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LE PRÉSIDENT MALGRÉ LUI

En reprenant les rênes du gouvernement, Garcia Moreno était bien décidé à réaliser l’œuvre de civilisation catholique dont il n’avait pu que poser les bases durant sa première présidence. A la différence des révolutionnaires qui, comme Satan dans l’Éden, se glissent dans l’État pour soutirer au peuple tous ses biens, sa religion, sa morale et même sa bourse, l’homme de la contre-révolution n’arrivait au pouvoir qu’afin de rétablir le royaume de Dieu et sa justice. Ayant renoncé d’avance au mandat présidentiel, sa seule ambition comme chef intérimaire était d’engager l’avenir en .donnant au pays une constitution vraiment catholique.

Or, cette constitution, il ne pouvait l’asseoir sur une base solide sans opérer des destructions, c’est-à-dire sans saper les institutions anarchiques créées par la Révolution. Le 12 février, à peine rentré dans la capitale, il supprima d’un trait de plume l’Université de Quito, dont il avait pu apprécier de longue date les doctrines libérales. Disciple, il y avait puisé les erreurs les pins pernicieuses sur le droit absolu de l’État; recteur, il avait en vain lutté contre des vices incurables; chef de l’État, ses bonnes intentions avaient été constamment paralysées par le conseil de l’instruction publique, ce quatrième pouvoir, comme il l’appelait dans ses messages. Actuellement, l’Université, triste école de sophistes, ne cessait de déclamer contre l’autorité de l’Église et les principes régulateurs de l’ordre social. Ilmitrésolûment la cognée à cette racine de l’arbre révolutionnaire. « Considérant, dit le décret, que l’organisation et la direction de l’instruction publique sont absurdes; que l’Université de la capitale, outre les fu-

nestes effets produits par l’insuffisance de son enseignement, n’a été par ses détestables doctrines qu’un foyer de perversion pour la jeunesse, nous déclarons l’Université dissoute et le conseil de l’instruction publique supprimé. » Un autre décret fermait le collège national de Cuenca, « autre foyer d’immoralité fondé à grands frais deux ans auparavant, sans autre raison que de nuire à un établissement catholique très prospère. » La Franc-maçonnerie, si empressée à détruire l’enseignement catholique partout où elle règne, ne trouvera pas mauvais qu’un chef d’Etat chrétien proscrive ses écoles diaboliques. C’est une simple question de logique. Les partisans de la conciliation entre Dieu et le diable pourront seuls’ blâmer Garcia Moreno.

Après ces premiers travaux de déblaiement il nublia le décret convoquant les électeurs. La convention devait se composer de trente députés, trois pour chacune des dix provinces. La convention avait pour mission principale de voter une nouvelle constitution soumise ensuite à la ratification du peuple.

Cette perspective d’une convention catholique qui, sous l’influence et la direction de Garcia Moreno, anait jeter les bases d’un Etat chrétien, jeta les radicaux dans une espèce de désespoir furieux; aussi résolurent-ils de tenter le coup de main que la transformation subite du 47 janvier avait fait ajourner. Un officier de Guayaquil, le général José Vintimilla, devenu depuis quelques années l’ennemi politique de Garcia Moreno et l'agent secret d’Urbina, après avoir embauché certains officiers de la caserne d’artillerie, crut pouvoir profiter du jour de sa fête, 19 mars, pour donner le signal de l’insurrection. Dès trois heures du matin, ayant rejoint ses complices à la caserne et corrompu les soldats à prix d’or, il combina son plan d’attaque. A six heures, accompagné d’une troupe d’insurgés, il pénétra par une porte secrète dans la maison du commandant général Darquea, le surprit au lit et le conduisit prisonnier à la caserne. Les gardiens reçurent l’ordre de lui brûler la cervelle à la moindre tentative d’évasion.

Les conjurés se dirigèrent alors vers la caserne d’infanterie en criant : « Vive Urbina! Vive Carbo ! Vive Yintimil-

la ! » Mais déjà, grâce à l’énergie de quelques chefs intrépides, la résistance était organisée. On se battit dans les rues durant plusieurs heures. Les révolutionnaires, acculés à leur caserne, se défendaient comme des désespérés, quand tout à coup le général Darquea, confiné dans sa prison, s’apercevant à l’émotion de ses soldats, devenus ses geôliers, qu’ils remplissaient leur rôle à contre-cœur, leur montre qu’on les a indignemept trompés, les décide à lui prêter main forte, et se met avec eux en état de défense. Pendant qu’il observe l’ennemi, un de ses soldats décharge son arme par une fenêtre et frappe au front Vintimilla, qui tombe raide mort. Profitant de la confusion et de la panique des insurgés, Darquea s’élance de la prison, se remet à la tête des troupes fidèles et achève la déroute des révolutionnaires. Les chefs s’enfuirent lâchement, laissant derrière eux cent cinquante morts ou blessés.

Garcia Moreno apprit la révolte en même temps que la victoire. Il félicita lé peuple et l’armée de ce que « la trahison qui couvait depuis un an dans le but de livrer la république au lâche Urbina aboutissait enfin au tombeau de l’ignominie. » La déportation de plusieurs chefs insurgés et l’état de siège étendu à toutes les provinces ôta aux perturbateurs la tentation de continuer un métier devenu dangereux.

L’insurrection du 19 mars donna un corps aux préoccupations qui agitaient beaucoup d’esprits. On disait que Garcia Moreno étant le seul homme capable de maintenir la paix à l’Équateur, il fallait obtenir de lui qu’il revînt sur son serment et déjà l’on signait des pétitions en ce sens, quand parut au journal officiel la note suivante : « Le président de la république apprend avec non moins de surprise que d’indignation l’extrême liberté que se donnent certaines personnes de racoler des signatures à l’effet de l'obliger moralement à enfreindre un serment solennel. Rien au monde ne le déterminera à se déshonorer par la violation de sa parole. Il engage donc ces zélés à s’abstenir de démarches inutiles, il use même de son droit pour le leur commander. On doit tout sacrifier à la patrie, excepté la foi, la conscience et l’honneur.» On cessa de pétitionner, mais on n’en persista pas moins dans la volonté d’avoir pour chef Garcia Moreno.

Le 16 mai, à l’ouverture des séances de la convention, il se présenta devant les députés, presque tous ses amis dévoués, pour leur expliquer son projet de constitution. Le projet contenait, leur disait-il, les réformes impérieusement exigées pour réaliser Tordre et le progrès, c’est-à-dire la vraie félicité de la nation. Il avait eu dans ce travail deux objets en vue : le premier, harmoniser les constitutions politiques avec les croyances religieuses ; le second, investir l’autorité d’une force suffisante pour résister aux assauts de l’anarchie. Il ajouta ces nobles paroles que nos hommes d’État feraient bien de méditer : « La civilisation, fruit du catholicisme, dégénère à mesure qu’elle s’éloigne des principes catholiques : de là la débilité progressive des caractères, maladie endémique de notre siècle. Heureusement, nous avons reconnu jusqu’ici dans nos institutions l’unité de croyances, le seul lien qui nous reste dans ce pays divisé par des intérêts de partis, de races, de provinces ; mai» cette reconnaissance purement nominale laisse la porte ouverte à toutes les attaques contre l’Église. Entre le peuplé prosterné au pied des autels du vrai Dieu et les ennemis de notre sainte religion, il faut élever un mur de défense, et c’est là ce que je me suis proposé, comme réforme essentielle, dans ce projet de constitution. Quant aux attributions du pouvoir exécutif, la raison et l’expérience ont démontré qu’un pouvoir faible est insuffisant, dans nos pays agités, pour défendre l’ordre public contre les entrepreneurs de révolutions. Du reste, comme mon serment du 17 janvier m’interdit d’accepter le pouvoir, on ne m’accusera pas d’égoïsme ou de visées ambitieuses, si je vous demande de fortifier une autorité dont l’exercice ne peut m’être dévolu. »

Il termina son message par une déclaration plus formelle encore, relativement à la future présidence. « Je me suis efforcé durant ces quatre mois de répondre à la confiance du peuple ; il me reste maintenant, en rentrant dans la vie privée, à vous demander pardon des erreurs dans lesquelles je serai tombé bien des fois sans doute, malgré la droiture de mes intentions et le patriotisme qui m’a toujours guidé. L’infaillibilité et la parfaite rectitude sont l’apanage exclusif de Celui qui s’appelle la source éternelle de la vérité et de la

justice ; puisse-il vous éclairer et vous diriger dans un travail dont va dépendre le bonheur de notre patrie ! »

Rentré chez lui, il envoya immédiatement au président de l’assemblée sa démission officielle. « Il avait accepté la charge de président intérimaire jusqu’à la réunion de la convention, avec l’obligation formelle de déposer le pouvoir entre ses mains : il considérait donc comme uii devoir de céder à un autre les rênes du gouvernement. » Les députés furent d’un avis contraire ; usant de leurs droits, car le président définitif ne devait être nommé qu’après le vote de la constition, ils le réélurent à l’instant président par intérim. Ce fut en vain ; esclave de son serment, il déclina de nouveau la charge qu’on voulait lui imposer, et dans des termes si accentués que les députés renoncèrent pour le moment à l’espoir de le fléchir. L’assemblée accepta donc sa démission, mais en chargeant Carvajal, son président, de lui faire savoir « qu’elle cédait à des -raisons de déférence, et non aux motifs présentés par lui pour refuser le pouvoir. » « La convention nationale, lui disait-on, ne reconnaît point aux bons citoyens le droit de refuser leurs services à la patrie. Les hommes de bien, de moralité, de progrès, se doivent absolument à la nation. Ni les serments de refuser les charges publiques, ni lés contradictions plus ou moins violentes éprouvées dans la défense des principes sociaux, ne peuvent vous affranchir de l’imprescriptible devoir de vous mettre à sa disposition toutes les fois qu’elle réclame votre concours. Persuadée que les devoirs sacrés du citoyen l’emportent sur des scrupules de délicatesse, la convention espère que Garcia Moreno restera disposé, comme toujours, à servir le pays avec l’honneur, la loyauté et le patriotisme qui le caractérisent. »

Cette pièce, signée par tout le bureau de l’assemblée, montre que la convention de 1869, aussi bien que le congrès de 1 865, voyait en Garcia Moreno l’homme providentiel et nécessaire. Pourje remplacer temporairement au fauteuil, elle élut son beau-frère, Manuel Ascasubi, lequel associa immédiatement GârcLa Moreno à son gouvernement en lui donnant le portefeuille des finances. Mais ce n’était pas assez pour neutraliser le mauvais effet produit dans le peuple par la retraite du $rand citoyen, ni peut-être pour comprimer la joie

non dissimulée des radicaux : on proposa de le nommer général en chef de l'armée. La motion fu soumise à l’assemblée, qui la vota d’urgence et par acclamation, sur la proposition de Carvajal : « Pourquoi délibérer, s’écria ce dernier, sur une question résolue depuis longtemps par un vote indéclinable du peuple ? Nul doute sur le mérite de Garcia Moreno, dont le génie et les services sont écrits en caractères éclatants à chaque page de notre histoire depuis dix ans, dix ans de luttes entre l’ordre et l’anarchie. Et après dix ans, pouvonsnous assurer que les éternels partisans du désordre nous laisseront nous reposer de tant de secousses ? Il est de toute justice et de toute nécessité que nous donnions Garcia Moreno comme centre de ralliement à notre vaillante armée. » Le décret fut voté d’urgence.

L’assemblée mit alors à son ordre du jour le projet de constitution élaboré par Garcia Moreno, et dont voici les principales dispositions.

Au frontispice des chartes issues de la Révolution, les législateurs inscrivent le nom de la divinité nouvelle : le peuple souverain. Garcia Moreno, lui, grava ces mots majestueux en tête de la sienne. « Au nom de Dieu, un et trine, auteur conservateur et législateur de l’univers. » C’était se séparer radicalement des rationalistes de toute nuance, lesquels s’adjugent lé droit de constituer une nation sans tenir compte de la révélation surnaturelle, ni de l’Eglise, son interprète. Pour Garcia Moreno le Dieu vivant ou la Sainte-Trinité, le Dieu de l’Église catholique, est le législateur suprême, et par conséquent aucune puissance en ce monde, impériale, royale ou populaire, n’a le droit de légiférer, si ce n’est en son nom et sous sa dépendance.

En conséquence, le premier article de la constitution déclare» la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l’État à l’exclusion de toute autre, et la maintient en possession inaliénable des droits et prérogatives dont les lois de Dieu et les prescriptions canoniques l’ont investie, avec obligation pour les pouvoirs publics de la proléger et de la faire respecter. » C’est la reconnaissance solennelle et effective de la royauté du Christ et de son Église. Je dis e/f'eclioe, car -depuis quarante ans, les entrepreneurs de constitution dans

l’Amérique du Sud avaient tous déclaré le catholicisme religion de l’État, mais pour l’enchaîner plus facilement à l’État, en la dépouillant de tous ses droits et privilèges. La constitution équatorienne, en stipulant que l’Eglise jouirait de tous les droits et prérogatives que lui assurent les lois de Dieu et lœ prescriptions canoniques, authentiquait officiellement le concordat libérateur, et l’abolition de toutes les entraves au moyen desquelles le pouvoir civil restreignait ou annulait l’action du clergé. L’Eglise reprend son rang de reine, possède, administre ses biens, surveille l’enseignement, organise ses tribunaux, convoque des synodes et des conciles, choisit ses pasteurs, en un mot, remplit sa mission divine sans avoir à craindre les appels comme d’abus et les refus d’Exequatur. C’est l’union intime de l’Église et de l’État telle que la formule le Syllabus par la condamnation formelle des propositions contraires *.

Mais cette union vitale, il fallait en assurer la perpétuité, et pour cela écarter du pouvoir les hommes de discorde. A cet effet, dans l’article de la constitution relatif aux droits des citoyens, Garcia Moreno introduisit cette clause « qu’on ne peut être électeur ou éligible ou fonctionnaire à un degré quelconque sans professer la religion catholique » ; comme cette exigence paraissait exorbitante à certains députés libéraux, on répondit « qu’il ne faut pas se contenter de déclarations platoniques, mais tirer hardiment la conséquence des principes posés. Si l’on peut exercer les droits de citoyen sans être catholique, il s’ensuivra qu’un juif, un protestant, un renégat, pourra devenir magistrat, professeur, ministre ou même président de la République, et, sans que ni la loi ni le peuple puissent s’y opposer, infiltrer au cœur de la société des principes immoraux et impies qui bientôt la conduiraient à sa ruine. Ainsi Rocafuerte avait-il profité de son passage au pouvoir pour introduire à l’Équateur des instituteurs protestants et favoriser la propagande biblique. L’unité religieuse est l’honneur et le bonheur du peuple équatorien ; il ne faut point permettre aux impies de semer la zizanie au sein de ce peuple. Comment les nations catholiques laisse-

1 Voir le Syllabus, prop. 30 à 50.

raient-elles entamer chez elles l’unité de foi, alors que les souverains de Londres et de Pétersbourg font l’impossible pour unifier sous le rapport religieux leurs sujets de Pologne et d’Irlande? » Les opposants s’emportèrent jusqu’à pronostiquer des réactions et des vengeances, en cas de nouvelles révolutions politiques. « Quand l’autorité ecclésiastique jouit d’un pouvoir excessif, s’écria un orateur, comme autrefois dans certains pays d’Europe, il suffit d’un moine pour propager la réforme dans ce pays. » Garcia Moreno bondit sur son banc en entendant cette menace et ce sophisme historique. « Il faut élever, répondit-il, un mur de séparation entre les adorateurs du vrai Dieu et ceux de Satan. La crainte de la persécution en cas d’invasion radicale est une crainte vile et ignominieuse. Jamais pareille crainte ne nous empêchera d’affirmer la vérité catholique dans toute son intégrité. Quant à la réforme protestante, elle n’a point eu pour cause l’excessive autorité de l’Eglise, mais les passions d’un moine orgueilleux et de princes débauchés. En proclamant le libre examen, Luther n’a point déclamé contre des excès d’autorité, mais contre l’autorité elle-même. »

Cet article fondamental fut voté à l’unanimité, moins deux voix. Le mur de séparation dont avait parlé Garcia Moreno atteignit toute sa hauteur par l’adoption d’une autre clause déclarant « déchu de ses droits de citoyen tout individu appartenant à une société prohibée par l’Eglise. » Rien de plus logique : si l’on écarte des urnes et des emplois le simple rationaliste qui n’adhère point à l’Eglise, à plus forte raison le franc-maçon qui jure de la détruire! La constitution enteve les droits de citoyens à l’ivrogne, au vagabond, à l’interdit, au banqueroutier, au repris de justice : aucun de ces dégradés n’est aussi nuisible à la société que le sectaire occupé du matin au soir à en saper les fondements. Toutefois, il fallait de l’audace à Garcia Moreno, pour barrer le chemin aux chevaliers de l’équerre et du triangle, et les déclarer indignes du plus petit emploi sur ces pauvres montagnes, alors qu’ils trônent dans tous les ministères, à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Berlin ! Dès ce jour, au sein de leurs conciliabules, le nom de Garcia Moreno ne sera plus prononcé qu’au milieu des révolvers et des poignards.

L’État catholique constitué, il s’agissait de restaurer le pouvoir civil, amoindri ou annulé par les théoriciens du libéralisme. Garcia Moreno n’admettait pas qu’un chef d’État fût un soliveau, installé sur un fauteuil ou sur un trône, pour contre-signer sans mot dire les décrets souvent stupides et quelquefois 'criminels d’une cohue d’idéologues qu’on appelle le parlement souverain. La constitution nouvelle opposa une digue au pouvoir des chambres. En accordant à l’Église la jouissance de ses droits et privilèges canoniques, il enlevait aux parlementaires le thème ordinaire de leurs abus de pouvoir. Si, dans tous les pays, les législateurs s’obligeaient à respecter les lois de Dieu et de l'Église, la tribune serait souvent muette. De fait, les congrès de l’Équateur n’avaient à délibérer que sur des questions d’ordre temporel. iNe traitant plus comme les nôtres, de omni re scibili, quelques mois leur suffisaient tous les deux ans pour régler les affaires courantes. Même dans les questions purement civiles, la nouvelle constitution refréna l’omnipotence du congrès en attribuant au gouvernement un droit de veto, qui renvoyait la loi au futur congrès. Après deux ans, les circonstances étaient changées, les passions calmées, les esprits plus éclairés, et l’on s’étonnait souvent du dissentiment qui avait existé.

Restait à se précautionner contre les anarchistes de profession et entrepreneurs de pronunciamentos. Certaines dispositions ajoutées au code pénal, leur donnèrent à réfléchir. On a vu comment les tentatives de rébellion restaient impunies ou par la trahison des juges ou par l’insuffisance des lois, La constitution édicta des peines sévères contre les simples ten-< tatives de rébellion ou de sédition, non suivies d’effet pour un motif indépendant de la volonté de leurs auteurs.

Ces peines épouvantèrent d’autant plus les révolutionnaires, que, pour leur ôter tout espoir de s’y soustraire, un article conféra au gouvernement le droit, en cas d’insurrection, de mettre le pays en état' de siège, avec faculté, pendant ce temps « d’ordonner des visites domiciliaires, d’appréhender les personnes suspectes et de les transporter à l’étranger, de s’emparer des armes et munitions, de prohiber les publications ou fermer les cercles qui lui paraîtraient dangereux pour l’ordre public, d’augmenter la force armée et de mettre

la garde nationale sur pied, d’imposer aux fauteurs de désordre des contributions de guerre, et de faire juger militairement les auteurs, complices ou simples auxiliaires dans l’acte d’invasion ou de sédition. » Aux libéraux qui trouvaient ces mesures trop énergiques, Garcia Moreno fit observer que les pouvoirs extraordinaires conférés par l’état de siège sont consignés dans toutes les constitutions sérieuses ; or, si partout le gouvernement doit être armé contre les séditieux, « à plus forte raison dans les républiques hispano-américaines, où la rébellion contre l’autorité, passée à l’état chronique, devient pour certains spéculateurs le gagne-pain ordinaire. Il faut armer le gouvernement pour défendre les honnêtes gens. Ce serait un crime de lier les mains au pouvoir, par respect pour des voleurs et des assassins de profession. »

Les pouvoirs du président déterminés, on s’occupa de remédier à l’instabilité du gouvernement, ce vice caractéristique du régime républicain. A l’Equateur, le président siégeait quatre ans, selon la loi sacro-sainte des États-Unis, que les états du Pacifique vénèrent comme un fétiche. Son mandat expiré, le président ne pouvait briguer la réélection, quels que fussent ses services ou ses mérites. Les députés et les sénateurs naissaient et mouraient tous les deux ans, c’est-à-dire à chaque législature. On arrivait ainsi au mouvement perpétuel, si cher aux ambitieux ; au vote perpétuel, le rêve des brouillons et des émeutiers ; aux révolutions sans fin, à la décrépitude progressive, comme l’avait fait remarquer Garcia Moreno au congrès de 1865. Il ne craignit donc pas de rompre avec le système américain : « Le président, dit la nouvelle constitution, élu pour six ans, rééligible pour une seconde période, ne pourra être investi d’un troisième mandat qu’après un intervalle de six autres années. Les députés seront également élus pour six ans et les sénateurs pour neuf, les uns et les autres renouvelables par tiers tous les deux ans. » Ainsi délivré du fléau des élections continuelles, le pays put utiliser le génie d’un homme d’État, sans craindre néanmoins de le voir s’éterniser au pouvoir.

Telle nous apparaît, dans ses grandes lignes, la constitution de Garcia Moreno, constitution catholique où l’autorité

divine et humaine se donnent la main pour travailler de concert au bonheur éternel et temporel du peuple, le plus magnilique effort qu’on ait fait depuis cent ans, et même depuis la réforme protestante, pour réagir contre le paganisme révolutionnaire. Quel Etat aujourd'hui reconnaît officiellement l’Église du Christ avec ses droits et prérogatives, et se soumet à la loi de Jésus-Christ, promulguée, expliquée et appliquée souverainement par le Pape ? Cette charte nouvelle, son œuvre et celle des députés, Garcia Moreno en lit l’œuvre et la gloire du peuple entier par la ratification qu’il sollicita des collèges électoraux. Ce plébiscite dépassa son attente. Quatorze mille électeurs contre cinq cents acclamèrent la constitution catholique, et montrèrent qu’au milieu de l’apostasie générale des nations, il se trouve encore sur la terre un peuple chrétien.

Ce peuple attendait avec impatience le vote de la constitution pour arriver à la question brûlante de la présidence définitive. Les députés, plus que jamais décidés à ne tenir aucun compte des scrupules de Garcia Moreno, ne s’en cachaient pas dans leurs conférences avec lui. Un serment, lui disaient-ils, qui contriste tous les bons citoyens et comble les vœux des révolutionnaires, un serment qu’on ne peut tenir sans nuire gravement au bien public, ne saurait être obligatoire. Dans de pareilles conjonctures, refuser de se rendre à l’appel de la nation, ne serait plus un acte de vertu, mais une faute. Garcia Moreno n’ignorait point ces principes de saine théologie, mais il en contestait l’application. Il entendait déjà la cohue révolutionnaire l’appeler traître et parjure, et lui reprocher devant le peuple son manque de parole. Le peuple, très peu théologien, se laisserait prendre au fait matériel ; et quelle influence aurait-il sur le pays, s’il perdait son prestige d’honnête homme et de chrétien? Les députés répondirent à cette objection qu’il devait être habitué depuis longtemps aux outrages des révolutionnaires ; quant au peuple, au vrai peuple, parfaitement au courant d’une question débattue depuis cinq mois, il ne lui pardonnerait jamais de l’avoir livré, par un faux sentiment d’honneur, aux ennemis de la religion et de la patrie.

Le 29 juillet, la convention se réunit dans l’église de la

compagnie de Jésus, où, après une messe solennelle, elle procéda à l’élection du président de la république. Garcia Moreno fut élu à l’unanimité moins une voix. Le président Carvajal lui transmit la décision de l’assemblée, espérant de son patriotisme, disait-il, qu’il s’inclinerait devant cette nouvelle manifestation de la confiance nationale. Mais Carvajal se trompait : cette volonté de fer ne savait pas plier, ni cette conscience délicate se rassurer. Il supplia la convention de prendre en considération les motifs tant de fois allégués, et d’accepter sa renonciation. Il ne restait pour vaincre son obstination qu’à commander en vertu de son pouvoir suprême : la convention ne recula pas devant ce devoir. A l’unanimité, les députés refusèrent d’agréer les excuses du président nommé, « attendu que ses services paraissaient indispensables pour consolider l’ordre et la paix, et lancer la République dans la voie du véritable progrès. » Carvajal l’informa de cette résolution définitive de l’assemblée, « persuadé, disaitil, que cédant enfin à la volonté nationale représentée par la convention, il se présenterait le lendemain à l’église métropolitaine pour prêter le serment constitutionnel. »

Devant un ordre formel, Garcia Moreno n'avait plus qu’à se soumettre, non pas qu’il reconnût la souveraineté absolue de la nation sur l’individu, mais parce' que, dans cette circonstance, la voix du peuple lui parut la voix de Dieu. Le lendemain, 30 juillet, entouré des autorités civiles et militaires, il se rendit à la cathédrale pour la solennelle cérémonie du serment. Là, en face du clergé, de l’assemblée et du peuple, il s’écria d’une voix ferme :

« Je jure par Dieu Notre-Seigneur, et par ces saints Evangiles, de remplir fidèlement ma charge de président de la république ; de professer la religion catholique, apostolique et romaine; de conserver l’intégrité et l’indépendance de l’Etat ; d’observer et de faire observer la constitution et les lois. Si je tiens parole, que Dieu soit mon aide et ma défense; sinon, que Dieu et la patrie soient mes juges ! » Carvajal se fit l’interprète de la nation tout entière en félicitant le nouveau président. « Religion et patrie ! dit-il, vous avez uni ces deux noms dans votre serment, parce que de leur union, dépend la félicité sociale. Hors de là, le pouvoir

n’est qu’un instrument de domination. En entendant ces paroles, le peuple a droit d’attendre beaucoup de vous, car, au nom du Dieu de justice, vous venez de promettre dévoûment à la patrie, fidélité aux lois, protection à la religion catholique. Mais s’il attend beaucoup, il a la certitude que sa confiance ne sera pas trompée. Elle repose sur votre patriotisme bien connu, et sur les moyens nouveaux que le peuple dépose en vos mains pour réaliser ses espérances.

« Il y a huit ans, dans les mêmes circonstances et dans ce même temple, vous prêtiez le même serment. Vous avez loyalement tenu parole : sous votre gouvernement, la patrie a changé de face, la religion est devenue chez nous un élément de vie et de progrès. Mais pour arriver à ce résultat, que d’obstacles quasi insurmontables vous avez dû vaincre, obstacles nés d’institutions absurdes, produit hybride de théories plus absurdes encore. Aujourd'hui ces obstacles ont disparu. Vous avez en mains un pouvoir fortifié par des institutions que la situation réclame. Vous êtes à la tête d’une armée fidèle, qui sera toujours le ferme soutien de l’ordre public et de l’indépendance nationale. Vous pouvez compter sur le patriotisme et la moralité d’un peuple qui, en vous confiant ses destinées pour la seconde fois, montre éloquemment qu’il sait discerner l’homme de bien et lui témoigner sa gratitude. Enfin vous pouvez compter surtout sur le Dieu tout-puissant toujours prêt à nous exaucer quand nos lèvres murmurent les noms sacrés de religion et de patrie 1 »

Garcia Moreno fit à ce discours une réponse sublime :

« Soumis à la volonté du peuple représenté par l’assemblée nationale qui, sans tenir compte de mes refus réitérés, m’a forcé de prendre en main le pouvoir en vue d’éventualités toujours menaçantes, j’ai prêté devant les saints autels le serment exigé par la constitution. Ce serment m’oblige à me sacrifier pour la religion et la patrie, sans craindre la mort. Heureux si pour ces deux grandes causes j’avais à les sceller de mon sang ! Je compte sur le peuple, je compte sur l’armée, mais surtout sur Dieu qui ne nous abandonnera pas au jour du danger. »

Ainsi se termina cette mémorable discussion entre les représentants de l’Equateur et l’homme qu’ils avaient choisi

pour le gouverner. Dans ce temps où tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir, même l'escalade et l'effraction, l’histoire n’a rien de plus beau que ce débat héroïque entre un peuple qui réclame son chef, et ce chef qui, se dérobant obstinément aux volontés du peuple pour ne point violer la parole donnée, ne cède enfin qu’à l’impérieux devoir de défendre la religion et la patrie !

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