CHAPITRE XX
LASSASS1N VITER1.
Déjà considéré comme le héros de l'Equateur, Garcia Moreno devint pour tous, après l’expédition vraiment romanesque de Jambeli, l’homme providentiel envoyé au peuple martyr pour dompter le monstre révolutionnaire. Son retour à Quito fut un triomphe. Les libéraux eurent beau pousser des sanglots de commande sur le sang très pur répandu à bord du Talca, la foule enthousiaste n’en continua pas moins de porter aux nues le guerrier dont la vaillance avait arraché aux mains d’Urbina les prisonniers de Santarosa et préservé l’Équateur d’une guerre civile où des milliers de victimes auraient été sacrifiées à la rage des bandits de la Révolution. On lisait en pleurant ce touchant hommage d’un des dixsept urbinistes graciés par Garcia Moreno :
« Salut à toi, noble chef de l’Équateur, illustre guerrier, dont le bras de fer nous sauva de la ruine.
« Salut à toi, patriote sans tache, héroïque soldat, qui, entouré d’un groupe de braves, mis en fuite des milliers de traîtres.
« Salut à toi, cœur vraiment généreux : qui donc sacrifie sa vie comme toi, comme toi méprise la mort ? A voir le feu qui brille dans ton regard, le pirate éperdu s’enfuit.
« Je t’aperçois encore dans le feu du combat, nouvel Achille, l’épée au poing, enflammant tes soldats de ton ardeur guerrière.
« J’entends encore les cris enthousiastes des vainqueurs qui, debout sur ton navire, t’appellent le père de,';' a patrie!
« Et maintenant, laisse-moi te saluer comme un ange de paix, héros magnanime don.t le monde un jour chantera les
exploits. Je te dois la vie, je te dois l’honneur. Tu as suivi l’inspiration de ta conscience et de ton Dieu, tu as eu pitié de moi.
« La patrie te remercie de l’avoir sauvée, l’univers applaudit ta vaillance, Guayaquil t’offre une couronne, et moi je t’offre ma vie en holocauste. Volontiers, je répandrai pour toi mon sang jusqu’à là dernière goutte. Sois béni, sois mille fois béni, ô Garcia Moreno '. »
Cette poésie de la reconnaissance est une preuve, entre mille autres, des sentiments qui régnaient dans tous les cœurs. Toutefois la tristesse se mêlait à la joie : Garcia Moreno descendait à ce moment-là même du fauteuil présidentiel pour y installer son successeur. Ce fut une occasion pour la société de Quito de lui exprimer ses chaleureux remercîments dans une adresse où son œuvre et ses mérites ressortent avec tant d’éclat que nous ne pouvons résister au désir d’en citer quelques extraits :
« Comme les bienfaiteurs de l’humanité, lui disait-on, vous descendez du fauteuil le front ceint de lauriers, au milieu des splendeurs de la gloire et des hommages reconnaissants d’un peuple dévoué! Durant ces quatre années, la nation a subi les attaques d’une démagogie furieuse et les traîtreuses invasions de l’étranger ; mais, en dépit des tempêtes, les yeux fixés au ciel, la main au gouvernail, vous avez conduit le navire entre les écueils, pour le remettre à votre successeur, plus fort et plus beau que vous ne l’aviez reçu.
« Toutes les classes de la société vous remercient avec effusion de vos éminents services. Les petits enfants, qüi vous doivent une instruction vraiment religieuse, demandent pour vous à Dieu de longues années de vie. Cachés dans les plis des Andes, au fond de leurs forêts sauvages, les humbles habitants des campagnes n’oublieront pas le digne magistrat qui leur a procuré des évêques et des prêtres pour les consoler et les bénir. L’habitant des cités admire ces monuments somptueux qui attesteront aux générations futures votre patriotisme et votre génie. Les malheureux vous bénissent
* Correo del Ecuador , 4 Septembre 1 865.
du fond des hôpitaux que vous avez créés ; les soldats, conduits par vous à la victoire, cachent les larmes qui tombent de leurs yeux en se séparant de leur vaillant chef ; l’Equateur tout entier pleure son premier magistrat. Sa seule consolation, c’est de penser que vous serez désormais son premier citoyen 1 . »
Pour corroborer par leur témoignage les faits glorieux rappelés dans cette adresse, les dix Sociétés Populaires de la capitale., représentées par leurs délégués, vinrent en ce même jour offrir à l’ex-président une médaillé d’or enrichie de diamants, portant cette inscription : « A Garcia Moreno, modèle de vertu, en souvenir des services rendus à la patrie! » — « Nos sociétés, lui dirent-ils, composées d’un nombre considérable d'ouvriers, d’artisans, de propriétaires, de citoyens distingués, espèrent que vous serez dans l’avenir, comme vous l’avez été dans le passé, le ferme soutien de l’ordre et de la paix. Vous pouvez compter sur nous toutes les fois que la patrie réclamera nos efforts pour conserver ces libertés publiques que votre valeur, votre patriotisme et votre abnégation ont sauvées du naufrage. »
Il semble que l’Équateur ne pouvait pousser plus loin ses démonstrations de reconnaissance et d’amour : toutefois les citoyens prévoyants auraient désiré pour Garcia Moreno une récompense officielle qui joignît à l’honneur personnel l’avantage de conserver un défenseur à la patrie. Selon eux, le congrès eût dû nommer l’ex- président général en chef de l'armée; ils firent même de ce vœu l’objet d’une pétition aux députés : « Toutes les nations, disaient-ils, ont su honorer dignement leurs grands hommes. Or, parmi nous, Garcia Moreno, s’est distingué entre tous par son génie d’homme d’État, ses capacités politiques et militaires, si bien qu’il a captivé le respect et l'admiration, non seulement de l’Amérique, mais dü monde entier. Sans vouloir rabaisser personne, nous pouvons le proclamer un homme exceptionnel dont la patrie se rappellera toujours avec fierté le glorieux souvenir. Il a rencontré des ennemis implacables, mais jamais ils n'ont pu obscurcir l’éclat de ses vertus ; et d’ailleurs
• Correo del Ecuador, 4 Septembre 1863
quel grand homme n’a pas eu ses envieux ? Garcia Moreno mérite une récompense honorifique : nous demandons au congrès de le nommer général en chef de l’armée. Si l’on objecte qu’il n’a pas suivi la carrière des armes, nous répondrons que le génie est au-dessus des grades, et qu’il a donné des preuves incontestables de ses connaissances militaires théoriques et pratiques aussi bien que d’un courage à toute épreuve. »
Les représentants du peuple s’unirent à leurs commettants pour glorifier dans un acte officiel et public le grand homme de l’Equateur. La constitution interdisait au président, son mandat expiré, de sortir du territoire avant un an sans l’autorisation du congrès. Garcia Moreno, qui voulait avoir ses coudées franches, demanda cette autorisation. Aussitôt grand émoi dans le public : chacun croyait voir grandir l’ombre d’Urbina à mesure que disparaîtrait dans le lointain le héros de Jambeli. Une pétition contre l’autorisation demandée fut transmise au congrès, qui la prit en considération. La majorité vota l’internement pour une année de l’homme nécessaire au salut du pays.
Nous avons étalé complaisamment les pensées et les sentiments du peuple équatorien sur Garcia Moreno au moment où celui-ci sortait de charge, un an à peine après l’exécution de Maldonado, un mois seulement après les exécutions de Jambeli. Ces actes de juste sévérité, on n’a réussi à les rendre odieux qu’en les isolant des circonstances qui les rendaient nécessaires ; mais l’opinion des contemporains, en dépit des pygmées libéraux unis pour abattre le colosse, l’opinion du peuple, représentée par toutes les classes de la société reconnaît en Garcia Moreno l’homme nécessaire dans le passé pour arracher l’Equateur aux mains de la Révolution, nécessaire encore dans l’avenir pour empêcher cette hyène de ressaisir sa proie. Les faits que nous allons raconter prouveront surabondamment que le jugement du peuple n’était pas en défaut.
Le président Carrion débuta dans ses fonctions par un message rassurant pour les conservateurs. Il déclarait « vouloir s’entourer d’hommes probes, intelligents, animés d’un vrai patriotisme. Avec leur appui et la coopération de son
illustre prédécesseur, il se faisait fort de réaliser les améliorations politiques et sociales réclamées par le pays, et d’élever un rempart inexpugnable contre la Révolution, source de tous les malheurs. » Malheureusement, on s’en aperçut bien vite, pour appliquer ce programme, il fallait une volonté plus ferme que celle du président Carrion. Honnête homme dans toute la force du terme, dévoué à la religion et à l’Église, doué de bon sens et d’une cerlaine habileté dans
Le palais de la Présidence.
le maniement des affaires, il manquait de décision lorsqu’il s!agissait de prendre les moyens d’arriver au but. Pour gouverner selon ses vues patriotiques, il n’avait qu’à s'appuyer franchement et sans arrière-pensée sur l’homme supérieur qhi l’avait choisi ; mais, soit qu’il .redoutât une influence trop dominante, soit qu’il désirât rallier tous les partis, il s’isola bien vite de Garcia Moreno' Entouré d’hommès de nuance libérale, il confia la direction de sa politique à son
ministre de l’intérieur, Manuel Bustamante, bien connu par son hostilité contre l’ex-président.
Avec de pareils inspirateurs, le président Carrion gouverna d’une manière directement opposée à son programme. Ennemi de la liberté licencieuse importée de France, il ne devait pas ignorer que le libéralisme des gouvernants n’a été inventé par la Révolution que pour favoriser la licence. Et cependant, on vit cet honnête homme, à cheval sur le juste milieu tant vanté parles politiques modernes, faire des efforts inouïs pour n’incliner ni à droite ni à gauche, et tenir l’équilibre entre les bons et les méchants : jeu de bascule où les plus célèbres acrobates ont toujours fini par se casser le cou.
La coterie libérale applaudissait à outrance ; les radicaux eux-mêmes, revenant du Pérou ou de la Nouvelle- Grenade munis de sauf-conduits en règle, se déclaraient satisfaits du nouveau gouvernement. A l'ombre du libéralisme, ils créaient des journaux impies et immoraux où la religion et la société étaient également battues en brèche, ils organisaient des associations politiques destinées à devenir, au moment favorable, les officines de nouveaux complots contre l’ordre et les honnêtes gens ; ils n'avaient pas assez d’encens pour le conciliant Carrion et l’équilibriste Bustamante, dont la politique parfaitement constitutionnelle formait un si heureux contraste avec les « idées despotiques » de Garcia Moreno !
Cependant, bien que sans aucune influence sur le cabinet, l’ex-président, par sa seule présence à l’Équateur, troublait le repos des révolutionnaires : aussi résolurent-ils de s’en défaire à la première occasion. « Le poignard est démocratique et l’assassinat x’épublicain, » comme l’a dit un moderne, et les loges ne manquent jamais de sicaires à l’affût de leur proie. Afin d’exciter contre leur ennemi la haine de la secte, ils demandèrent à grands cris dans leurs journaux sa mise en jugement. Il avait commis tant de crimes contre la loi et la liberté qu’aucune peine ne paraissait trop rigoureuse pour un si grand coupable. Les uns, comme Juan Montalvo, rédacteur du Cosmopolita, feuille impie à la dévotion d’Urbina, disaient que « s’ils tenaient don Gabriel, ils le conduiraient poliment à la frontière. » Les autres hurlaient avec l’huma-
nitaire Riofrio : « Je suis ennemi de l’échafaud, mais non pas tant que vivra Garcia Moreno. v Sans le vouloir, le gouvernement du faible Carrion finit par donner satisfaction à un homme de sang. Naviguant entre les conservateurs qui réclamaient sâns cesse l’ ex-président à la tête de l’armée et les révolutionnaires qui demandaient sa mort, Carrion prit un moyen terme : il l’éloigna de l’Equateur. Un beau jour l’ ex- président reçut le diplôme d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire au Chili, à l’effet de contracter avec cette république un traité de commerce et de navigation. Le traité n’était peut-être ni très pressant ni très important; les circonstances tant extérieures qu’intérieures paraissaient assez graves pour réclamer « la coopération patriotique de l’illustre prédécesseur, » de l’homme nécessaire à qui le congrès, six mois auparavant, refusait l’autorisation de sortir du territoire; mais le jeu de bascule administrative exigeait qu’on infligeât ce désappointement aux conservateurs, toujours pacifiques et timides, pour complaire aux radicaux, dont le mécontentement pouvait tourner à la révolte.
Les révolutionnaires battirent des mains. Non seulement le gouvernement se privait de son plus ferme appui, mais ce voyage au Chili leur fournissait l’occasion longtemps cherchée de se débarrasser pour toujours de leur mortel ennemi. Quelque temps auparavant ils avaient formé le projet de l’assassiner à la Carolina, hacienda où Garcia Moreno s’était retiré dans les environs de Quito, mais certaines indiscrétions des conjurés les forcèrent d’ajourner l’horrible dessein. Cette fois, les loges décidèrent que Son Excellence l’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire ne reviendrait pas du Chili.
Garcia Moreno devait s’embarquer à Guayaquil le 27 jum et relâcher quelque temps à Lima pour conférer avec le président Prado. Huit jours avant son départ, on l’avertissait de tous côtés que ses ennemis l'assassineraient en chemin, et probablement le tueraient à coups de révolver sur le vaisseau. Une respectable dame, venant de Lima, le supplia de prendre des précautions, parce que les réfugiés du Pérou avaient juré de l’immoler à leur vengeance, soit au Callao, soit à son arrivée dans la capitale. A Guayaquil, on lui
montra une lettre d’un urbiniste, affirmant avec certitude que Garcia Moreno entreprenait son dernier voyage et que, lui disparu de la scène, un nouvel ordre de choses allait commencer. A Lima, les réfugiés annonçaient hautement qu’en mettant les pieds dans la ville, Garcia Moreno serait salué à coups de révolver ’. Ce dernier savait par expérience tout ce qu’on peut attendre de ces chevaliers du crime, mais il appartenait à la race des braves qui se confient en Dieu et ne reculent jamais devant le danger. Il partit donc de Guayaquil, le 27 juin, en compagnie de D. Pablo Herrera, son secrétaire et de D. Ignacio de Alcazar, adjoint à la légation. Herrera emmenait avec lui son fils, jeune homme de quatorze ans, et Garcia Moreno, une petite nièce de huit ans, qui se rendait à Valparaiso. C’était toute son escorte.
Le vapeur arriva au Callao le 2 juillet. Garcia Moreno prit immédiatement avec sa suite un train qui arriva au débarcadère de Lima vers midi. Ignacio de Alcazar descendit le premier pour s’entretenir avec un attaché de l'ambassade venu à leur recontre. Garcia Moreno le suivit aussitôt, puis aida sa petite nièce à descendre. Au moment où il se retournait vers un ami accouru pour le féliciter de son voyage, un certain Viteri, parent d’Urbina et frère de Dario Viteri, un des pirates de Jambeli, s’approcha subitement de lui, le traita de brigand et d’assassin, et lui tira deux coups de révolver à la tête avant qu’il eût le temps de faire un mouvement. Son chapeau, troué par les balles, tomba par terre. Instinctivement, et comme mû par un ressort, il s’élança le pistolet au poing, sur le meurtrier, dont il saisit violemment le bras, ce qui fit dévier la troisième balle. Le sang coulait de deux blessures légères, l’une au front, l’autre à la main droite.
Pendant qu’il étreignait ainsi le bras de son adversaire, un de ses amis, D. Félix Luque, bien que sans armes, accourut pour le dégager, mais un nouveau coup de feu, tiré par un compagnon de Viteri, lui perça la main. Au bruit de ces détonations, Ignacio de Alcazar se précipite à son tour au milieu des combattants et tombe sur Viteri à coups de crosse de révolver. Blessé à la tête, l’assassin furieux décharge
* El asesino y la vic.Uma, America Lalina, i7 Juin 1863.
deux fois son arme sur ce nouvel assaillant, pendant qu’Ignacio, ripostant également par une double décharge, l’oblige à quitter la pârtie. Cette horrible scène n’avait duré qu’un instant.
Comme toujours, la police se montra quand le danger fut passé. Un officier se mit à faire le moulinet avec son sabre et blessa gravement Ignacio de Alcazar en voulant lui arracher son révolver. Ignacio ne livra son arme que devant une sommation du préfet; encore ne put-il s’empêcher de lui faire remarquer qu’on n'a pas le droit de désarmer les victimes quand on ne sait pas les défendre contre les assassins ; et il lui montra Viteri qui revenait à la charge, le pistolet à la main, cherchant des yeux Garcia Moreno. Le meurtrier fut saisi à l'instant, alors Garcia Moreno remit entre les mains du préfet son révolver muni de toutes ses balles : par un acte de magnanimité sublime, bien que dans le cas de légitime défense et disposant absolument de la vie de l’assassin, au lieu de lui brûler la cervelle comme tout homme l’eût fait à sa place, il s’était contenté de détourner l’arme braquée sur sa poitrine. Implacable quand le bien public l’exigeait, il épargnait un criminel quand il ne s’agissait que de sa propre vie *.
La nouvelle de ce lâche attentat se répandit aussitôt dans la ville. Le président de la république envoya sa voiture et chargea son aide de camp de transporter Garcia Moreno au palais. Il traversa ainsi la capitale au milieu de foules vivement émues. Au palais, il fut accueilli avec toutes sortes d’égards par le président Prado, qui ne savait comment lui témoigner ses condoléances. Il fit jeter en prison l’assassin Viteri et ordonna de le mettre en jugement sans délai.
C’est ici qu’éclate dans tout son jour et sous son aspect le plus cynique, la scélératesse de l’infernale bande qui gouverne le monde. L’agression avait eu lieu en présence de nombreux témoins qui en racontaient tous les détails, de sorte que le guet-apens était manifeste ; mais il s'agissait d’un assassin commissionné par les loges maçonniques : les juges, amis ou complices d’Urbina, trouvèrent moyen de
• Estrellà de Mayo, Quito, 5 janvier 1869.
différer le procès jusqu’au moment où, les premières impressions effacées et les témoins oculaires dispersés, les avocats pussent embrouiller l’affaire. Alors Viteri, payant d’audace, ne craignit pas de se poser en victime et d’accuser Garcia Moreno d’avoir voulu l’assassiner. Il raconta sérieusement au tribunal « qu’il n’avait jamais eu la pensée de commettre un meurtre ; seulement, en voyant Garcia Moreno descendre du train, il s’était rappelé les crimes de l’ex-président contre sa famille et sa patrie, et je ne sais quel mouvement de subite indignation l’avait poussé à le provoquer en duel. Il s’approchait pour lui proposer une loyale rencontre,- mais, au premier mot, Garcia Moreno lui avait répondu par un coup de révolver, lequel avait été suivi de plusieurs autres tirés par les membres de la légation. L’ex-président de l’Équateur, ajoutait Viteri, ne mérite pas un coup de poignard : il doit tomber sous l’anathème et le mépris de l’univers*. »
Cette farce grossière ne pouvait arrêter un instant des juges sérieux. Si Garcia Moreno ne valait pas un coup de poignard, comment Viteri avait-il pu concevoir la pensée de se mesurer avec lui ? Malgré ses mépris affectés, Viteri, proche parent d’Urbina, frère d’un des pirates fusillés à bord du Talca, se fiait phis, pour abattre Garcia Moreno, au poignard de la secte, qu’aux « anathèmes de l’univers. » Il était prouvé que l’assassinat, préparé dans un conciliabule révolutionnaire, occupait tout le public avant l’évènement ; qu’il y avait eu préméditation, vu que l’assassin se promenait de long en large dans la gare de Lima, attendant sa victime bien longtemps avant l’arrivée du train ; que Garcia Moreno n’avait nullement fait feu sur Viteri, puisqu’il avait remis son révolver entre les mains du préfet sans avoir brûlé une cartouche ; que la nouvelle de l’assassinat courait à Guayaquil avant l’arrivée des dépêches de Lima, ce qui prouvait d’une manière évidente l’existence d’un complot urbiniste ; enfin que, le coup manqué, Viteri et ses compagnons hurlaient avec rage : « A défaut de révolver, nous emploierons le poignard. » A tous ces faits se joignaient les dépositions des
* Exposition de Juan Viteri, America Latina, 4 septembre 1867,
témoins, qui tous racontaient d’une manière uniforme les moindres détails du crime.
La culpabilité était donc évidente et la condamnation s’imposait. Mais la justice franc-maçonne a des procédés qui étonneraient Caïphe lui-même. Le tribunal de Lima récusa les témoins oculaires, comme amis et confidents de Garcia Moreno, pour s’en rapporter aux dépositions ridicules et souvent contradictoires de cinq nu six complices de Viteri. L’assassin fut acquitté aux applaudissements de la secte, et, non content de cette infamie, les juges déclarèrent, en seconde instance, qu’il y avait lieu de poursuivre Garcia Moreno sous la prévention de tentative de meurtre sur la personne de Viteri. Ces misérables savaient bien qu’ils ne pouvaient l’atteindre, car, en sa qualité de plénipotentiaire, i| échappait à leur juridiction ; mais ils essayaient du moins de déshonorer leur victime.
Cette honteuse prévarication des juges, plus encore que l’attentat du 2 juillet, excita dans tout le public conservateur de Quito, des sentiments d’indignation et de colère. À voir comment on traitait un ambassadeur de l’Equateur, on se demandait s’il n’y avait plus de gouvernement et ce que faisait le président Carrion? Il se contentait d’écrire une lettre de condoléance à la victime, dans laquelle il narrait « la profonde impression produite par l’assassinat de Lima sur tous lès habitants de Quito, et même sur les partisans de l’infâme Viteri, qui se donnaient beaucoup de peine pour dénaturer les faits, sans pouvoir y parvenir. Nul doute de leur complicité dans l’attentat, ajoutait-il, car il était connu à l’Equateur huit jours avant l’arrivée du courrier de Lima 1 . » Le ministre Bustainante, informé de l’évènement par Garcia Moreno lui-même, répondait à son tour « qu’il serait tenté de croire à une vengeance personnelle si la nouvelle de l’assassinat répandue avant l'évènement et l’insistance des réfugiés pour obtenir de la cour suprême la mise en accusation de leur victime ne trahissaient un complot de la secte 2 . » Des démarches faites pour empêcher cette exécrable iniquité,
4 Lettre du 4 août i 866.
3 Lettre du 4 août 1806.
pas un mot. A Lima, le chargé d’affaires de l’Équateur restait plus qu’indifférent aux cyniques projets des réfugiés, des avocats et des juges. Il insinuait même que Garcia Moreno « ferait bien de ne pas exciper de son titre de plénipotentiaire pour décliner la compétence du tribunal, mais de constituer un fondé de pouvoirs et de soutenir le procès, » ce qui, vu le parti pris des juges, eût inévitablement amené sa condamnation.
Quant aux libéraux, même catholiques, tout en jetant les hauts cris contre l’assassin de Garcia Moreno, iis trouvaient l’occasion excellente pour récriminer contre la victime. « Ils étaient contraints d’avouer que. cet homme extraordinaire, par ses fautes innombrables, ses scandaleux abus de pouvoir, avait une grâce spéciale pour se faire abhorrer. Malgré cela, ils n’auraient jamais cru qu’à l’Équateur on pût avoir recours au poignard pour se venger 1 . » Les faux bonshommes! jamais sans doute ils n’ont entendu parler de l’attentat du 23 juin 1865, ni de l’assassinat du commandant Matos! Ils ne se rappellent que les « scandaleux abus de pouvoir de Garcia Moreno » contre l’innocent Maldonado et les non moins innocents pirates qui, à coups de sabre et de révolver, avaient capturé le Guayas et mis l’Équateur à deux doigts de sa perte. Il a une grâce spéciale pour se faire exécrer de ces faux conservateurs, cet homme héroïque qui les a vingt fois sauvés du radicalisme, en exposant sa vie pour défendre la leur !
Trop grand pour relever l’indifférence des diplomates et l’insolence de ces ingrats, Garcia Moreno, guéri de ses blessures, reprit la mer pour se rendre au Chili, bien que ses amis lui annonçassent que d’autres conjurés l’attendaient à Valparaiso et que, du reste, le gouvernement chilien refuserait d’admettre un plénipotentiaire incriminé juridiquement pour tentative d’assassinat. Les radicaux avaient répandu ce faux bruit à dessein d’empêcher une mission qui devait accroître la considération et la gloire de leur ennemi.
Le président du Chili, ses ministres, les personnages distingués de la capitale, reçurent l’illustre ambassadeur avec
1 El Asesinato y los Republicanos , Quito 1866, page 2.
tous les égards dus à son mérite personnel ainsi qu’à la haute charge dont il était revêtu. Les journaux du pays avaient raconté ses luttes contre la Révolution, les traits d’héroïque valeur qui l’avaient signalé à l’admiration du monde, son amitié contante pour le Chili, durant ses quatre années de présidence, et enfin l’assassinat dont il avait falli être victime à Lima, de sorte que tous les cœurs lui étaient gagnés d’avance. Le discours qu’il prononça le jour de sa réception officielle fit comprendre aux chiliens qu’ils avaient devant eux non seulement un héros mais un diplomate et un ami : « Depuis longtemps il désirait connaître ce beau pays du Chili, la gloire des républiques américaines, et cependant ni ce désir, ni l’honneur d’être auprès du peuple chilien l’interprète des sympathies profondes de son paysetde son gouvernement, ne l’avaient déterminé à accepter la charge d’envoyé extraordinaire, mais l’espoir de resserrer et de rendre plus intime l’alliance entre les deux pays. Initiateur de cette alliance, bien avant le blocus de Valparaiso par l’Espagne, il voulait concerter avec le Chili les moyens les plus efficaces pour rendre cette union utile et permanente, assez forte pour assurer à tous une paix honorable, assez intime pour garantir le respect de l’indépendance à l’extérieur, condition essentielle du progrès à l’intérieur. »
Il s’éleva ensuite à des considérations qui firent rentrer dans le néant toutes les accusations d’anti-américanisme dont on le poursuivait depuis quatre ans. « Durant quarante années, s’écria-t-il 1 , nous avons travaillé contre la nature et nos intérêts les plus chers. La nature a voulu faire de nous un grand peuple sur la portion la plus belle et la plus riche du globe; et nous, au lieu de nous considérer comme les familles distinctes d’une même nation, nous nous sommes traités comme des étrangers, parfois même comme des ennemis. Malgré nos intérêts économiques qui se combinent admirablement, puisqu’une région produit ce qui manque à sa voisine, nous avons, au- moyen de douanes et de tarifs, mis obstacle à l’échange de nos produits et paralysé l’essor de notre industrie. Mais voici venir le jour où toutes ces inven-
' America Latina, 29 août 1860.
tions d’une pcditique égoïste apparaîtront à tous, ce qu’elles sont en effet, inutiles et pernicieuses. Le péril nous a révélé les avantages de l’union. Comme l’éclair et la foudre servent à purifier l’air, l’injuste agression de l’Espagne nous aura donné la cohésion qui nous a manqué jusqu’ici. »
Il réussit parfaitement dans sa mission. Conventions postales, diplomatiques, consulaires ; traités d’alliances, de commerce et de navigation ; déterminationdes principes communs dans les relations internationales : tout fut réglé au plus grand avantage des parties contractantes. De plus, durant les six mois qu’il passa au Chili, Garcia Moreno eut l’occasion d’entrer en rapport avec la noblesse et les illustrations de la capitale. Partout on admira sa science profonde, son noble caractère, et cet ensemble de dons éminents qui font l’homme supérieur. Dans les sociétés savantes où il eut l’occasion de se faire entendre, il étonna par ses vastes connaissances, et surtout par son système de régénération sociale basé sur les lois de l’Eglise, c’est-à-dire sur le catholicisme intégral. La société chilienne se passionna pour ce grand homme qui, tout heureux de rencontrer des cœurs assez chrétiens pour le comprendre et l’aimer, s’y attacha d’autant plus que le libéralisme de son pays l’avait peu habitué à cette bonne fortune. Plus lard, il ne parlait jamais sans émotion de son voyage au Chili.
A son retour, Garcia Moreno passa quelques jours dans la capitale au milieu de ses amis, rendit compte au président de la mission qui lui avait été confiée, et se retira ensuite à Guayaquil chez son frère Pablo pour s’occuper de négoce conjointement avec lui. Sans fortune personnelle, et trop scrupuleux pour se faire des rentes aux dépens du public, il ne lui restait d’autre ressource que de travailler pour vivre. D’ailleurs, avec la politique inconsistante du président Carrion et les défiances hostiles du ministre Bustamante, un homme de sa trempe n’avait plus rien à faire à Quito jusqu’au ' moment, où les conservateurs imploreraient son secours pour arrêter la marée montante du radicalisme. Ce moment ne pouvait être éloigné, car les journaux révolutionnaires conspiraient à ciel ouvert contre la religion de l’État et contre l’État lui -même. Montai vo prêchait dans son
Cosmopolita l’excellence du paganisme et sa supériorité sur les idées chrétiennes. Les clubistes invectivaient contre le président Carrion et demandaient à grands cris le rappel d’Urbina. A la fin de 1866, leur influence était déjà si puissante, qu’après avoir repris possession du pays par leur incessante propagande, ils se crurent de taille à forcer la porte du corps législatif. Dans la lutte électorale qui précéda le congrès de 1867 , ils opposèrent aux modérés de l’école gouvernementale leurs candidats les plus compromis, les Carbo, les Parra, les Endara : le flot anarchiste venait de nouveau battre én brèche les remparts de la société. Par contre, les conservateurs de Quito, persuadés qu’il était plus que temps de faire entrer en scène le défenseur de l’ordre, choisirent Gareia Moreno pour les représenter au sénat.
Il obtint la majorité des suffrages, malgré les vociférations et les intrigues des urbinistes ; mais la majorité, composée de radicaux, s’empressa d’invalider son élection, puis de mettre en accusation le président Carrion et son ministre Bustamante, ces deux chevaux de renfort dont maintenant la Révolution, maîtresse du terrain, n’avait plus besoin. Carrion furieux se choisit des ministres à droite parmi les amis de Garcia Moreno ; puis, à l’instigation de Bustamante, offrit de les sacrifier aux libéraux, si ceux-ci voulaient retirer leur acte d’accusation. Le ministère de cette inique transaction se retira d’un gouvernement qui « se jouait de ses officiers comme il se jouait de l’honneur de la patrie. » Les deux coupables, abandonnés et méprisés de tous, se virent alors à la merci des radicaux. Bustamante fut condamné à la privation de tout emploi public pendant deux ans. Quant au président, le congrès, dans un vote solennel de censure, déclara « qu’ayant sacrifié la république à de misérables intérêts de famille, il s’était rendu indigne des fonctions éminentes que le peuple lui avait confiées. »
On ne pouvait pas trop plaindre le président ni son ministre, mais il n’en était pas moins vrai que les radicaux arrivaient au pouvoir. Carrion tombé, Ceux qui avaient profité de ses faiblesses pour l’acculer à la déchéance, allaient profiter de leur crédit pour influencer les électeurs en faveur d’Urbina, et le catholique Équateur, par un effet merveilleux
de cette boîte à surprises qu’on appelle le régime parlementaire, était exposé à se réveiller un beau matin, très légalement et très constitutionnellement, en pleine république radicale.
On attendait de jour en jour ce hardi coup d’Etat, sans que personne se sentît de force à l’empêcher, lorsqu’on apprit l’arrivée soudaine et tout à fait inopinée de Garcia Moreno. Retiré à Guayaquil depuis son expulsion du sénat, une maladie grave de sa petite fille l’avait subitement rappelé dans la capitale. Déconcertés à cette nouvelle, les radicaux du congrès commencent à se troubler; les conservateurs courent à Garcia Moreno comme au sauveur que Dieu leur envoie ; peuple et députés le supplient de prendre en mains les rênes du gouvernement et de préserver le pays d’un nouveau cataclysme. Maître absolu de la situation, il n’avait qu’un mot à dire pour déterminer un pronunciamento en sa faveur; il ne le voulut pas, mais néanmoins il résolut de barrer le chemin à la Révolution, en déjouant le plan des sénateurs radicaux.
Dans un conseil composé de ses amis politiques, Garcia Moreno fit prévaloir l’idée qu’un changement de gouvernement, accompli avec promptitude et résolution, rétablirait l’ordre et la paix. Le président Carrion, devenu impossible, quitterait le pouvoir et serait remplacé au fauteuil par le viceprésident Arteta, qui procéderait immédiatement à l’élection du nouveau chef de l’Etat. On porterait comme candidat à la présidence don Javier Espinosa, avocat estimé de tous pour son amour de la justice, et de plus excellent catholique. Cette combinaison, goûtée du public et des chambres, rallia si bien conservateurs et libéraux que les urbinistes perdirent toute influence.
Avec son énergie habituelle, Garcia Moreno, chargé de l’exécution du programme, signifia au président que, vu les circonstances, le bien public exigeait sa démission ; et, comme celui-ci résistait, il lui envoya cet ultimatum d’un laconisme significatif : « Souvenez-vous que le salut de la république doit l’emporter sur la vie de l’homme qui la. mène aux abîmes! » Enfin, le 6 novembre, Carrion donna sa démission, après avoir acquis la conviction que l’armée ne
le soutiendrait pas. Par son ascendant sur les chambres, Garcia Moreno obtint qu’Arteta, en qualité de vice-président, lançât immédiatement le décret convoquant les électeurs pour la nomination du nouveau président. Le nom d’Espinosa fut accueilli avec un tel enthousiasme par tout le peuple que les radicaux n’osèrent pas même lui opposer de concurrent. Un mois après, la crise était terminée et le nouveau gouvernement installé pour dix-huit mois, c’est-à-dire jusqu’à l’achèvement de la période constitutionnelle.
Le 25 décembre, de retour à Guayaquil, Garcia Moreno écrivait à un ami : « Je reviens de Quito, où je suis allé voir ma petite fille qui se mourait. Vous savez déjà pourquoi la Providence m’a conduit dans cette ville. Le candidat que j’ai présenté, le catholique et vertueux Javier Espinosa, a été accepté avec enthousiasme, même par un certain nombre de rouges. Les élections, terminées le 21 de ce mois, ont ramené la concorde et la paix. Nous pouvons nous vanter d’avoir le meilleur des présidents. Notre pauvre Equateur, ajoutait-il, vient de traverser sans secousse une crise qui pouvait aboutir à une guerre civile désastreuse 1 . »
Comme tous les conservateurs, disons, en terminant ce chapitre, que si, dans ces conflits d’incapables et d’ambitieux, la guerre civile n’a pas ensanglanté le pays, c’est encore une fois grâce à l’énergie du héros chrétien qui jamais ne voulut pactiser avec les principes ou les hommes de la Révolution.
* Lettre à don Félix Luque. Voir Verdadera situation politica. Lima, 1875, page 8.