VILLE DE QUITO
Ce grand fait religieux domina cette première année de philosophie, marquée d'ailleurs par les plus brillants succès. Déjà sa mère, en vaillante chrétienne, le félicitait de sa détermination; son frère aîné, alors curé de Monte Christi dans le diocèse de Guayaquil, s’offrait à pourvoir à tous les frais de son éducation ecclésiastique, lorsqu’une passion puissante, tyrannique, absorbante comme toutes les passions, vint l’arracher à ses préoccupations religieuses et captiver son âme.
À dix-huit ans, le jeune homme subit généralement une crise. Souvent d’ignobles instincts s’emparent de l’étudiant et le jettent, pieds et poings liés, dans l’égout de la volupté. Heureux ceux qui échappent aux enchantements de Circé, et ne se laissent point, comme les compagnons d’Ulysse, métamorphoser par elle en animaux immondes. Trop élevée, trop pieuse aussi pour ramper dans le vice, l’âme ardente de don Gabriel se laissa dominer et comme posséder par la noble passion de la sciénce.
Durant ces dernières années, à Quito comme à Guayaquil, il avait attiré l’attention de ses maîtres par un amour extraordinaire de l’étude ; mais ni ses facultés n’étaient assez développées, ni l’objet de son travail assez attrayant pour subjuguer son âme. Aujourd’hui qu’à l’aide des notions élémentaires, il pouvait se mettre en rapport avec la vérité elle-même, contempler dans ses études philosophiques Dieu, l’âme, le monde matériel avec ses innombrables substances, descendre par l’analyse scientifique jusqu’aux éléments de ces êtres mystérieux, il entra pour ainsi dire dans une sorte de ravissement qui augmentait à chaque instant sa soif de connaître et de tout connaître.
Il visait en effet à une universalité de connaissances dont le besoin s’expb'que par la trempe particulière de son âme. Contrairement à ces spécialistes dans lesquels un don quelconque prédomine au détriment des autres, ses facultés également puissantes, parfaitement équilibrées, se prêtaient un mutuel appui. Intelligence d’une pénétration presque intuitive, raison vigoureuse et logique, mémoire facile et tenace, imagination brillante, âme de feu, il possédait cet assemblage de qualités départies parla Providence à certains
hommes exceptionnels. Sollicité par chacune de ses facultés, il voulut tout savoir, tout creuser, tout approfondir, la littérature et l’histoire, la philosophie et les sciences exactes, les sciences naturelles aussi bien que l’éloquence et la poésie. De fait, il cultiva chaque branche de l’enseignement avec l’amour et l’acharnement d’un spécialiste. Doué d’une surprenante facilité d’assimilation, il alliait les études les plus contradictoires et quelquefois s’y adonnait à la même heure. On le vit suivre les démonstrations d’un professeur, tout en lisant un livre traitant d’autres matières. Appelé inopinément au tableau pédagogique, il laissait sa lecture el poursuivait aussitôt l’opération commencée.
On comprendra maintenant que Garcia Moreno ait pu être à la fois orateur incisif, poète entraînant, polémiste vigoureux, homme d’Etat incomparable, mathématicien et chimiste sans rival. S’il eut dans ses études une prédilection quelconque, ce fut pour les mathématiques et la chimie. Pendant ses années de philosophie, il leur consacra la majeure partie de son temps et finit par dépasser ses maîtres, ce qui donnait lieu parfois à des anecdotes moins amusantes pour eux que pour leurs élèves. Dans un examen de mathématiques, comme personne ne trouvait la solution d’un problème, d’ailleurs très difficile, le docteur Angulo, professeur émérite, s’approcha du tableau pour faire lui-même sous les yeux des étudiants l’opération demandée. Et déjà il alignait les chiffres avec toute l’assurance que donne le savoir, quand tout à coup du groupe des spectateurs silencieux part une voix stridente : « Le professeur se trompe. » C’était la voix de Garcia Moreno. — « Je ne me trompe nullement, répond le docteur un peu piqué. — Voulez-vous que je vous montre l’erreur? » réplique l’audacieux ; et d’un bond il s’éladce au tableau, saisit le crayon, signale la bévue du professeur, et résout le problème avec tant d’exactitude et de rapidité que tous les assistants éclatent en applaudissements. Un ingénieur français, le docteur Wyse 1 , dont il devint bientôt l’a-
1 M. Sébastien Wyse fut appelé à l’Équateur en 1839. On lui doit une carte topographique du pays et plusieurs traités scientifiques très estimés.
mi, lui enseigna en ce temps les hautes mathématiques. Il avouait aussi que son élève le stupéfiait par la facilité avec laquelle il faisait les calculs les plus longs et les plus compliqués. Pendant que ce savant distingué cherchait la solution d’un problème au moyen des règles ordinaires, don Gabriel, par des méthodes personnelles et les ressources de sa prodigieuse mémoire, arrivait au résultat bien avant le maître.
Toutefois, même avec des aptitudes exceptionnelles, il est impossible de mener de front des études si nombreuses et si variées sans se livrer à un travail excessif. Don Gabriel vivait comme un reclus au milieu de ses livres : pour lui ni fêtes, ni congés, ni sociétés, ni plaisirs d’aucune sorte. Il se reposait d’un travail plus sérieux par l’étude des langues étrangères, le français, l’anglais, l’italien, qu’il parlait avec aisance ; s’il se délassait avec quelques amis, c’était en commentant au milieu d’eux quelque ouvrage nouveau de littérature ou d’histoire *. La nuit, quand la ville entière était endormie, il veillait, à la clarté d’une pauvre lampe, courbé sur un volume de philosophie ou d’algèbre. Vaincu enfin par la fatigue, il enlevait de son lit matelas et couvertures et se couchait tout habillé sur les planches, pour ne pas s’exposer à prolonger son sommeil au delà des limites qu’il s’était fixées. A trois heures du matin il était debout et à l’œuvre. Si ses paupières se fermaient malgré lui, il se lavait le visage ou passait de longues heuresles pieds dans l’eau froide pour réveiller ses sens engourdis. Ces excès longtemps prolongés lui occasionnèrent des maux d’yeux, des névroses et d’autres désordres graves, dont il ne se débarrassa que par les traitements les plus douloureux. Nobles excès que la raison condamne sans doute, mais qu’on ne peut s’empêcher d’admirer, surtout quand on rapproche ces nuits de travail, ces nuits fécondes, de ces nuits infâmes où tant de jeunes gens
» Dans ses lectures en commun, ses compagnons eurent bien souvent l'occasion de constater sa vaste érudition et la sûreté de sa mémoire. Il s’inscrivit un jour en faux contre une citation de Tacite par M. Nettement, et rétablit de mémoire ce qu’il disait être le vrai texte de l’historien romain. On ouvrit un Tacite et l'on vit non sans ébahissement, qu'il avait raison.
usent leurs forces et abêtissent leur âme dans l’orgie et la débauche !
Naturellement, avec de tels efforts, don Gabriel obtint dans tous ses cours des succès hors ligne. Son nom acquit une véritable célébrité dans la ville de Quito. Les professeurs le désignaient de préférence pour soutenir les thèses publiques, de sorte qu’on eut l’occasion à diverses reprises de remarquer l’étendue de son savoir, l’inflexible logique de ses raisonnements, la finesse et la vivacité de ses reparties, et surtout son laconisme incisif et pénétrant, fidèle expression de son caractère. Pour ses maîtres comme pour le public, il fut dès lors bien établi que dans n’importe quelle carrière, ce jeune homme arriverait prochainement àjouer le premier rôle.