‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 31 sur 36 · LE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN

Avant de raconter le lugubre drame qui interrompit le cours des œuvres dont nous venons d’esquisser le tableau, nos lecteurs nous sauront gré d’attirer un instant leur attention sur les vertus intimes de Garcia Moreno. Sans doute ses faits et gestes nous ont révélé l’âme d’un vrai pasteur de peuples ; mais, pour sa gloire autant que pour notre instruction, il convient de faire ressortir les rouages mystérieux de cette noble existence, toute pénétrée d’héroïsme et de dévouement. Ce sera répondre en même temps à certaines accusations formulées par des gens honnêtes mais peu réfléchis.

La nature avait doué Garcia Moreno des éminentes qualités qui font l’homme d’action. Son intelligence, aussi vaste que pénétrante, embrassait d’un coup d’œil les complications des affaires et les raisons les plus capables d’influencer ses décisions. Ce don précieux, joint à l’étude approfondie des questions gouvernementales, imprimait à ses résolutions ce cachet de brusque soudaineté qui effrayait parfois ses meilleurs amis. Au premier coup d’œil apparaissait l’homme de commandement. Taille élancée, constitution vigoureuse, maintien noble et digne, démarche assurée, un peu précipitée comme celle d’un homme qui n’a pas de temps à perdre : tout en lui révélait, avec une activité dévorante, une souveraine énergie. Sa belle tête, noblement portée, couverte avant l’âge de cheveux blanchis par le travail et les veilles, son front haut et large, commandaient le respect; ses grands yeux, pleins de vivacité, lançaient à certains moments des éclairs d’indignation qui faisaient trembler; sa voix virile et puissante, ses phrases incisives, coupées, nullement académiques, son style fortement imagé, son. ton animé, véhément, donnaient à sa parole une autorité sans réplique. Malgré ce caractère impérieux et des talents hors ligne, Garcia

Moreno sut rester humble. Jamais cet homme que les ennemis se plurent à taxer d’orgueil, ne convoita ni ne conserva le pouvoir par un sentiment de satisfaction personnelle. Jamais il n’ambitionna la popularité ; jamais, pour obtenir la faveur de l’idole, il ne fit la moindre avance ni la moindre concession. Les journaux de la Révolution lançaient contre lui la calomnie et l’injure; il les lisait sans émotion aucune, trop heureux, disait-il, d’être traité comme Jésus-Christ et son Eglise. Un religieux qui lui faisait part de certaines avanies dont il avait été l’objet, reçut cette réponse noble et chrétienne : « Je compatis à vos peines, mais vous avez eu une magnifique occasion de vous enrichir pour l’éternité. Les coups qui vous atteignent vous paraîtront moins rudes si vous les comparez à ceux dont on m’accable tous les jours. Faites comme moi, mettez l’outrage au pied de la croix et priez Dieu de pardonner aux coupables. Demandez-lui qu’il me donne assez de force, non seulement pour faire du bien à ceux qui répandent sur moi, par leurs paroles ou leurs écrits, les flots de haine qu’ils ont dans le cœur, mais encore pour me réjouir devant Dieu d’avoir à souffrir quelque chose en union avec Notre- Seigneur. C’est pour moi un vrai bonheur en même temps qu’un honneur immérité de subir les insultes de la Révolution en compagnie des ordres religieux, des évêques, et même du souverain pontife.

S’il lui arrivait parfois de défendre une idée avec animosité, même avec passion, c’était moins pour humilier un adversaire que pour exalter et venger la vérité. Avec sa supériorité intellectuelle, sa foi, salogique, il jugeait sévèrement les théories modernes, qu’il croyait, avec l’Église, subversives de toute société. Si quelque libéral osait les vanter devant lui, ou déguiser sous de vaines raisons d’opportunité les tendances de son esprit dévoyé, Garcia Moreno regimbait devant le sophisme et, d’un mot quelquefois excessif, désarçonnait l’imprudent. Alors, pénétrant jusqu’au cœur de la question, il coupait court aux arguties par une démonstration qui ne laissait place à aucun subterfuge. « En arithmétique, disaitil, pas d’éloquence, mais des chiffres ; en philosophie et en politique, pas de verbiage, mais des raisons. » Du reste, sur les matières qui n’intéressaient ni la vérité, ni la justice, par

exemple sur des problèmes de science ou d’histoire, il discutait avec le plus grand calme et tolérait facilement la contradiction: Je me suis trompé, disait-il à son adversaire; vous connaissez cette question mieux que moi. »

Comme tous les grands cœurs, il savait reconnaître ses torts et les réparer courageusement. Un jour qu’il était accablé de besogne et de plus surexcité par la maladresse d’un architecte auquel il avait confié des travaux importants, un ecclésiastique interrompit son travail pour lui faire une communication soi-disant pressante. Il le reçut assez brusquement, et, comme il s’agissait d’une affaire insignifiante, le congédia plus brusquement encore : « Ce n’était pas la peine, lui dit-il, de vous déranger ni de me déranger pour une pareille vétille. » Le prêtre se retira passablement mortifié. Le lendemain il ne pensait plus à cette incartade du président, quand de bon matin il le vit arriver pour lui demander pardon de sa conduite violente et irrespectueuse. Plusieurs fois, à la suite d’un mouvement de vivacité, il s’humilia jusqu’à faire des excuses aux personnes qu’il avait contristées. Un officier de ses amis, pour des raisons futiles, avait cessé de le voir et de le saluer. Le rencontrant un jour, le président l’aborde sans façon : « Je te nomme mon aide de camp, » lui dit-il. L’officier stupéfait ne répondait pas : Tiens, ajoutat-il en s’inclinant devant lui, si tu veux ma tête, la voilà ! » Us se réconcilièrent et restèrent bons amis.

Jamais il ne se prévalut de ses œuvres, qui cependant excitaient l’admiration du monde entier. Dans les congrès, il n’en parlait que pour rendre gloire à Dieu, persuadé qu’il devait tout à sa grâce. Aussi demandait-il constamment qu’on voulût bien l’aider en priant pour lui. Durant sa seconde présidence, il adressait à la fin de chaque année une circulaire aux évêques pour solliciter des actions de grâces et présenter à Dieu ses nouvelles requêtes. Dans des lettres particulières adressées aux prélats qui jouissaient de toute sa confiance, il les pressait de lui signaler ceux de ses actes qui auraient pu leur paraître répréhensibles, ainsi que les moyens d’utiliser son pouvoir d’une manière plus avantageuse à la cause de Dieu et de son Église. Ainsi pénétré de son impuissance à faire le moindre bien sans le secours d’ en-haut, il

attribuait ses succès à la protection de Dieu et à la Vierge Marie, aux bénédictions de Pie IX, aux prières de sa sainte mère et d'une sœur aveugle, pour laquelle il professait une grande vénération. Un professeur de botanique, ayant mis la main sur une fleur non encore qualifiée dans la flore du pays, lui demanda la permission de la baptiser du nom Tacsonia Garcia-Moreno . « Si vous voulez me faire plaisir, lui répondtt le président, laissez de côté ma pauvre personnalité; si votre fleur est rare, jolie, inconnue à l’Équateur, faites hommage de votre trouvaille à la Fleur du ciel : appelez-la Tacsonia Mariæ. » L’homme qui s’oublie à ce point ne laissera pas l’amour-propre détourner sa volonté des grands intérêts commis à sa garde.

La volupté n’avait pas plus de prise sur son cœur. Malgré son naturel ardent et passionné, jamais il ne permit à l’enchanteresse d’asservir aux sens ses nobles facultés. Il traita son corps comme un esclave ou plutôt comme une bête de somme, dont la fonction est d’exécuter les ordres de l’âme, sa souveraine maîtresse. Pçur lui, point de fêtes, de plaisirs, de divertissements plus ou moins honnêtes, de passe-temps plus ou moins licencieux, mais la vie de travail régulière et uniforme. Debout dès cinq heures du matin, il se rendait vers six heures à l’église pour ÿ entendre la messe et se pénétrer, par une méditation sérieuse, des grands devoirs du chrétien et de l’homme d’État. A sept heures, après une visite aux pauvres de l’hôpital, il s’enfermait dans son cabinet pour travailler jusque vers dix heures. Venait alors un déjeuner bien frugal et bien court, puis l’on voyait le président s’acheminer vers le palais du gouvernement, où jusqu’à trois heures il s’occupait avec ses ministres des affaires publiques. Après le dîner, qui avait lieu vers quatre heures, sa récréation consistait à faire quelques visites, inspecter les travaux publics, ou pacifier les différends qu’on lui soumettait. Rentré à six heures, il passait la soirée en famille avec quelques amis. Quand neuf heures sonnaient, alors que tout le monde allait prendre son repos, il se retirait pour achever sa correspondance, lire les journaux, et travailler jusqu’à onze heures, souvent même jusqu’à minuit. Tel était son ordre du jour dans des moments de calme.

Mais souvent, comme nous l’avons vu, le calme faisait place à l’orage, la vie régulière à la vie tourmentée. Alors il

Une cascade au Napo

marchait on travaillait jour et nuit, selon les nécessités du moment. Son âme indomptable ne connaissait point d’impossibilités, son tempérament de fer résistait à toutes les fatigues. Dans ses inspections, combats, voyages, il se contentait de quelques heures de sommeil, souvent sur la terre nue, ou enveloppé dans une simple couverture. Un prêtre lui offrit un jour un lit de camp : « Jamais, dit-il ; il ne faut point gâter son corps. Donnez-lui un lit aujourd’hui, demain la terre lui paraîtra dure. Quand le devoir l’appelait, il montait à cheval par les temps les plus affreux, et traversait bois et montagnes avec une incroyable vitesse. Sur cette route de Quito à Guayaquil qu’il parcourut tant de fois, il arriva un jour dans un village où ne se trouvait d’autre maison habitable que celle du curé. C’était la saison des pluies, et le pauvre voyageur se présenta trempé jusqu’aux os. Après une modeste réception, le bon prêtre lui offrit un lit pour se reposer. « Mouillé comme je suis, lui dit le président, je ne puis ni me déshabiller ni ôter mes bottes : demain il me serait impossible de les remettre. » Il se coucha sur un canapé et dormit jusqu’au matin. A quatre heures, frais et dispos, il remontait à cheval et continuait sa route.

Au travail et à la fatigue s’ajoutait, pour adoucir et mater le corps, la plus rigide sobriété. Dans les pénibles excursions dont nous venons de parler , le président se contentait pour toute nourriture d’un peu de biscuit, de chocolat, et de quelques gorgées de café noir. Du reste, en tout temps, sa table était simple et presque pauvre. Rarement il se permettait l’usage du vin; jamais il ne donnait de festin ni n’acceptait d’invitation. « Un chef d’État, disait-il, doit vivre pour travailler, non pour s’engraisser. » En dépit des indispositions, des excès de fatigue, du manque absolu d’aliments substantiels, il pratiquait scrupuleusement les jeûnes et les abstinences imposés par l’Église.

Ainsi dressé au travail et à la discipline, le corps se remettait chaque jour à sa rude besogne sans regimber contre l’aiguillon. Garcia Moreno faisait l’œuvre de dix ouvriers, contrôlait par lui-même toutes les correspondances, expédiait à ses subordonnés lettres, comptes-rendus, ordres de toute espèce, discutait avec les intéressés affaires, entrepri-

ses, projets de loi, plans de campagne, et trouvait encore le temps de creuser les mystères de la philosophie et de l’histoire, des sciences et de la religion. Jamais, par dégoût ou lassitude, il ne remit au lendemain une lettre ou une affaire. « Vous ne pouvez vous tuer, lui disait-on quelquefois : cette personne attendra. — Dieu peut faire attendre, répondait-il en souriant ; moi, je n’en ai pas le droit. Quand Dieu voudra que je me repose, il m’enverra la maladie ou la mort. » Un jour cependant, son ministre Carvajal, voulant lui procurer quelques heures de délassement, l’entraîna, d’accord avec les autres ministres, dans une hacienda qu’il venait d’acheter. Après une course à cheval de plusieurs lieues, Garcia Moreno inspecta l’établissement, Carjaval offrit à ses hôtes un repas somptueux, puis d’excellents cigares et un jeu de cartes. Le temps passe vite dans ces doux exercices, et les ministres ne semblaient pas s’en apercevoir. Quand vers le soir, Garcia Moreno donna le signal du départ, Carvajal le supplia de prolonger la visite, ajoutant qu’il se considérerait comme offensé s’il refusait de passer la nuit sous son toit. — «Je consens volontiers à rester, dit Garcia Moreno, mais vous, messieurs les ministres, êtes-vous capables de passer la nuit et de vous trouver à votre poste demain à onze heures? » Ils lui répondirent par une affirmation solennelle, et l’on se remit à jouer. A minuit cependant on reprit le cliernin de la ville. Le lendemain, à onze heures, Garcia Moreno arrivait comme de coutume au palais du gouvernement pour se mettre au travail. N’y trouvant personne, il dépêcha une estafette à chacun de ses ministres pour leur signifier d’avoir à se rendre immédiatement à leur bureau respectif.

Ce sacrifice des passions aux exigences de la raison, suppose une puissante énergie de volonté ; toutefois, pour atteindre aux sommets élevés des grands devoirs, sans reculer devant les difficultés, ni devant les dangers, ni même devant la mort, l’âme doit être affermie par une autre vertu qu’on appelle spécialement la force, et dont le rôle, en inspirant l’audace des grandes choses, est de bannir absolument toute crainte. Dieu avait doué Garcia Moreno de cette force, qui fait les héros. Il suffisait de le voir au moment du danger pour être frappé de son intrépidité. Sa voix brève et puis-

— aw —

santé, son geste impérieux, son regard enflammé, son imperturbable sang-froid, faisaient penser au juste d’Horace qu’aucun cataclysme, même l’écroulement d’un monde, ne saurait émouvoir. Son énergie naturelle s’était développée par des actes de courage inouïs. Dès sa jeunesse, nous l’avons dit, il travaillait à vaincre les mouvements instinctifs de crainte en se familiarisant avec les plus grands dangers, sous les roches branlantes et au fond des volcans. Les batailles, les révolutions, les complots journaliers de ses ennemis, lui firent envisager la mort comme un évènement auquel il fallait s’attendre à chaque instant. Etant un jour à Guayaquil, il apprend qu’une conspiration s’ourdit contre lui, et qu’à ce moment-là même les conjurés tiennent un conciliabule chez un coiffeur de la ville. A cette nouvelle, il se rend chez le coiffeur, prend un siège et demande qu’on lui coupe les cheveux. Stupéfaits et tremblants, au lieu de se jeter sur lui pour l’assassiner, les sicaires s’esquivèrent au plus vite.

Cette force d’âme éclatait surtout quand il s’agisait du droit et de la justice. Au risque de s’attirer des haines implacables, jamais il ne consulta dans la collation des charges que le mérite et les aptitudes: Ni partialité, ni compromission, ni lâcheté; solliciteurs, protecteurs, parents ou amis se voyaient impitoyablement éconduits. « Le mal du siècle, disait-il, est de ne plus savoir dire non. Vous briguez cet emploi comme une faveur; je vous réponds : l’homme pour l’emploi, non l’emploi pour l’homme. » La Révolution, dont la conscience peu scrupuleuse crée au besoin des sinécures, pour nourrir ses séides aux frais des contribuables, se moquera de ce juste qui crut pouvoir gouverner selon les principes de la saine morale, sans acheter ni corrompre les âmes ; les gens honnêtes, au contraire, admireront ce phénomène, aujourd’hui très rare dans les Etats républicains, voire même dans ces républiques déguisées qu’on appelle monarchies parlementaires.

Son amour de la justice le rendait impitoyable envers quiconque profitait de sa position ou de son autorité pour dépouiller les malheureux. Son respect du droit était tellement connu de tous, que les faibles opprimés par les puissants préféraient soumettre leurs différends à son arbitrage que de recourir aux tribunaux. Dans ses courses à travers les pro-

vinces, sur les routes, dans les auberges, il était assailli de pauvres qui réclamaient justice. Il les accueillait avec bonté, écoutait leurs plaintes, comme saint Louis sous le chêne de Vincennes, et, quand il avait prononcé son jugement, la cause était finie, chacun s’en allait content. Des indiens lui racontèrent un jour qu’un riche propriétaire n’avait trouvé rien de mieux pour arrondir et agrandir son beau domaine que d’y enclaver, au moyen d’une ligne droite, des parcelles de terrain qui leur appartenaient. Trop pauvres pour plaider avec un tel adversaire, ils avaient attendu le président sur la route pour lui demander justice. Le seigneur et Findien étaient égaux au tribunal de Garcia Moreno. Il condamna le riche propriétaire à restituer les terrains volés, et de plus le destitua des hautes fonctions qu’il occupait. Une autrefois, il vit arriver une pauvre veuve à qui l’on avait extorqué dix mille piastres : Elle lui conta son histoire et se mit à fondre en lar mes. Ému et indigné, Garcia Moreno dit à son trésorier : « Donnez à cette femme dix mille piastres. — Et qui les remboursera? — Un tel, dit-il, en nommant le voleur : inscrivez la somme à son compte. » Il manda l’individu, lui reprocha son crime, et lui fit verser les dix mille piastres.

On s’adressait d’autant plus volontiers à lui pour avoir raison d’une injustice, qu’avec sa droiture native, sa finesse d’esprit, aiguisée encore par la prudence chrétienne, son habitude de sonder le cœur des méchants, il découvrait la vérité plus rapidement et plus sûrement que le meilleur juge d’instruction. On cite de cette perspicacité presque intuitive des traits merveilleux. Il trouvait dans son esprit inventif les moyens les plus originaux pour forcer les coupables à s’exécuter, même quand la légalité se déclarait impuissante. Une pauvre veuve lui exposa un jour dans une auberge qu’un escroc l’avait dépouillée de tout son avoir. Pour élever ses enfants elle avait dû se défaire d’une petite propriété contre la somme d’un millier de piastres, que l’acheteur avait promis de lui payer dans un mois, mais dont il s’était fait donner quittance sur-le-champ. Le mois écoulé, comme l’argent ne venait pas, elle l’avait réclamé de l’acheteur qui, pour toute réponse avait exhibé le papier dûment légalisé, puis avait jeté l’importune à la porte. A ce récit, dont il était impossible

Passage d'un rapide. (Voir p. 3oi.)

de suspecter îa sincérité, Garcia Moreno ne put retenir un mouvement d’indignation ; mais, se ravisant aussitôt, il cher-

cha dans sa tête de quel stratagème il pourrait user pour contraindre ce maître filou à dégorger les piastres volées. La justice était évidemment blessée, mais la légalité ne pouvait rien pour guérir la blessure. Ayant fait comparaître devant lui le spoliateur, il lui demanda s’il était vrai qu’il eût acheté la propriété d’une pauvre veuve. Sur sa réponse affirmative, il ajouta d’un ton paternel ; « Cette femme a besoin d’argent et se plaint que vous lui fassiez attendre trop longtemps la somme que vous lui devez. » Le hardi voleur jura ses grands dieux qu’il avait payé sa dette, dont il avait une quittance en bonne et due forme. Garcia Moreno s’attendait à cette protestation : « Mon ami, dit-il en feignant la surprise, j’ai eu tort de suspecter votre loyauté ; je vous dois une réparation. Dya longtemps que je cherfche un honnête homme de votre espèce pour un nouveau poste que je vais créer : je vous nomme gouverneur des îles Gallapagos ; et comme il ne convient pas qu’un grand dignitaire voyage sans escorte, deux agents vont vous accompagner à votre domicile où vous ferez immédiatement vos préparatifs de départ. » Là-dessus il congédia l’escroc en lui jetant un regard terrible. Celui-ci se retira plus mort que vif, rêvant aux îles de Gallapagos, à ces rochers perdus au milieu des mers sur lesquels, plus abandonné que Robinson, il ne trouverait d’autre compagnie que celle des serpents et des bêtes sauvages. Dans son désespoir, il fit appeler la veuve, lui compta son argent, la suppliant à genoux d’obtenir la révocation de la fatale sentence. Celle-ci raconta au président comment le fourbe s’était exécuté, et demandait en grâce de ne pas aller aux îles Gallapagos : « Je l’en avais cependant nommé gouverneur, dit Garcia Moreno en souriant : puisqu’il ne tient pas aux dignités, annoncez-lui que j’accepte sa démission. »

Jamais Garcia Moreno ne commit sciemment une injustice à l’égard du prochain. Les moindres dommages, causés même, involontairement, troublaient sa conscience délicate. Pendant la guerre de 1859, des soldats avaient détruit une maison pour se procurer du combustible.

S’étant plus tard rappelé ce fait, il crut de son devoir d’indemniser le propriétaire et chargea l’évêque de le découvrir.

Forcés de rendre hommage à sa justice, les ennemis du président lui ont reproché d’avoir outré ce sentiment jusqu’à ee montrer inexorable. Le fait est qu’il péchait plutôt par excès de clémence ; plus d’une fois il dut se repentir d’avoir gracié des conspirateurs incorrigibles qui profitaient de ce pardon libéralement octroyé pour ourdir de nouvelles trames contre son gouvernement. Un de ces révolutionnaires émérites, le colonel Vivero, se vit réduit, pour éviter les poursuites des sbires, à se cacher dans les environs de la capitale. Bientôt fatigué de cette vie d’ilote, il résolut de s’éloigner, et fit demander à un commerçant de Quito une certaine somme d’argent qu’il lui avait confiée. Après avoir éconduit son messager sous différents prétextes, celui-ci finit par promettre à Yivero lui-même, accouru nuitamment pour demander des explications, qu’il le rembourserait le lendemain. Dans l’intervalle, le fourbe informa Garcia Moreno que le colonel Vivero, caché sous un déguisement, tramait une nouvelle insurrection, mais qu’ayant réussi à l’attirer dans sa maison à une certaine heure de la nuit, les sbires pourraient facilement l’y saisir. Vivero, pris au piège, comparut devant le président, qui lui demanda raison de ses courses nocturnes le menaçant du conseil de guerre : « Faites de moi ce que vous voudrez, répondit le colonel, mais que ce scélérat de marchand ne bénéficie pas de sa trahison. » Et il expliqua comment ce malheureux l’avait livré pour se libérer de sa dette. Obligé de confirmer Ja déposition de Vivero, le marchand fut jeté en prison comme traître et escroc : « Quant à vous, colonel, dit Garcia Moreno, vous êtes libre : allez, et ne conspirez plus. »

C’est de la grandeur d’âme que de lâcher un mortel ennemi lorsqu’on le tient dans les mains, mais cette générosité, exercée hors de saison, dégénérerait en faiblesse coupable. Avec un chef qui eût pardonné aux Maldonado, aux Campoverde, aux brigands du Talca, l’Équateur devenait la proie des anarchistes. Pour épargner le sang de quelques coupables, le président aurait laissé verser à flots le sang des innocents. Cette raison de haute justice, il la fit valoir à un religieux qui intercédait en faveur d’un jeune homme pris les armes à la main dans la dernière émeute de Cuenca et

déporté pour ce crime. Ni le repentir de l’exilé ni l’inconsolable douleur de sa mère ne purent le fléchir : « Nous avons assez d’assassins à l’Equateur sans celui-là, dit-il à l’intercesseur. Vous vous attendrissez sur le sort des bourreaux : moi, j’ai pitié des victimes. »

A la force du caractère, à l’amour passionné de la justice, se joignait dans le cœur de Garcia Moreno la plus exquise bonté. Ce que nous avons rapporté de son affectueuse charité pour les orphelins, les pauvres, les malades, les prisonniers, le prouve surabondamment. Le peuple du reste ne s’y trompait pas. Lorsqu’il rentrait chez lui pour prendre un peu de repos, on le voyait sans cesse escorté de pauvres etde riches, de prêtres et de séculiers, qui lui demandaient audience. Il écoutait patiemment les uns et les autres, aidait ceux-ci de ses conseils et ceux-là de sa bourse. Si tous les malheureux qu’il a secourus pouvaient parler, on l’admirerait plus encore comme bienfaiteur de ses subordonnés que comme libérateur de son pays. Le spectacle de la douleur surtout l’attendrissait et faisait naître dans son cœur de vifs sentiments de compassion. Un soir qu’il s’acheminait vers sa demeure avec quelques-uns de ses amis, il rencontra sur la route un petit enfant tout en larmes : « Qu’as-tu donc, lui dit-il, pour te désoler de la sorte ? — Ma mère vient de mourir, » répondit l’enfant en sanglotant. La défunte était la femme d’un officier des plus recommandables. Très affecté de cette nouvelle, le président s’efforça par quelques bonnes paroles de calmer le pauvre petit, et, prenant congé de ses compagnons, se dirigea immédiatement vers la maison de l’officier pour lui porter aussi quelques mots de consolation.

Avec ses amis, il se montrait toujours simple, expansif, enjoué même, tout en conservant une certaine dignité. Sa conversation, facile, intéressante, instructive, charmait toute une société. Initié aux différentes branches de la science, il parlait médecine avec les médecins, jurisprudence avec les avocats, théologie avec les ecclésiastiques, agriculture avec les paysans, et chacun de ses interlocuteurs trouvait la soirée trop courte. On remarqua sous ce rapport que son âme se modifia sensiblement durant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Lors de sa première présidence, la ferme-

té, qui imprime le respect, domina dans son air comme dans ses actes : il le fallait pour contenir la meute féroce déchaînée contre lui. Dans la dernière période de sa vie, le pays devenu calme et paisible, on vit sa figure se rasséréner et la bonté de son cœur se manifester plus librement. De savants Européens, peu prévenus en sa faveur, après quelques entretiens particuliers, se retiraient plus étonnés de sa parfaite amabilité que c(e l’immensité de ses connaissances.

C’est surtout dans l’intérieur de sa famille que la tendresse de son âme s'épanchait tout entière. Il aimait à vivre au milieu de ceux qui l’aimaient, et dont le travail et les évènements le forçaient trop souvent à se séparer. Sa femme, pour laquelle il n’avait aucun secret, partageait ses joies et ses tristesses. Quand Dieu lui ravit sa petite fille, cet homme, en apparence si rude et si austère, longtemps inconsolable, ne fit que pleurer. « Oh ! comme 3 e suis faible, s’écriait-il, moi qui me croyais si fort ! » Sa tendresse se concentra sur son fils, dont il voulait faire un autre lui-même. Il l’éleva néanmoins sans faiblesse, dans l’amour de Dieu et du devoir. En 1874, il présenta cet enfant au directeur des frères, avec cette simple recommandation : « Voilà mon fils, il a six ans : ce que je désire, c’est que vous tassiez de lui un bon chrétien. La science et la vertu en feront un bon citoyen. Ne le ménagez pas, je vous prie, et s’il mérite une punition, ne voyez pas en lui le fils du président de la République, mais un simple écolier qu’il faut redresser. »

Nous avons déjà dit qu’il aimait passionnément sa mère. Dieu la lui conserva jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, et toujours il professa pour elle la même tendresse et la même vénération. Elle mourut en 1873, le jour de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Aux sentiments de condoléance qui lui furent exprimés en cette circonstance, il répondit comme un parfait chrétien : « Félicitez-moi plutôt : ma mère a vécu près d’un siècle; c’était une sainte ; elle est morte le jour du Carmel : elle est au ciel. » Son cousin, l’archevêque de Tolède, neveu de la défunte, lui écrivit à l’occ asion de la perte qu’il venait de faire. Dans sa réponse, chef-d'œuvre de sentiment chrétien, après avoir remercié le

Vie cLe Garcia Moreno

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