’ils n’emploieront pas contre leurs adversaires le mensonge, l’outrage ou la violence. La licence effrénée de la presse en temps d’élection, loin de garantir la liberté du peuple, devient le plus terrible engin de tromperie et d’oppression qui puisse exister.
Appuyé sur ces principes, Garcia Moreno proposa aux électeurs D. Jeronimo Carrion, homme simple et religieux, ami de l’ordre et du travail, irréconciliable ennemi des anarchistes et fermement décidé à défendre le pays contre leurs entreprises. L’opposition, composée des libéraux et des radicaux, adopta pour son candidat D. Manuel Gomez de la Torre, per-
* Lettre à D. F. Sarrade, 1865.
sonnage peu gêné par ses principes et d’un libéralisme si élastique qu’il avait pu être ministre de Roca, ministre d’Urbina, et membre du gouvernement provisoire avec Garcia Moreno, sans blesser ses convictions. Depuis quatre ans il se montrait l’implacable ennemi de la politique autoritaire dû président, ce qui suffisait aux révolutionnaires de toute' manière pour les rattacher à sa candidature. L’élection eut lieu le 15 mai 1865. Le candidat du gouvernement obtint vingt-trois mille suffrages, tandis que le libéral Gomez de la Torre n’en put conquérir que huit mille. C’était une nouvelle victoire pour Garcia Moreno, car la bataille électorale s’était engagée sur sa politique.
On ne peut se figurer le désespoir de l’opposition, en présence d’un échec qui déconcertait tous ses plans d’avenir. Sous l’égide de son mentor, le président Carrion, adopterait sans nul doute la politique autoritaire à l’ombre de laquelle fleurissent difficilement les pronunciamentos, et l’on risquait de voir après lui Garcia Moreno reprendre les rênes, ce qui rejetait dans un insaisissable lointain les rêves ambitieux, les beaux traitements, et surtout l’infernal plaisir d’enchaîner et d’opprimer de nouveau l’Église émancipée. Cette désolante perspective inspira aux anarchistes la résolution de jouer leur va-tout et de tenter un effort suprême pour s’emparer du pays. Du reste, le moment ne leur parut pas trop défavorable. Sans doute le peuple fanatisé s’était prononcé en grande majorité contre les libéraux, mais on pouvait compter sur l’appui de sept ou huit mille oppositionistes. D’un autre côté, l’armée, considérablement réduite, n’avait plus de chef : le général Florès, dont on redoutait à bon droit les capacités militaires et la bravoure éprouvée, était mort au mois d’octobre dernier durant l’insurrection de Machala 1 . Garcia Mo-
1 Le général Florès mourut en brave, les armes à la main, durant la dernière insurrection de Machala et de Santarosa. Après avoir combiné les opérations et expédié des troupes pour chasser Urbina des localités envahies, il se dirigeait lui-même par mer vers le théâtre de la guerre, malgré les attaques d'un mal dont il souffrait depuis plusieurs années. A peine sur le vaisseau, il sentit que ses derniers moments approchaient, mais son esprit se préoccupait des évènements militaires bien plus que de ses souffrances. Son aide de camp, le commandant Guerrero, se trouvait à côté de lui :■« Est-il vrai, lui dit-il, que nous avons repris Santarosa?
reno, tout aussi redoutable, allait sortir de charge : il n’aurait ni la même influence sur ses spldats, ni la même autorité pour se faire obéir. A ces puissantes considérations, il faut ajouter que les grands capitalistes du Pérou avec lesquels Urbina avait contracté des emprunts pour préparer ses invasions, voyant ses actions fort en baisse et le remboursement problématique, le pressaient de frapper un grand coup alors qu’il pouvait encore compter sur l’appui du gouvernement péruvien. Les frères et amis reçurent donc l’ordre d’exécuter sur-le-champ un audacieux coup de main, concerté entre les réfugiés de Lima et leurs complices de Guayaquil.
Le 31 mai, vers le soir, une cinquantaine d’urbinistes armés de poignards et de révolvers et commandés par l’intrépide José Marcos, se cachèrent dans une petite île du fleuve Guayas, non loin de Zamboroddon. Le navire marchand Washington s’étant approché de l’endroit où les bandits étaient cachés, ils s’en emparèrent sans aucun danger pour eux, car l’on sut plus tard que le capitaine avait reçu mille piastres d’Urbina pour lui livrer son vaisseau muni d’armes et de tous les engins nécessaires à un abordage. Suivant doucement le cours du fleuve jusqu’à Guayaquil, les flibustiers, maîtres du Washington, attendirent la nuit noire pour continuer la suite de leurs opérations.
Vers onze heures du soir, la ville et le fleuve étant plongés dans une obscurité complète, ils s’approchèrent silencieusement du vapeur Guayas, l’unique vaisseau de guerre de l’Équateur. N’ayant aucune raison de soupçonner le Washington. les officiers crurent à une fausse manœuvre du capitaine, et déjà ils s’apprêtaient à lui porter secours, lorsque les ur-
— Oui, mon général, après en avoir délogé l’ennemi. — Et nos soldats se sont bien battus ? — Admirablement. — Et le peuple? — Le peuple est libre et tranquille. — Alors, reprit le vieux guerrier d’un air calme et serein, alors je puis mourir 1 » Bientôt il entra dans le délire, En mourant il s’écria : « 0 bonne mère de la Merci, je suis votre enfant 1 » Là Vierge de la Merci, celle qui lui donna la victoire & Guayaquil, aura entendu le dernier cri du vieux soldat agonisant. Garcia Moreno pleura le héros de l'Équateur, et tout le peuple le pleura comme lui. Si Florès eut ses heures d’égarement, son dévouement à la patrie les lit oublier. Fondateur de la république avec sa glorieuse épée, il la sauva avec Cette même épée du joug des tyrans révolutionnaires : tout disparaît dans ces grands souvenirs.
binistes se lancent à l’abordage comme une bande de démons, sabrent le commandant Matos. et tombent à coups de hache et de révolver sur les pauvres marins désarmés. Puis ayant coupé les amarres, ils attachent au Washington le Guayas, devenu leur proie, et gagnent la haute mer. Quand, à l’annonce de ce brigandage, les batteries de terre réveillèrent en sursaut les habitants de Guayaquii, les forbans voguaient depuis longtemps hors de toute atteinte.
On apprit le lendemain que le Washington et le Guayas, en compagnie d’un troisième vaisseau, le Bernardino, mouillaient dans la rade de Jambeli, à sept ou huit lieues de Guayaquii. Urbina et Franco, à la tête de plusieurs centaines d’équatoriens et de péruviens, commandaient l’expédition. Comme toujours, ils s’apprêtaient à envahir les cantons de Machala et de Santarosa, d’où il espéraient semer l’insurrection dans tout le pays pendant que leur flottille bloquerait Guayaquii et que leurs amis soulèveraient les casernes au nom du libérateur Urbina.
Trois jours après, un courrier, arrivant à marches forcées de Guayaquii, apprenait à Garcia Moreno les détails de cette nouvelle conjuration et le danger dans lequel se trouvait l’Équateur. Il était à ce moment brisé de fatigues et souffrait beaucoup d’une maladie de foie. Afin de se ménager quelques jours de repos, il avait quitté la capitale et venait de s’installer à quelques lieues de là, dans l’hacienda de Chillo. Et voilà qu’on lui annonce subitement, sans qu’aucun indice eût pu faire présager une telle catastrophe, qu’Urbina dispose d’une flottille bien armée, qu’il est maître du Guayas et menace non seulement la côte, mais le port de Guayaquii l Comment empêcher la défection de cette ville turbulente et arrêter la marche de l’envahisseur?
Pour vaincre, il ne restait à l’héroïque président, que son génie, son courage, et sa confiance en Dieu. Prompt comme l’éclair, en un instant sa résolution fut prise, et son plan de campagne arrêté. Il franchit cette nuit même les trois lieues qyi le séparaient de la capitale, rédigea en toute hâte plusieurs décrets qu’il remit, sous pli cacheté, au vice-président Carvajal, avec l’ordre de les insérer le lendemain au journal officiel. Puis, sans communiquer à qui que ce fûl le secret de
son voyage, il se mit en route pour Guayaquil avec son aide de camp. En trois jours il parcourût une route de quatrevingts lieues et tomba comme la foudre au milieu de ses ennemis ébahis.
C’était le 8 juin, en pleine nuit. Personne ne s’attendait à le voir paraître, car la capture du Guayas ne datant que de huit jours, il était presque physiquement impossible d’en avoir appris assez tôt la nouvelle pour arriver déjà sur le théâtre de la guerre. Le conseil municipal, composé en majeure partie. des amis de Carbo, se trouvait encore réuni. On saluait d’avance le libérateur Urbina et l’on ne se gênait pas pour tomber à bras raccourcis sur le despote, dont le règne paraissait bien fini, lorsque tout à coup un employé se précipita dans la salle, en criant : Garcia Moreno ! Ce fut comme une nouvelle apparition de la tête de Méduse : en un instant la salle se vida, et les braves conseillers coururent au plus vite s’enfermer dans leur domicile.
Le lendemain, les partisans d’Urbina purent voir, placardé sur tous les murs, le décret suivant :
« Considérant que, dans la nuit du 31 mai. cinquante flibustiers, embarqués sur le vapeur marchand Washington, se sont emparés par surprise du vaisseau de guërre national Guayas, après avoir assassiné capitaine et soldats ; que cet attentat, outre qu’il a pour but la subversion de l’ordre public et de nos institutions, constitue selon notre législation un acte de véritable piraterie : que la condition première de l’existence de toute société, c'est la répression prompte et efficace du crime ; par décret du président de la république, sont considérés eomme pirates les détenteurs du Washington et du Guayas. Libre à tout vaisseau de guerre étranger de les poursuivre et de les saisir, même dans les eaux de l’Équateur. Les pirates seront jugés en conseil de guerre verbal et punis selon la rigueur des lois, à moins que, repentants de leurs crimes, ils n’invoquent spontanément la clémence de l’autorité. Ceux qui favoriseront, sur n’importe quel point du territoire, les menées anarchiques des pirates, seront pareillement jugés en conseil de guerre et condamnés à la peine capitale, s’ils sont convaincus d’avoir été promoteurs ou chefs de partisans. Seront exceptés toutefois ceux qui abandonne-
ront les rangs de l’insurrection et viendront implorer la clémence du gouvernement. »
Suivait un autre décret concernant l’armée, non moins rigoureux que le premier :
« Considérant que la paix de la République est sérieusement menacée par l’attentat du 31 mai, nous déclarons l’armée en campagne. Tout militaire déserteur sera soumis au jugement verbal et puni conformément aux lois. Le président de la république se charge en personne du commandement de l’armée. »
A la lecture de ces deux décrets, chacun comprit qu’il y allait de la vie pour tout insurgé pris ea flagrant délit ou tout soldat infidèle à son devoir. On connaissait assez l’implacable justicedu président pour savoir que ses décrets ne resteraient pas lettre morte. Aussi la terreur s'empara des révolutionnaires dans la cité comme dans les casernes, et la bruyante Guayaquil après s’être démenée pendant huit jours comme un volcan en éruption, tomba soudain dans un marasme complet. Cependant, on se demandait avec un sentiment de curiosité bien naturel, comment s’y prendrait cette fois Garcia Moreno pour vaincre ces pirates, qu’il était facile d’exterminer par décret, mais qui, de leurs vaisseaux, se moquaient à bon droit de ses soldats. On le voyait debout du matin au soir, donnant ses. ordres aux différents corps d’armée, observant avec la plus scrupuleuse attention les mouvements de ses ennemis, se renseignant sur la position exacte des vaisseaux insurgés ; mais quel pouvait bien être son plan d’attaque ou même de résistance? L’arrivée du vapeur anglais Talca, qu’il attendait avec une impatience fébrile, révéla son idée, non moins audacieuse que l’abordage du Guayas. Sans attendre les pirates, et pour couper court aux mouvements insurrectionnels qu’ils allaient provoquer sur la côte, il se proposait d’aller les battre dans la rade de Jambeli, où stationnait leur flottille.
On apprit son secret, comme toujours, au moment de l’exécution. Aussitôt que le Talca fut entré dans le port, Garcia Moreno pria le consul anglais de le lui céder momentanément pour l’armer en guerre et donner la chasse aux flibustiers. Comme cette requête paraissait conforme au droit des
gens, le consul y acquiesça, moyennant une indemnité. Déjà les travaux d’armement étaient commencés, quand le consul, croyant sans doute le vaisseau perdu, en exigea le prix de vente qu'il estima lui-même 50,000 livres soit 1,250,000 francs. N’ayant pas le temps de discuter avec John Bull, Garcia Moreno déclara le marché conclu. Ce fut alors le tour du capitaine, qui se mit à protester contre la vente d’un vaisseau dont il avait la garde. Sans même prendre la peine de porter ses réclamations à Garcia Moreno, il donna l’ordre à ses marins d’expulser ouvriers et soldats et d’amener le drapeau équatorien qui déjà flottait sur le vapeur. Pour appuyer ses protestations, il demanda secours à une frégate espagnole, qui lui promit de faire feu sur le vaisseau s’il sortait du port sans son consentement.
En face de ces difficultés, le président comprit qu’il était temps d’agir en maître. Il représenta au fougueux capitaine que le droit des gens l’autorisait, dans les circonstances présentes, à lui emprunter son vaisseau sauf à l’indemniser de tout dommage, et que de plus le consul ayant consenti à le vendre pour éviter toute contestation, les réclamations devenaient absolument injustes. Le capitaine répliqua qu’il allait arborer son drapeau, et qu’on lui passerait sur le corps avant d’y toucher. « Et moi, dit Garcia Moreno l’éclair dans les yeux, je vais vous faire fusiller à l’instant même, et votre drapeau vous servira de linceul. » A la vue des soldats prêts à faire feu sur un signe de leur chef, l’Anglais se retira en maugréant. Mais tout n’était pas fini. En visitant la machine, on s’aperçut qu’elle était fortement endommagée et privée de plusieurs pièces nécessaires. Garcia Moreno fit saisir les deux machinistes et leur commanda sous peine de mort de réparer les dégâts sous les yeux d’un mécanicien qui contrôla soigneusement leurs opérations. Quatre soldats furent chargés de les surveiller, et de leur brûler la cervelle s’ils se montraient récalcitrants.
Les préparatifs terminés, le vaisseau fut armé de cinq forts canons, de munitions de toute espèce, de haches, et d’engins d’abordage. Conservateurs et libéraux prêtaient assistance aux soldats avec un entrain merveilleux, les uns par dévouement à Garcia Moreno, les autres pour s’en débarrasser en
l’encourageant dans sa folle aventure. Un désastre paraissait tellement inévitable, que les marins, pour prêter leurs services, exigèrent des sommes exorbitantes. On ne trouva de machiniste qu’au prix de vingt mille piastres. Quand on fit appel au dévouement des médecins, l’un d’eux se cacha lâchement. Garcia Moreno le déclara déserteur et privé de ses droits de citoyen. Quant aux soldats, il leur dit avant rembarquement : « Il ne me faut que des gens de cœur : que les braves se mettent à ma droite, et les poltrons à ma gauche. » En un clin d’œil, tous passèrent à droite. Il en choisit deux cent cinquante avec des officiers déterminés pour les commander, et les fit monter sur le vaisseau. Un prêtre accompagnait l’expédition comme consolateur suprême au moment du danger.
Tout le personnel étant à bord du Talca et du petit vapeur Smyrk qui lui servait d’éclaireur, Garcia Moreno encouragea soldats et marins à faire bravement leur devoir. « Défenseurs de la patrie, leur dit-il, nous allons au-devant des pirates qui nous ont volé le Washington et le Guayas, après avoir assassiné le commandant Matos. Ils se croyaient sûrs de l’impunité parce que nous manquions de vaisseaux pour les poursuivre ; ils espéraient continuer ainsi leurs insultes au pays et les brigandages dont ils vivent aux dépens du peuple, mais leur criminel espoir est déçu : nous avons des vaisseaux, et nous comptons sur la protection du Dieu vengeur de la justice outragée, de ce Dieu dont le bras puissant atteint les scélérats partout où ils se cachent. Il faut à ces bandits un châtiment prompt et exemplaire, afin que les gens de bien puissent respirer en paix.
«Soldats et marins, j’ai tenu à honneur de vous accompagner. Je veux être témoin de votre discipline et de votre valeur afin de Vous récompenser dignement. J’ai confiance dans l’habileté et l’intrépidité de vos chefs, comme dans votre bravoure bien connue. Je regrette de n'avoir à vous donner pour adversaires que des ennemis indignes de vous, des forbans, des assassins, les derniers des scélérats. Mais la patrie vous impose ce devoir, et pour la sauver, il n’y a point de sacrifice qui soit au-dessus de votre courage. En avant donc pour laDatrie, et crue chacun fasse son devoir en homme de cœur! »
Électrisés par ces nobles paroles, les soldats quittèrent le port en criant : « Vive Garcia Moreno ! » Les conservateurs leur répondaient du rivage, pendant que les libéraux échangeaient à la sourdine un regard de pitié. Les marins et soldats de la frégate espagnole haussaient les épaules en voyant ces braves équatoriens s’en, aller stupidement avec leur chef audevant d’une mort certaine. Le fait est qu’on ne pouvait pen ser sans frémir à la rencontre qui devait avoir lieu dans de pareilles conditions d’inégalité. Outre leurs trois vaisseaux armés de canons, les ennemis avaient encore une goélette bien équipée qui leur servait de guide. Le Pérou leur avait fourni un nombre considérable de soldats, car on venait d’apprendre qu’après un combat sanglant contre la garnison de Santarosa, la ville était occupée par trois cents de ces flibustiers. Urbina et Roblez, montés sur le Washington , retournaient à Jambeli. remorquant une embarcation chargée de prisonniers qui devaient être fusillés le lendemain.
Garcia Moreno quitta le port de Guayaquil le 25, à six heures du soir. Le 26, à huit heures du matin, les canots éclaireurs reconnurent la position des vaisseaux ennemis dans la rade de Jambeli. Le Guayas et le Bemardino avec la goélette se trouvaient réunis en avant, pendant que le Washington, récemment arrivé à Santarosa, restait à l’ancre dans une baie assez éloignée.
Le moment était solennel et décisif. A peine les insurgés, stupéfaits d’abord, eurent-il reconnu les assaillants, qu’ils se rangèrent en ordre de bataille et firent feu de toutes pièces. Les deux cent cinquante braves du Talca sentirent le frisson courir dans leurs membres en voyant ces batteries dressées contre eux. « Pas de décharges inutiles, s’écrie Garcia Moreno ; le poignard à la main, et en avant ! » Enhardis par le sang-froid de leur chef, les soldats saisissent leurs poignards. Le Talca marche à toute vapeur, mais en contournant le Guayas, pour éviter les décharges de l’ennemi. Une fois bien à portée, Garcia Moreno commande le feu : tous les canons tonnent à la fois; un boulet bien dirigé fait une large brèche à fleur d’eau dans le flanc du Guayas. Prompt comme la foudre, le Talca fond sur lui, et d’un coup de sa proue agrandit la brèche, culbutant marins et soldats.
Au milieu de l’affreuse bagarre, les soldats de Moreno s’élancent sur le vaisseau ennemi et massacrent à coups de poignard, de hache, de révolver, les flibustiers qui leur tombent sous la main. Quarante-cinq seulement, échappés au carnage, furent transbordés sur le Talca.
Pendant qu’ils s’emparaient sans résistance du Bernardino et de la goélette, aussi fortement avariés, le Smyrk courait déjà vers le Washington qui avait à son bord, comme nous l’avons dit, les deux héros Urbina et Roblez, tout fiers encore de leurs succès de la veille. Le Washington était à l’ancre, et le reflux l’avait laissé presque à sec à quelques mètres de la côte. Officiers et soldats, tous joyeux convives, avaient fait de copieuses libations pour fêter la victoire de leur grand chef, lorsque le bruit du canon vint les tirer du sommeil ou de l'ivresse. La surprise et l'épouvante causèrent une telle panique que soldats, officiers et marins se jetèrent à l’eau à la suite du vaillant Urbina, et gagnèrent au plus vite, en pataugeant dans la vase, l’ombre des bois voisins. Quand le Smyrk , suivi bientôt du Talca, put renflouer le Washington, il était complètement abandonné. Dans leur précipitation, les fuyards n’avaient pas même pris le temps d’emporter la caisse ni la très intéressante correspondance d’Urbina avec les frères et amis de Guayaquil. Trois jours après, cette bande d’aventuriers, y compris la garnison de Santarosa, repassa la frontière du Pérou, bien décidée à laisser pour longtemps les combats de terre et de mer.
Les vainqueurs purent alors se rendre compte du résultat de la journée. Sauf le Guayas, qui avait sombré quelques minutes après le combat, ils avaient en leur possession toute la flottille d’Urbina, le Bernardino, le Washington , la goélette, un autre voilier sur lequel se trouvaient heureusement les prisonniers de Santarosa, et quelques petites embarcations. Le Talca avait peu souffert malgré le terrible coup d’éperon donné au Guayas, et le Smyrk était absolument intact. Us n’avaient à regretter que des pertes insignifiantes, en comparaison du nombre d’ennemis qu’ils avaient tués, mis en déroule ou faits prisonniers. Le seul regret de Garcia Moreno
1 U s'y trouvait une forte somme en faux billets de banque.
fut de n’avoir pas assez d’hommes pour se mettre à la poursuite des fuyards et s’emparer d’Urbina.
Il s’agissait maintenant pour ces victorieux de faire leur entrée triomphante à Guayaquil, mais auparavant Garcia Moreno se souvint qu’il avait un grand acte de justice à accomplir. Le jugement des prisonniers devait être rendu verbalement et séance tenante. Sur quarante-cinq qui comparurent devant le conseil de guerre, il fut reconnu que dix-sept avaient été enrôlés par force : Garcia Moreno'leur fit grâce. Les vingtsept autres, déclarés pirates, furent condamnés à mort, conformément au code, pour crime de trahison et de rébellion. Au nombre des condamnés figuraient José Marcos le chef de bande qui s’était emparé du Guayas,\e colonel Yallejo, Dario Viteri, et José Roblès. Pendant que la flottille s’avançait vers Guayaquil, chacun de ces criminels, après sa condamnation, s’approchait du prêtre pour recevoir le pardon de ses fautes, et des détonations successives annonçaient que la justice humaine était satisfaite. Le prêtre qui avait prêté son ministère à ces malheureux demanda grâce pour le vingt-septième, et déjà Garcia Moreno, pour le remercier d’avoir accepté ce poste périlleux, avait fait droit à sa requête, quand,- examinant de plus près le condamné’, il crut reconnaître sur lui, à quelque emblème distinctif, un vêtement du commandant Matos : « Vous avez assassiné le commandant du Guayas I s’écria-t-il d’une voix terrible. Sous son regard d’aigle, le flibustier se troubla et avoua sa participation au crime : Pas de grâce pour les assassins, reprit Garcia Moreno, et que la justice suive son cours ! »
Cependant on approchait de Guayaquil. Vers les cinq heures, le Smyrk prit les devants pour porter la bonne nouvelle. Toute la ville était sur les quais, au paroxysme de l’anxiété. A la vue du petit vapeur, les groupes se livrèrent à des conjectures diverses, selon les secrets désirs de leurs cœurs. Les conservateurs en auguraient le triomphe du président, les complices d'Urbina concluaient au contraire à la perte du Talca. En l’apercevant, puis le Washington et les autres Vaisseaux, chacun pouvait croire encore qu’Urbina revenait vainqueur. L’émotion était à son comble, quand apparut enfin Garcia Moreno, debout sur le pont du Talca. Alors un
immense cri de joie sortit de toutes les poitrines, pendant que les cloches de la ville remplissaient l'air de leurs joyeuses volées, et que les marins espagnols eux-mêmes, tranportés d’enthousiasme, saluaient le vainqueur par une salve de toutes leurs batteries.
On remarqua, sans trop s’étonner, que les vivats les plus chaleureux partaient des groupes plus ou moins dévoués à Urbina. Les libéraux se sentaient mal à l’aise en présence de l’implacable justicier, car un certain nombre d’entre eux se trouvaient compromis dans ce dernier complot. Le soir, au milieu des réjouissances de la population, Garcia Moreno raconta devant un groupe d’amis les péripéties émouvantes du combat de Jambeli, et les trahisons infâmes de certains complices d’Urbina, qui lui avaient été révélées par les papiers saisis sur le Washington. « Ils nous donneront la paix, s’écria-t-il ou ils verront demain avec quel ciment je l’établirai. » Le lendemain, vers huit hepres, il se fit amener un certain avocat, le docteur Viola, natif de Buenos- Ay res, l’agent principal d’Urbina à Guayaquil. Viola comparut devant le président et les chefs militaires qui l'entouraient, le front haut et le sourire sur les lèvres, comme un homme qui n’a rien à craindre.
— « Docteur Viola lui dit Garcia Moreno, en votre qualité d’avocat, vous devez savoir quelle peine mérite un traître 1
— En effet, je ne l’ignore pas, — Quelle peine ? — La mort!»
Il lui présenta alors plusieurs lettres, trouvées à bord du
Washington, lesquelles avaient été expédiées par Viola luimême au secrétaire d’Urbina pour lui indiquer dans les moindres détails les plans des conspirateurs de Guayaquil, et jusqu’à la somme donnée au commandant du Washington pour en obtenir son vaisseau. Dans une dernière note, il engageait Urbina à s’approcher de Guayaquil, le pFonunciamento pouvant avoir lieu de jour en jour. — « Docteur Viola, êtes-vous l’auteur de ces lettres? — Je ne puis le nier. — Préparez-vous donc à recevoir Je châtiment des traîtres. Vous serez fusillé ce soir, à cinq heures. »
C’est en vain qu’on essaya d’intercéder pour le coupable. Le consul de Buenos-Ayres allégua sa qualité d’étranger, mais Garcia Moreno répondit que l’étranger était soumis aux lois
de sa patrie adoptive. Un haut personnage qui avait connu le projet de révolution, et se trouvait par son silence coupable cause indirecte de ces scènes horribles, vint aussi solliciter la grâce de Viola. Garcia Moreno resta inflexible : « Vous répondrez devant Dieu, lui dit son interlocuteur, du sang que vous allez verser. — Non pas moi, répondit Garcia Moreno, mais celui qui, pouvant prévenir ces crimes, ne l’a point fait. — Je sais pourquoi vous me parlez de la sorte. — Et moi, je suis heureux que vous le sachiez sans que je vous l’explique, reprit Garcia Moreno 1 . »
On a dit même que sa .mère, alors âgée de quatre-vingts ans, et qu’il aimait avec tendresse, essaya de le fléchir. « Ma mère, lui répondit-il avec la plus vive émotion, dernandezmoi tout ce que vous voudrez, mais non un acte de faiblesse qui perdrait le pays. » A cinq heures, comme il l’avait décrété, Viola fut conduit dans la plaine Üe Guayaquil et fusillé.
Les révolutionnaires et les libéraux qui, par leurs conspirations ou leur lâche complicité ont élevé des monceaux de cadavres, crieront à la cruauté : les vrais politiques n’auront que de l’admiration pour ce héros, digne du Cid et de Bayard, qui n’hésita point à sacrifier sa vie pour sauver son pays des fureurs anarchistes, et qui, par l’exécution nécessaire de quelques scélérats, sauva des milliers d’innocents. Ce résultat est le seul qu’il poursuivît, comme il l’affirmait à ses compagnons d’armes au moment de quitter Guayaquil : « Votre courage, disait-il, a sauvé la république. Les pirates ont dû chercher d’autres parages, et les émeutiersde Santarosa n’ont pas même osé vous attendre. Quelques-uns, en se sauvant dans les bois, ont pu se soustraire au glaive de la justice, mais avant de continuer leur infâme métier, qu’ils méditent cette parole : « L’échafaud dressé pour le criminel garantira désormais aux honnêtes gens la paix et la sécurité. »
Urbina et ses complices se le tinrent pour dit : Jambeli fut leur dernière croisade du vivant de Moreno. Ils pouvaient du reste se féliciter de leurs prouesses : outre le sang versé dans ces guerres fratricides, ils avaient coûté depuis un an un million de piastres à leur pays. Quant à Garcia Moreno,
1 Le National 8 Mars 1871, Mentiras de Emigrado.
parti de la capitale très malade et très faible, il y rentra parfaitement guéri. Les courses forcées, la vie agitée, les violentes péripéties d'une lutte dont la seule alternative était la victoire pu la mort, avaient dissipé en quelques jours le mal dont il souffrait depuis longtemps.