CHUTE DU PRÉSIDENT ESPINOSA
Le président et ses ministres félicitèrent chaudement Garcia Moreno du grand dévouement dont il avait fait preuve dans sa mission d’Ibarra. Celui-ci profita de leurs dispositions pour leur représenter, une fois encore, que le flot du radicalisme les emporterait bientôt, s'ils ne prenaient les mesures d’ordre réclamées par la situation. Mais jamais les libéraux n’aperçoivent de nuage à l’horizon. Espinosa s’endormait de plus en plus dans ses illusions optimistes. Son ministre de l’intérieur Camillo Ponce, inutile Cassandre, avait perdu toute influence sur lui ; chaque fois qu’il conjurait le président de mettre un frein aux menées des anarchistes, il se heurtait aux doutes et aux scrupules du plus étroit légalisme. Nul espoir d’ouvrir les yeux à ces aveugles volontaires. Impatienté et découragé, Garcia Moreno se retira de nouveau dans sa solitude de Guachaia, laissant à Dieu le soin de l’avenir.
Cependant, comme l’année 1868 touchait à sa fin, et que les pouvoirs d’Espinosa expiraient en août 1869, les conservateurs s’occupaient activement de lui trouver un successeur. Garcia Moreno avait jeté les yeux sur le général Darquea, loyal et vaillant soldat qui commandait alors le district de Guayaquil. Pour lui, malgré les instances de ses nombreux amis, il refusait toute candidature : « La seule faute que je me reproche dans ma vie politique, disait-il, c’est d’avoir accepté la présidence en 1861 malgré les absurdités de la constitution bâclée par nos représentants. Le pays va expier les folies de la convention, et déjà l’expiation serait un fait accompli, si je ne m’étais sacrifié pour endiguer le torrent
révolutionnaire*. » Dans le même ordre d’idées, il écrivait à cette époque : « Je ne désire pas le pouvoir ; si les rouges m’obligeaient à le prendre, je réponds, avec la grâce de Dieu, de sauver le pays en quelques mois. Cela fait, je laisserais la place à l’élu du peuple, qui serait certainement le général Darquea. » Dans un voyage qu’il fit à Quito, il proposa même aux membres de la Société patriotique et à tous ses amis de patronner officiellement ledit général, « comme le plus digne par son patriotisme, ses mérites personnels et ses importants services, de régir les destinées de l’Equateur 1 2 . »
Mais les conservateurs ne furent pas de son avis. Pour sortir du labyrinthe libéral et reprendre l’œuvre de la civilisation chrétienne, il fallait plus qu’un honnête général, il fallait Garcia Moreno. Ils résolurent donc de lancer sa candidature. Prenant l’initiative du mouvement, la Société patriotique adressa aux électeurs, dès le 28 novembre 1868, un manifeste signé de tous ses membres et d’autres notabilités du parti de l’ordre, dans lequel elle ne craignait pas d’affirmer « qu’après avoir consulté toutes les sociétés provinciales, les personnages les plus autorisés, en un mot, la majorité de la nation, elle présentait la candidature de Garcia Moreno, comme une nécessité dans les circonstances présentes, en même temps qu’un témoignage d’estime et de reconnaissance pour les services rendus au pays par cet illustre citoyen. Inutile d’énumérer, ajoutait-on, les bienfaits dont il a comblé la nation durant sa dernière présidence, ni les sacrifices qu’il s’est imposés pour la province d’Ibarra à l’occasion de la catastrophe du 16 août dernier : ces actes, nous les avons vus de nos yeux, et la gratitude les a imprimés dans tous les cœurs. En ouvrant des voies de communication, en appelant des instituts religieux pour régénérer les mœurs sous la douce influence du catholicisme, en multipliant les écoles et les collèges, Garcia Moreno a posé les fondements de notre prospérité. Il est vrai que la calomnie met tout en œuvre pour noircir ce grand patriote, mais nous mépriserons les invectives de ces calomniateurs, inspirées trop souvent par
1 Lettre au D' Léon Méra, 12 juillet 1868.
a Verdadera situation.. ■ por F. I.uque ; pages 10 et 11.
les ressentiments personnels et les fureurs vindicatives des criminels qu’il a châtiés. Leur voix s’éteindra, comme se dissipe avec le temps l’odeur d’un cadavre en putréfaction. Alors on ne verra plus que les grandes œuvres de Garcia Moreno, monuments immortels de son génie et de son patriotisme. »
L’Union libéro-radicale choisit pour candidat don Francisco Aguirre, de Guayaquil, homme de talent et d’instruction, peu militant jusque-là, mais de couleur significative par sa parenté avec Urbina, dont il se montrait le zélé partisan. Derrière Aguirre on voyait se dresser le spectre du sinistre révolutionnaire. On présenta cette candidature comme l'expression du plus pur libéralisme et la quintescence de toutes les perfections, tandis que dans leurs feuilles, manifestes, proclamations, les fusionnistes exhibèrent comme repoussoir leur portrait habituel de Garcia Moreno, retouché par leurs meilleurs artistes. C’était le tyran, l’assassin, l’hypocrite, le violateur des lois, le bourreau des honnêtes gens. Les poisons se débitaient au bon peuple avec l’agrément, pour ne pas dire la faveur du gouvernement, si bien qu ? il devenait nécessaire d’élever la voix pour confondre les criminels et détromper les victimes. Inquiets du silence de Garcia Moreno, les conservateurs se demandaient si, continuant à décliner toute candidature, il les abandonnerait en un moment aussi critique, lorsqu’il fit paraître, le 18 décembre, ce manifeste où les fusionnistes sont traités selon leurs mérites, et ses actes, à lui, expliqués sans ambages.
« Avant la période électorale, dit-il, le premier, je mis en avant, près d’un grand nombre de mes amis, la candidature d’un illustre général. Par suite de leurs hésitations et de son refus, je me désistai, bien décidé cette fois à déserter la lutte. Du reste, en différentes circonstances de ma vie publique, j’ai donné la preuve que je n’aspirais pas au mandat présidentiel. Avant comme après 1865, j’ai dit et répété que, vu l’insuffisance de nos lois pour la répression des hommes de désordre, je ne me chargerais plus du pouvoir, à moins que les irréconciliables ennemis de l’Église et de la patrie, les partisans d’Urbina, aujourd’hui déguisés en libéraux, ne tentassent une restauration de son exécrable tyrannie.
« Or, ce que personne n’aurait cru possible, voilà que cette hypothèse devient une réalité. La candidature de doD Francisco Aguirre, parent, allié et fauteur d’Urbina, candidature appuyée par tous les radicaux, fait pressentir aux moins clairvoyants le retour à bref délai de l’homme néfaste qui ne. doit rentrer à l’Équateur que pour monter à l’échafaud. Lesi partisans de don Francisco Aguirre me forcent donc d’ac-> cepter la candidature que daignent m’offrir les conservateurs. Si je reculais devant l’insuffisance des lois pour châtier ces trafiquants de révolutions, tout homme loyal et sérieux refuserait comme moi la présidence, et l’Équateur serait perdu. Au peuple et à ses représentants d’écarter cet obstacle en donnant au gouvernement la force de répression dont il a besoin pour défendre la société.
« Aux complices d’Urbina, aux traîtres de Cuaspud, de Quinehe, de Machala et de Santarosa, aux pirates de Jambeli, s’unissent aujourd'hui des hommes mus par de vils intérêts ou d’ignobles rancunes, des catholiques soi-disant libéraux, ennemis du Concordat et du Syllabus, qui ne rougissent pas de marcher sur les brisées des jansénistes en qualifiant Æ ultramontains les vrais enfants de l’Église. Cette monstrueuse fusion, loin de m’arrêter, m’offre un second et puissant motif d’acceptation, car il est évident que mon refus mettrait en péril les plus chers intérêts du peuple.
« Enfin un motif d’honneur vient corroborer ceux que m’inspirent ma foi religieuse et mes convictions politiques. Attaqué journellement avec une implacable obstination, en butte aux injures de toute espèce comme aux calomnies les plus outrageantes, je pardonne volontiers à mes ennemis ; cependant, je crois que le jour est arrivé où le peuple, par un verdict solennel, doit prononcer entre moi et mes calomniateurs. Oui le jour de l’élection sera le jour du jugement : entre moi et mes accusateurs, il y a le peuple et c’est la justice du peuple que j’invoque. Si je me retirais de la lutte, ils ne manqueraient pas de dire que j’élude la sentence parce que je me crois coupable. Je ne puis attenter à mon propre honneur, et c’est ainsi qu’à force d’outrages, ils m’ont mis dans l’impossibilité de refuser une candidature à laquelle j’étais loin d’aspirer.
« Pour conclure, je dois faire connaître à la nation les principes qui dirigeront ma conduite si elle m’appelle à l’honneuf de la gouverner. Respect et protection à l’Eglise catholique; adhésion inébranlable au Saint-Siège; éducation basée sur la foi et la morale ; diffusion de l’enseignement à tous les degrés ; achèvement des routes commencées et percement de nouvelles voies, selon ses besoins et les ressources du pays; garanties pour les personnes, les propriétés, le commerce, l’agriculture et l’industrie; liberté pour tous et pour tout, excepté pour le crime et les criminels, répression juste, prompte et énergique de la démagogie et de l’anarchie; maintien de nos bonnes relations avec tous nos alliés ; promotion aux emplois de tous les citoyens honorables, selon leurs mérites et leurs aptitudes : voilà mon programme. Je veux tout ce qui peut contribuer à faire de l’Equateur un pays moral et libre, riche et vraiment civilisé. Tels sont mes principes, telle sera ma règle de conduite, si les suffrages du peuple m’appellent à exercer le pouvoir. »
Voilà, dirons-nous à notre tour, voilà dans toute sa splendeur le programme de la civilisation catholique. Ce fier langage est celui d’un grand chrétien et d’un grand patriote qui' ne veut tromper ni les conservateurs ni les révolutionnaires. Ces conservateurs doivent savoir que ce catholique tout d’une pièce n’inclinera jamais vers les doctrines libérales, et les révolutionnaires, qu’ils ont devant eux l ange exterminateur. Nous constaterons plus tard que ce n’étâit pas là une profession <ie foi banale comme on en placarde tant sur tes murs en un jour d’élection, mais bien le plan médité et détaillé du grand édifice que ce politique de génie voulait construire sur les ruines de la Révolution.
A la lecture de ce manifeste, un soupir de soulagement s’échappa de tous les cœurs amis de l’ordre et de la religion. Au contraire, la ligue libéro-radicaie, démasquée et flétrie, poussa des cris de rage et de fureur, d’autant plus qu’elle espérait le désistement de Garcia Moreno. Pour le dégoûtei complètement de la vie publique elle l’avait poursuivi de set outrages, et voilà que cette fausse tactique ramenait au combat le lion blessé ; or, le combat, c’était la victoire, car aux commenlaires enthousiastes du manifeste et aux milliers
de signatures qui se lisaient chaque jour au bas des circulaires électorales i , on conjecturait à bon droit que le candidat
Vue de la Cathédrale de Quito.
fusionniste n’obtiendrait pas même le tiers des suffrages. Désespérant de vaincre au scrutin, les radicaux résolurent
4 Sstrella de Mayo, 31 mars 1869.
de conquérir le fauteuil présidentiel par une nouvelle conspiration.
Afin de préparer le peuple à un coup de main, les clubs, aidés des feuilles publiques, répandirent le bruit que l'Equateur ne souffrirait pas une seconde fois la domination de Garcia Moreno. Les vrais républicains empêcheraient bien le despote de remettre le pays dans les fers. L’assassin de Maldonado, le bourreau de Jambeli, l’autocrate qui depuis huit ans s’imposait à son pays, devait être écarté par n’importe quel moyen. Montalvo sommait Garcia Moreno de renoncer à sa candidature, sous peine de voir briller bientôt la lame du poignard : « Qu’il sache, s’écriait-il, què nous sommes irrévocablement liés à don Francisco Aguirre : ou le tyran nous écrasera, ou il mourra de nos mains. » Des bruits d’une révolution prochaine circulaient dans la capitale et les provinces. Quant au formaliste Espinosa, il laissait prêcher tranquillement la révolte et l’assassinat, attendu que l'Équateur jouissait de la liberté de la presse et du droit d’association A Cuenca, les fusionnistes organisèrent une procession grotesque et ridicule en faveur de leur candidat : à travers les rues, un cierge à la main, s’avançaient gravement l’avocat Borrero, ses amis les libéraux, ses alliés les radicaux, puis la populace qui hurlait :« Vive Aguirre! A bas Garcia Moreno! » Du sein de cette cohue émergeait un drapeau sur lequel flamboyait ce mot sacramentel : Constitution ! A Guayaquil, à Quito, dans tous les centrés, se préparait un soulèvement que tout le monde, excepté pourtant les libéraux et le très placide Espinosa, s’attendait à voir éclater sous peu de jours. Ces braves gens ne pouvaient s'imaginer que les révolutionnaires, leurs alliés du moment, n’exaltaient le président etla constitution que pour abattre l’un et déchirer l’autre.
Pendant ce temps, Garcia Moreno s’occupait tranquillement à Guachala de ses champs et de ses troupeaux. Il avait accepté la candidature sur les instances de ses amis, mais il leur laissait le soin de la propager et de la défendre. Dans les premiers jours de 1869, en voyant poindre un coup d’État révolutionnaire, certains d’entre eux, sans aucun concert préalable, arrivèrent simultanément à Quito pour s’entretenir avec lui des périls de la situation. Né l'y trouvant pas, ils
s’unirent à d’autres conservateurs de la capitale, parfaitement renseignés sur les agissements des radicaux, et n’hésitèrent pas à entreprendre le voyage de Guachala. Ils arrivèrent à l’hacienda vers onze heures du soir. Déjà Garcia Moreno était retiré dans sa chambre, quand ses serviteurs indiens vinrent lui annoncer que plusieurs cavaliers, demandant à lui parler, se trouvaient à la porte. Son premier mouvement fut de saisir un grand sabre qui pendait près de son lit, et le çévolver placé sur sa table, car on l’avait prévenu la veille que des assassins de la Nouvelle-Grenade en voulaient à sa vie. Quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître ses amis les plus dévoués ! Ils lui expliquèrent à l’instant les motifs très pressants de leur visite, l’insurrection radicale sur le point d’éclater, et l’inconcevable inertie du président en face des dangers qui le menaçaient. Lui seul pouvait sauver le pays, s’il en était temps encore ; ils accouraient pour le conjurer de reprendre avec eux le chemin de la capitale. Il leur répondit qu’il ne voyait aucun moyen de salut et que, du reste, il était fatigué de lutter pour des hommes aussi stupides que les libéraux, lesquels n’avaient que trop mérité de passer par les verges d’Urbina. — « Sans doute, répliquèrent ses amis, mais vous avez juré de ne pas laisser retomber le peuple aux mains de cet affreux despote. » Quelques heures après, ils l’entraînaient avec eux vers Quito.
Dans la capitale, il se trouva immédiatement entouré de conservateurs arrivés des provinces, dont les informations lui fournirent des détails très précis sur le plan des conjurés. Urbina venait d’arriver à Tumbez avec ses fidèles généraux Rios et Franco ; de la frontière, il correspondait avec ses affidés ; la révolution devait sans délai éclater à Guayaquil ; après avoir assassiné le général Darquea, les conjurés se proposaient d’ouvrir les prisons et de corrompre les officiers pour s’emparer des casernes ; les autorités, averties, se préeautionnaient contre une invasion imminente. A Cuenca, les chefs du mouvement avaient reçu le mot d’ordre. Trois urbinistes fameux, Zamorra, Viliavicencio et Tarquinio Franco, compromis dans les dernières insurrections, distribuaient les rôles aux conjurés. Un écrit intituté : Lunettes pour les myopes, avait mis au jour tous ces faits, en publiant des lettres
émanant des autorités de Guayaquil et relatives au complot. Du reste, à Quito, les sectaires s’armaient déjà de poignards et de révolvers; à Riobamba, à Latacunga, à Cuenca, les urbinistes annonçaient qu’ils triompheraient sur les cadavres de leurs adversaires, et que le 13 janvier serait le commencement d’une ère nouvelle 1 .
Sur ces entrefaites, on apprit de Pasto par des lettres particulières, qu’un certain Victor Proano, à la solde d’Urbina, s’était rendu peu auparavant dans cette ville pour enrôler des volontaires. Il avait annoncé à ses confidents qu’Urbina allait rencontrer à Tumbez Rios et Franco, ce qui se trouvait vérifié par le fait, et puis s’emparer de Guayaquil pendant qu’on envahirait l’Équâteur par le nord, après avoir mis la main sur Garcia Moreno à Guachala. De plus, le bruit se répandit qu’il existait un pacte secret entre UrbinaetMosquera, pacte révélé par les indiscrétions épistolaires de ce dernier, en vertu duquel l’Équateur devait être divisé. Les provinces du nord, jointes à celle du Cauca, formeraient une nouvelle nationalité.
Ces bruits alarmants couraient les rues, et le gouvernement, qui les connaissait mieux que personne, refusait de prendre aucune mesure d’ordre. Il révoquait les employés soupçonnés d’incliner vers les conservateurs, et maintenait à leur poste, malgré les réclamations indignées des ministres eux-mêmes, des gouverneurs de provinces notoirement favorables aux urbinistes. Espinosa, devenu le jouet des libéraux, avait les yeux couverts d’un triple bandeau. Ses amis, ses parents, après bien des représentations inutiles, l’avaient abandonné à ses conseillers favoris. Son ministre fidèle, Camillo Ponce, d’un dévouement à toute épreuve, hésite longtemps devant une rupture qui lui brisait le cœur ; mais, pour ne point assumer la responsabilité des malheurs qui allaient fondre sur le pays par l’incurie du président, il se vit obligé, lui aussi, de donner sa démission.
La retraite du ministre de l’intérieur, en faisant passer le gouvernement tout entier aux mains des libéraux, glaça d’ef-
1 Ces faits, relatés dans les journaux du temps (Est relia de Mayo, 22 et 28 janvier), n’ont jamais été démentis.
froi les conservateurs. On s’attendait d’un moment à l’autre à voir éclater le mouvement révolutionnaire. Garcia Moreno crut devoir intervenir une dernière fois auprès du président et, comme toujours, sa grande âme et son noble cœur dictèrent ses résolutions. Au-dessus des misérables intérêts de partis ou. de personnes, il offrit de renoncer spontanément à sa- candidature si le président consentait à prendre dans son conseil" Camillo Ponce et José Maria Guerrero, pour aviser avec eux aux moyens de sauver la république. Espinosa refusa net. Trois médiateurs, qui à différents titres auraient dû exercer quelqu’influence sur lui, D. Carlos Aguirre, son très respectable ami, le R. P. Cruciani, son directeur de consscience, et le délégat apostolique, le supplièrent en vain d’avoir égard aux supplications des conservateurs et d’accepter la proposition de Garcia Moreno : il resta inflexible 1 .
Ainsi abandonnés à eux-mêmes, les conservateurs, Garcia Moreno à leur tête, tinrent un conseil secret pour aviser aux périls de la situation. D’après l’ensemble des faits constatés et les mouvements des clubistes dans la capitale, la révolution ne tarderait pas à éclater. On ne pouvait comptei sur le gouvernement pour la comprimer, puisqu’il serait renversé par elle avant de consentir à reconnaître son existence. Fallait-il livrer le pays à Urbina et assister, les bras croisés, à l’asservissement de la patrie, à la ruine de la religion, au triomphe de la franc-maçonnerie, qui bientôt inaugurerait contre les prêtres, les religieux, les évêques, une persécution à laMosquera? Fallait-il livrer le peuple chrétien aux vengeances d’une poignée d’anarchistes? Tous furent d’avis que, s’il y avait un moyen légitime de sauver le pays, il fallait y recourir sous peine de trahison. Or, dans le cas présent, on ne pouvait écarter les révolutionnaires qu’en substituant une autorité puissante et forte à celle de l’incapable et débile Espinosa : le moyen était-il légitime ? A cette seconde question, on répondit que les conservateurs avaient donné le pouvoir au président Espinosa pour empêcher Urbina d’escalader le pouvoir, et non pour lui faire la courte échelle. D’ailleurs, un pronunciamento radical allait renverser
4 Estrella de Mayo, 22 janvier 1869,
Espinosa : en lui substituant un homme d'énergie, on ne s’attaquait pas à lui, mais aux anarchistes qui s’apprêtaient à le jeter par terre.
La résistance active décidée, Garcia Moreno se chargea i’étudier les voies et moyens, puis de prendre le commandement lorsqu’il s’agirait de l’exécution. Comme il fallait faire vite pour ne pas être devancé par Urbina, son plan fut arrêté dès le lendemain. Il se ménagea des intelligences dans la caserne, pois ordonna à ses amis de province de retourner immédiatement dans les localités qu’ils habitaient, d’informer leurs confidents du mouvement qui se préparait dans la capitale, et de susciter partout des adhésions au pronunciamentô conservateur aussitôt qu'une nouvelle favorable leur arriverait de Quito. Il se réservait Guayaquil comme le poste particulièrement difficile et dangereux.
Les deux jours qui suivirent, l’Equateur fut en ébullition. Les radicaux avaient remarqué, non sans inquiétude, la présence simultanée dans la capitale de personnages importants du parti catholique. Craignant une intervention quelconque de Garcia Moreno, ils résolurent d’avancer de quelques jours l’exécution de leur complot et de renverser Espinosa le lundi, 18 janvier. Le samedi 16, au soir, leurs hommes d’action se réunirent dans une maison du quartier San-Juan pour concerter les dernières mesures à prendre. Garcia Moreno, qui les faisait surveiller de très près par ses émissaires, pénétra leur secret, convoqua ses amis ce soir-là même et leur fit connaître ses intentions :
« Si vous voulez sauver le pays, dit-il, ce n’est pas demain qu’il faut agir, c’est aujourd’hui, c’est ce soir. Il est dix heures; vers minuit, je me rendrai à la caserne pour gagner l’armée à notre cause. Vous me suivrez, en petits groupes, pour ne pas attirer l’attention. Si je réussis, comme je l’espère, vous entrerez à la caserne, et je vous donnerai à chacun une escouade de soldats pour consigner chez eux le président et ses ministres, et arrêter les radicaux au milieu de leur conciliabule. »
Les rôles distribués à chacun, à l’heure dite, Garcia Moreno s’achemina vers la caserne, suivi de ses amis, échelonnés dans l’ombre. En voyant cet inconnu se diriger vers lui, le
soldat de faction fit entendre le traditionnel « qui vive?' — Garcia Moreno. » En présence du chef qu’il avait appris à respecter, le soldat troublé lui demanda ce qu’il voulait à pareille heure. « Je veux sauver la religion et la patrie. Tu me connais : laisse-moi passer. — Viva Garcia Moreno 1 » répondit le soldat. Arrivé au corps de garde, il rencontra l’officier de service avec les soldats du poste, et leur annonça que l’infâme Urbina ayant entrepris de bouleversèr le pays, U venait encore une fois s’appuyer sur l’armée pour défendre la religion et la patrie. — « Viva Garcia Moreno 1 » cria tout le poste. Au bruit que faisaient leurs camarades, les soldats, réveillés en sursaut, descendirent avec une vive agitation Garcia Moreno leur parla des dangers que courait le pays, et que tous du reste connaissaient. Son ton énergique, incisif, eut bientôt porté la conviction dans tous les cœurs et arraché de toutes les poitrines le cri d’adhésion : « Viva Garcia Moreno ! »
Les chefs de l’armée n’avaient pas voulu prendre l’initiative du pronunciamento ; mais, en déplorant eux-mêmes la faiblesse impardonnable du président, ils furent très heureux de se rallier au mouvement. De l’agrément de tous, Garcia Moreno prit à l’instant le commandement des troupes, fit consigner Espinosa dans sa maison, et envoya une compagnie s’emparer des clubistesde la rue San-Juan. Mais déjà la ville était en émoi ; les radicaux, ayant eu vent de ce qui se passait, avaient jugé prudent de s’évader au plus vite ; la musique militaire, par ses joyeuses fanfares, annonçait à tous le grand évènement ; et les habitants de Quito, transportés de joie, parcouraient les rues en criant de toutes leurs forces : « Viva Garcia Moreno ! »
Les pères de familles et les notables de la cité, réunis au palais du gouvernement, sous la présidence de Raphaël Carvajal, rédigèrent aussitôt l’acte suivant dont lecture fui donnée au public au milieu de tonnerres d’applaudissements :
« Les soussignés, rassemblés pour aviser aux moyens de sauver la nation de la crise terrible qu’elle traverse en ce moment, considérant :
« Que le président de la République, trahissant la confiance du peuple, a nommé aux charges publiques des enne-
mis acharnés de l’ordre, lesquels profitent de l’autorité remise en leurs mains pour préparer le retour à l’antique esclavage ;
« Que le gouvernement, non content de mettre à la tête des provinces des urbinistes déclarés, contemple avec indifférence les attentats qu’ils commettent pour arriver au triomphe de leur parti, et cela malgré les dénonciations de la presse et malgré des documents d'une évidence accablante ;
« Qu’Urbina attend à la frontière l’heure choisie par des traîtres pour lui livrer l’importante place de Guayaquil, sans que le président de la République prenne aucune mesure pour assurer l’ordre et la paix ;
« Qu’à Riobamba, Guenca, et ailleurs, les démagogues conspirent à ciel ouvert, sans que le gouvernement se préoccupe en aucune manière de préserver la patrie d’une révolution sanglante et désastreuse ;
« Que le rétablissement de l’humiliant despotisme, dont nous a délivrés la glorieuse révolution du 1 er mai 1839, a nécessairement pour conséquence la destruction des principes religieux, moraux et politiques, sans lesquels il n’y a pour la nation ni stabilité ni progrès ;
« Que, sans égard pour la constitution, laquelle déclare la religion catholique, apostolique et romaine religion de l’État, et oblige les pouvoirs publics à la défendre et à la faire respecter, le président laisse propager d’infâmes pamphlets destinés à miner les fondements du catholicisme ;
« Qu’en conséquence de tous ces faits, le ministre de l’intérieur a donné sa démission, ne voulant pas se faire complice d’une telle politique ;
« Arrêtent d’un commun âccord :
« Le gouvernement actuel est privé de toute autorité. Don Gabriel Garcia Moreno exercera le pouvoir en qualité de président intérimaire avec toutes les -facultés nécessaires pour réorganiser la république, conserver l’ordre à l’intérieur et la paix à l’extérieur ;
« La constitution et les lois de l’État restent en vigueur, en tant que le permettront les circonstances dans lesquelles se trouve la nation. Une convention nationale sera convoquée à l'effet de réformer la constitution et la législation. Le
projet de constitution adopté par la convention, sera soumis à la ratification du peuple. .»
Des vivats cent fois répétés accueillirent ces déclarations, et surtout la nomination de Garcia Moreno comme chef du gouvernement. Séance tenante, le nouveau président rédigea cette proclamation à la nation, où l’on sent vibrer à chaque ligne son âme de patriote :
« Mes chers concitoyens, après avoir fait tous les efforts imaginables près du président Espinosa pour sauver la république, menacée de redevenir au premier jour la proie de ses plus irréconciliables ennemis, j’ai dû me mettre à la tête de l’armée pour empêcher une nouvelle effusion de sang et le retour aux horreurs de la guerre civile.
« A Guayaquil, des agents d’Urbina négociaient avec des traîtres la reddition de la place ; dans les autres villes on applaudissait, en présence des autorités, au retour de l’infâme despote. Aveuglé par de perfides suggestions, le président autorisait par sa tolérance cette odieuse, conspiration. Patienter plus longtemps, c’eût été se rendre responsable des maux qui allaient fondre sur nous et commettre un crime de trahison.
« J’ai accepté la charge périlleuse de sauver le pays de cette nouvelle conjuration de Catilina, sans autre mobile, je puis le dire, que mon dévouement à la patrie. En preuve de ma sincérité, je promets devant Dieu et devant le peuple, sur ma parole d’honneur toujours inviolée, qu’une fois l’ordre assuré, les institutions réformées, je quitterai le pouvoir pour le remettre aux mains du citoyen que la libre volonté du peuple désignera. Même si j’étais élu, je refuserais la présidence. »
On le voit, Garcia Moreno revenait à sa première idée : saisir l’autorité pour barrer le chemin à Urbina, puis se retirer. Est-ce donc un ambitieux vulgaire, cet homme qui renonce volontairement à gouverner son pays au moment où tout le peuple l’acclame comme un libérateur ? Et pourtant, à entendre la bande franc-maçonne, Garcia Moreno n’a déposé le président Espinosa que pour prendre sa place!
Il fallait maintenant obtenir l’adhésion des provinces au pronunciamento de la capitale. Après avoir expédié des cour-
riers dans toutes les directions pour donner le mot d’ordre à ses amis, Garcia Moreno partit à marches forcées pour Guayaquil, où déjà il avait dépêché don Felipe Sarrade pour faire part au gouverneur Darquea des évènements survenus et le décider à employer toute son influence en faveur du pronunciamento. En passant, et pour ainsi dire au vol, le nouveau chef établit son autorité à Latacunga, à Ambato, à Guaranda, à Babahoyo. Arrivé à Guayaquil, le 20, vers neuf heures du soir, sans prendre un instant de repos, il se rendit à la caserne d’artillerie, la plus menacée d’un assaut urbiniste. A peine eut-il expliqué aux chefs et aux soldats la transformation survenue dans la capitale que tous s’écrièrent : « Viva Garcia Moreno ! Pendant ce temps, le docteur Sarrade parlementait avec Darquea, qui ne se laissait pas vaincre sans résistance. Tous deux ignoraient la présence de Garcia Moreno, quand un agent vint subitement interrompre leur conférence : « El senor Garcia Moreno est à la caserne d’artillerie, dit-il à Darquea, et il vous demande. » — « Garcia Moreno ! fit le gouverneur stupéfait, docteur, allons le trouver. » A la caserne, ils furent bien surpris de le voir assis tranquillement à (me table, écrivant et dictant des ordres. La besogne était finie : Darquea se mit à la disposition du nouveau chef avec ses troupes, de sorte que ce dernier put adresser ce discours à ses compatriotes :
« Citoyens de Guayaquil, une révolution inique tramée de la manière la plus insolente par les agents du lâche Urbina, et favorisée par la connivence du gouvernement, allait rejeter notre patrie entre les mains de la tyrannie. Déjà les révolutionnaires avaient reçu du Pérou les armes destinées à nous assaillir ; déjà les poignards brillaient aux mains des bandits payés pour nous assassiner.
« Mes chers concitoyens, celui qui ne vous a point abandonnés en 1860, alors que la République était agonisante, ne pouvait point, sans commettre le crime de lèse-patrie, vous délaisser dans la crise actuelle. Pour vous défendre contre vos implacables ennemis et rendre au pays l’ordre et la paix, j’ai quitté ma retraite et me suis rendu dans la capitale où le peuple et l’armée m'ont confié ia grande tâche de sauver le pays.
« Je veux remplir cette difficile mission, mais je compte sur la valeur et la loyauté des généraux, chefs, officiers et soldats de l’armée, sur la coopération de tous les gens de bien, sur le dévouement du peuple, et par-dessus tout sur la divine Providence dont j’implore le secours avec une inaltérable confiance.
« Équatoriens, le 17, en quittant la capitale, j’ai fait le serment solennel et public de déposer le pouvoir aussitôt après avoir organisé le gouvernement et réformé la législation de concert avec une convention nationale : je tiendrai parole. Le jour où, nos ennemis réduits à l’impuissance, je remettrai le pouvoir à l’élu du peuple, sera le plus heureux de ma vie. »
La foule applaudit par des vivats sans fin. Comme au retour de Jambeli, les urbinistes criaient plus haut que les autres ; pour refroidir un enthousiasme dont on pouvait à bon droit suspecter la sincérité, Garcia Moreno mit la province en état de siège. Les agents d’Urbina avaient fait de Guayaquil leur arsenal : tous les détenteurs d’armes, fusils, poignards et autres engins de révolution, furent sommés de les porter dans les vingt-quatre heures au bureau de police, sous peine d’être traités en ennemis publics. Un décret condamna les perturbateurs de profession à quitter le pays, et stipula que toutindividu convaincu d’avoir favorisé les traîtres serait jugé militairement. L’insurrection était étouffée dans son germe.
Quelques jours après, de retour à Quito, Garcia Moreno recevait les adhésions chaleureuses de Riobamba, de Cuenca, de Loja, et de toutes les provinces. Les colonnes du journal officiel ne suffisaient pas à les enregistrer h On se félicitait, d’un bout de l’Équateur à l’autre, d’avoir pu opérer cette contre-révolution sans verser une goutte de sang, sans brûler une seule cartouche, et cela grâce à l’énergie de l’homme incomparable qui, depuis dix ans, apparaissait dans toutes les crises comme l’invincible défenseur de la religion et de la société. Aussi, à part les sectaires qui le glorifiaient du reste par leurs outrages, n’y eut-il qu’un cœur et qu’une âme
* Estrella de Mayo, 22 28 janàer ; 3 et 13 février.
pour entonner l’hymne de louange et de gratitude en l’honneur de Garcia Moreno. Le conseil municipal de Quito décréta que le buste du libérateur serait placé dans la salle de ses séances, « en reconnaissance du magnanime courage et du grand esprit politique dont il avait fait preuve dans la transformation qui venait de s’opérer. Après tant d’années consacrées à la régénération de l’Équateur, disait le décret, Garcia Moreno le voyait sombrer de nouveau dans l’immoralité et l’anarchie : son bras vigoureux a conjuré la tempête et ouvert à tous, aux commerçants, aux laboureurs, une nouvelle ère de prospérité. » La Société patriotique lui offrit ses congratulations pour avoir, « avec une rapidité qui tient du prodige, préservé la nation d’une guerre civile. » La Société conservatrice fit célébrer un messe solennelle d’actions de grâces pour remercier Dieu « du splendide triomphe des principes conservateurs, et célébrer la rentrée au pouvoir du noble chef dont le cœur n’a jamais battu que pour le bien de la patrie. »
A toutes cesadresses et autres semblables, Garcia Moreno répondit « qu’en se dévouant au salut du pays, il n’avait fait que son devoir, ce qui ne lui conférait aucun titre aux remercîments de ses concitoyens. Notre gratitude, ajoutait-il, doit s’élever jusqu’au ciel. C’est Dieu qui nous a sauvés, avec une promptitude inouïe, des calamités dont nous étions menacés : donc, à Dieu seul, amour, louange et gloire ! »
A ce grand chrétien et à ce grand homme d’État vainqueur de la Révolution, incombe maintenant la tâche non moins difficile et non moins glorieuse de faire passer la contre-révolution dans les lois et dans les mœurs, c’est-àdire de fonder la République chrétienne. Cette œuvre de vraie civilisation, déclarée impossible au XIX e siècle, il nous reste à montrer comment Garcia Moreno l’a réalisée.