‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 32 sur 36 · PL.II · texte numérisé non relu

PL.II

prélat d’avoir bien voulu offrir le saint sacrifice pour le repos de cette chère âme, il ajoute : « Je suis sûr que Dieu a déjà récompensé ses admirables vertus. Au-dessus de tout resplendissait dans sa belle âme la foi la plus vive que j’aie jamais connue, foi vraiment capable de transporter des montagnes. Bien que d’un naturel excessivement timide, elle était courageuse jusqu’à l’héroïsme quand il s’agissait d’affronter une disgrâce ou un péril quelconque pour remplir un devoir. Combien de fois dans mon enfance, elle s’efforça de me faire comprendre avec le plus grand zèle que le seul mal à craindre ici-bas c’est le péché ! Elle me disait que je serais toujours heureux si je savais sacrifier biens matériels, honneurs, vie même, pour ne pas offenser Dieu. Je ne finirais pas cette lettre, si je voulais redire ce que fut ma sainte mère et ce que je lui dois. La plus grande faveur dont vous puissiez m’honorer, c’est de prier pour elle et de la recommander à tous les membres de notre famille. »

Nos lecteurs connaissent maintenant les vertus qui composaient la physionomie morale de Garcia Moreno. Il nous reste à leur révéler le grand moteur de ces vertus, ou, si l’on veut, le principe premier de cette vie héroïque, qui fut sa sincère et solide piété.

La piété dans un homme d’Etat, surtout au milieu de nos agitations politiques et des progrès du monde moderne, paraîtra chose assez singulière. Les saint Louis, les saint Edouard, les saint Ferdinand, ne sont pas de mise sur le trône de nos rois constitutionnels ou le fauteuil de nos présidents de république. L’opinion, en ce temps de voltairianisme et de franc-maçonnerie, ne tolère pas un prince pieux. Pour avoir trop aimé la justice et la religion, un descendant de saint Louis vient de mourir en exil, après avoir frappé en vain durant un demi-siècle à la porte de la France. Garcia Moreno connaissait ce préjugé; il en triompha comme de tous les autres. En dépit de la. mode, des passions soulevées, des sarcasmes voltairiens, des colères maçonniques, des occupations absorbantes, il n’oublia jamais ce principe que l’homme doit pourvoir à sa sanctification personnelle s’il veut entreprendre avec succès la régénération d’une âme, et à plus forte raison celle d’un peuple.

Garcia Moreno avait beaucoup étudié la religion, mais à la lumière naturelle il ajoutait la lumière divine qui s’obtient par la méditation quotidienne des mystères divins. Malgré ses nombreuses occupations, il consacrait tous les jours une demi-heure à méditer, comme David, sur la loi de Dieu, sur les différentes manifestations de son amour pour l’homme, sur les fins dernières. Ces considérations pieuses réveillaient sa foi, réchauffaient son cœur, affermissaient sa volonté dans le bien. Le texte de l’Evangile lui servait habituellement de sujet d’oraison. Il en faisait ses délices et le savait par cœur; 1 ’ Imitation de Jésus-Christ, le nourrissait de saintes et sublimes pensées, non seulement à la maison, mais dans ses voyages, car il en avait fait son compagnon inséparable.

On a retrouvé l’exemplaire que lui avait donné un ami dévoué le 24 septembre 1860, jour de la prise de Guayaquil, et dont il se servit jusqu’à sa mort. Il est facile de voir à l’état de ce petit volume, à la couleur de ses pages, que le possesseur en avait fait son vade mecurn. Sainte Thérèse, dans le livre de sa Vie, pousse cette exclamation : « Oh! si les rois faisaient tous les jours une demi-heure d’oraison, que la face de la terre serait vite renouvelée! » Peut-être Garcia Moreno fut-il le premier chef d’État qui, depuis sainte Thérèse, réalisa ce vœu de son cœur apostolique : aussi doit-on le compter comme le premier chef d’État qui, depuis 1789, ait changé la face de son pays.

De cette foi vive, excitée tous les jours par la contemplation des choses divines naquit dans son cœur la piété la plus fervente. Cet homme, inflexible devant les tyrans fléchissait le genou devant Dieu avec la simplicité d’un enfant. Il avait passé ses jeunes années, nous l’avons vu, dans la piété la plus tendre, avec la pensée de se consacrer au service des autels. Pendant ses vacances, qu’il prenait alors àMonte- Christi, chez son frère, curé de cette ville, on ne le voyait guère qu'à l’église où il priait avec ferveur. Le reste du temps, il le passait dans sa chambre à étudier. Si les premiers orages de sa vie publique ralentirent un peu les élans de son cœur vers Dieu, nous avons dit comment il se retrempa dans les épreuves de l’exil. Depuis lors, il ne cessa de progresser dans la vie spirituelle. Ses résolutions, que nous

trouvons écrites de sa main sur la dernière page de son Imitation, donneront une idée de sa vie intime avec Dieu.

« Tous les matins je ferai l’oraison, et je demanderai particulièrement la vertu d'humilité. Ghacpie jour j 'assisterai à

la messe, je réciterai le rosaire, et lirai, outre un chapitre de Y Imitation, ce règlement et les instructions y annexées.

« Jé prendrai soin de me conserver le plus possible dans la présence de Dieu, surtout dans les conversations afin de

Un feourg du I^apo

ne pas excéder en paroles. J’offrirai souvent mon cœur à Dieu, principalement avant de commencer mes actions.

« Je dirai à chaque heure : Je suis pire qu’un démon et l’enfer devrait être ma demeure. J’ajouterai dans les tentations : que penserai-je de tout cela à l’heure de mon agonie?

« Dans ma chambre, ne jamais prier assis quand je puis le faire debout. Faire des actes d’humilité, baiser la terre, par exemple, désirer toutes sortes d’humiliations, prenant soin toutefois de ne pas les mériter; me réjouir quand on censurera ma personne ou mes actes. Ne jamais parler de moi, si ce n’est pour avouer mes défauts ou mes fautes.

« Faire effort, par un regard sur Jésus et Marie, pour contenir mon impatience, et contrarier mon inclination naturelle; être aimable, même avec les importuns; ne jamais parler mal de mes ennemis.

« Tous les matins, avant de me livrer à mes occupations, j 'écrirai ce que je dois faire, attentif à bien distribuer le temps, à ne m’adonner qu’à des travaux utiles, à les continuer d’une manière persévérante. J’observerai scrupuleusement les lois et n’aurai d’autre intention dans tous mes actes' que la plus grande gloire de Dieu.

« Je ferai l’examen particulier deux fois chaque jour sur l’exercice des vertus, et mon examen général le soir. Je me confesserai chaque semaine.

« J’éviterai les familiarités, même les plus innocentes, comme le demande la prudence. Je ne passerai pas plus d’une heure au jeu, et d’ordinaire jamais avant huit heures du soir. »

Ce règlement de vie met à nu l’âme de Garcia Moreno. Ceux qui l’ont vu de près racontent avec quelle conscience, quel scrupule même, il en exécutait les différentes dispositions. Aucun des exercices de piété n’était omis : dans les camps, dans les voyages, il s’agenouillait quelque part dans un tambo perdu au milieu des bois, et récitait le chapelet avec son aide de camp et les personnes présentes. Fallût-il faire un long détour, il trouvait moyen d’assister à une messe le dimanche, et souvent la servait lui-même en place de l’indien chargé de cet office. A cheval quelquefois durant un iour et une nuit, il arrivait dans la capitale brisé de fatigue.

et néanmoins assistait à la messe avant de rentrer chez lui.

Un professeur allemand de l’École polytechnique qui avait eu l’occasion de connaître dans l’intimité le président, et même de lui rendre visite dans l’hacienda où il prenait de temps en temps quelques jours de repos ne peut s’empêcher d’exprimer son admiration au souvenir de ses vertus. « Il m’a toujours édifié, écrit-il, par sa bonté, son amabilité charmante tout en restant sérieuse, et surtout par sa profonde piété. Le matin, à l’heure de la messe, il se rendait à sa chapelle, préparait lui-même les ornements, et servait la messe en présence de sa famille et des habitants du village. Si vous aviez pu le voir avec sa haute stature, ses traits vigoureusement accusés, ses cheveux blanchis, son maintien militaire ; si vous aviez pu lire comme nous sur ses traits la crainte de Dieu, la foi vive, la piété ardente dont son cœur était pénétré, vous comprendriez le respect qui s’imposait à tous en présence de cet homme de Dieu. »

Le même spectacle édifiant se renouvelait le soir. Entouré de sa famille, de ses serviteurs, de ses aides de camp, le président récitait la prière, à laquelle s’ajoutait une pieuse lecture qu’il commentait souvent en exprimant les sentiments d’amour et de confiance en Dieu dont son cœur était rempli. Les dimanches et jours de fête, il fallait l’entendre expliquer le catéchisme à ses domestiques, et voir avec quel religieux respect il assistait aux offices accompagné de sa femme et de son fils. Aux grandes solennités, il se rendait officiellement à l’église métropolitaine, entouré de tous ses ministres et de tous les dignitaires civils et militaires. On admirait sa tenue noble et digne, son recueillement, son attention pieuse et soutenue. Du reste, il exigeait de tous le même respect pour les cérémonies saintes; personne n’eût manqué au devoir, même aux simples convenances, sans s'attirer des observations sérieuses. Partout et toujours dans les démonstrations religieuses on le trouvait au premier rang. A l’occasion d’un jubilé, comme il était requis d’assister à trois processions pour gagner l’indulgence, on lui fit observer qu’en raison de ses grandes occupations il pouvait légitimement demander une commutation d’œuvres. « Dieu m’en garde! répondit-il, je ne suis qu’un chrétien "comme les autres. »

Et il assista aux trois processions, entre sa femme et son fils tète nue et sans parasol, malgré les ardeurs d’un soleil brûlant. Il fit un jour à peu près la même réponse au supérieur d’un ordre religieux qui, pour lui épargner chaque semaine un quart d’heure de chemin, s’offrit de lui envoyer son confesseur : « Mon père, lui dit-il, c’est au pécheur d'aller trouver son juge, et non au juge de courir après le pécheur. »

Sa piété, faite de confiance et d’amour, le portait vers toutes les dévotions autorisées par l’Église, et en premier lieu vers le Saint-Sacrement, l'objet privilégié de son culte.. Il lui rendait de fréquentes visites, restant prosterné devant l’autel dans un sentiment de profonde adoration. Son bonheur était de pouvoir faire la communion chaque dimanche, et même dans la semaine quand se présentait un jour dejête. Portait-on le saint viatique à un moribond, le président se faisait un honneur d’escorter son Dieu, un flambeau à la main, au milieu de son peuple. Quand revenaient les processions de la Fête-Dieu, on voyait le chef de l’État, revêtu du costume de général en chef, portant toutes ses décorations, saisir le gonfalon et marcher devant le dais, comme le serviteur qui annonce son maître. Les autres officiers se cédaient les uns aux autres les cordons du dais, ou cherchaient un peu d’ombre en longeant les murs : le président tenait bon pendant toute la durée de la procession, gardant le milieu de la rue sans s’inquiéter du soleil, afin de ne pas s’éloigner du Saint-Sacrement. On le supplia un jotir de se couvrir pour ne pas s’exposer au danger d’une insolation, mais il protesta qu’il ne se couvrirait pas devant son Dieu.

Il connaissait trop bien la doctrine de l’Église sur la dévotion à la sainte Vierge, pour séparer dans son affection le Fils de la Mère. Nous avons dit comment, après la prise de Guayaquil, il lui attribua tout l’honneur de la victoire. Le 2i septembre, fête de N.-D. de la Merci, anniversaire de cette mémorable victoire, resta le jour de la grande fête patronale. Il professait une confiance sans bornes dans l’intercession de Marie : aussi portait-il avec piété sa médaille, ses scapulaires, et le chapelet, qu’il récitait tous les jours avec

une fidélité inviolable. Afin d’appartenir plus particulièrement à celle qu’il appelait sa bonne mère du ciel, il résolut d’entrer dans ia congrégation que les jésuites avaient établie dans la capitale. Elle se divisait .en deux sections, l'une composée de personnes de distinction, l’autre d’ouvriers. Comme il se trouvait dans la première un certain nombre d’adversaires politiques que sa présence aurait pu indisposer, il s’adressa au directeur de ia section ouvrière pour s’y faire agréger. Sur l’observation que sa place était plutôt dans l’autre réunion : « Vous vous trompez, répondit-il, ma place est au milieu du peuple. » Depuis ce temps, il assista régulièrement aux assemblées, aux communions générales, et autres exercices de la congrégation, heureux et fier de porter la médaille de Marie, au milieu de ses chers ouvriers, fiers eux-mêmes de compter au milieu d'eux le président de ia république.

Docile aux instructions et recommandations de la sainte Église, il mit aussi sa confiance dans le grand patriarche saint Joseph. Quand PieIX le proclama solennellement patron et protecteur de l’Église universelle, le déeret portait cette clause que la fête de saint Joseph serait élevée à la dignité de fête d’obligation partout où les souverains en feraient la demande. Mais les souverains, toujours prêts à supprimer les fêtes de l’Église par des raisons prétendùment économiques tout en multipliant les fêtes profanes par des raisons politiques, restèrent sourds aux invitations du Souverain Pontife. Garcia Moreno, au contraire, ne consultant que sa foi et sa piété, sur l’avis conforme des évêques, présenta sa supplique au pape, et la fête de saint Joseph, désormais jom* férié, se célébra dans tout l’Équateur avec la plus grand' solennité.

A côté de la sainte famille, chère à tout cœur chrétien, l’Equateur vénère sa sainte particulière, la B. Marianne de Jésus native du pays et surnommée le lys de Quito à cause de sa pureté virginale. On la regarde comme la protectrice de la cité, qu’elle a plusieurs fois sauvée de la destruction par de vrais prodiges. Le peuple aime à la prier, et les jeunes filles portent encore volontiers son costume pour se rendre à l’église. Plein de confiance dans l'intercession de la B. Ma-

rianne, Garcia Moreno souffrait de voir son culte sans honneur, et ses reliques presque oubliées dans une pauvre chapelle. Durant sa première présidence, il consacra une partie de son traitement à l'embellissement de ce sanctuaire, qu’il couronna d’une flèche' superbe. En 1865, les reliques vénérées furent transférées avec grande pompe, aux applaudissements du peuple, dans cette splendide demeure.

A ces preuves non équivoques de sa piété le président ajouta en 1873, un acte grandiose qui suffirait pour immortaliser sa mémoire. Au troisième concile de Quito, il manifesta aux évêques le projet qu’il avait formé de consacrer l’Equateur au Sacré-Cœur de Jésus, projet que les évêques transformèrent aussitôt en décret conciliaire. « Attendu, disaient-ils, que le plus grand bien d’un peuple c’est de conserver intacte la foi catholique; que la nation l’obtiendra si elle se jette avec humilité dans le Cœur de Jésus, le concile de Quito offre et consacre solennellement la République au Sacré-Cœur, le suppliant d’être son protecteur, son guide et son défenseur, afin que jamais elle ne s’écarte de la foi catholique, apostolique et romaine, et que les habitants de l’Equateur, conformant leur vie à cette foi, y trouvent le bonheur dans le temps et dans l’éternité. »

Garcia Moreno invita les chambres à rendre un décret conforme, afin d’unir l’Etat à l’Eglise dans cet acte solennel. Ce décret d’un parlement au XIX e siècle est trop curieux pour que nous ne le donnions pas dans sa teneur :

« Considérant que le troisième concile de Quito a, par un décret spécial, consacré la République au Sacré-Cœur de Jésus, la plaçant sous sa défense et protection ; qu’il convient aux représentants de la nation de s’associer à un actt de tout point conforme à ses sentiments hautement catholiques ; que cet acte, le plus efficace pour conserver la foi, est encore le meilleur moyen d’assurer le progrès et la prospérité de l’État ; le congrès décrète que la République, désormais consacrée au Cœur de Jésus, l’adopte pour son patron et protecteur. La fête du Sacré-Cœur, fête civile de première classe, se célébrera dans toutes les cathédrales avec la plus grande solennité possible. De plus, pour exciter le zèle et la piété des fidèles, on érigera daos chaque cathédrale un autel

au Sacré-Cœur, sur lequel sera placée, aux frais de l’État, une pierre commémorative relatant le présent décret. »

Le congrès donna la preuve de la grande foi qui animait tous ses membres, en votant cet acte à l’unanimité et sans discussion. Quelque temps après, le même jour, à la même heure, dans toutes les églises de la. République, eut lieu la cérémonie solennelle. Le président en grand uniforme, se rendit à la cathédrale, entouré de toutes les autorités civiles et militaires. Après que l’archevêque eut prononcé l’acte de consécration au nom de l’Église, Garcia Moreno répéta la formule au nom de l’État. Jamais les fidèles n’avaient assisté à un spectacle plus émouvant, et l’on peut dire peut-être que jamais Dieu du haut du ciel n’en contempla de plus beau depuis les temps de Charlemagne et de saint Louis. Espérons qu’il ne permettra point aux méchants de laïciser la République du Sacré-Cœur.

Sous l’impression de l’enthousiasme excité par cette grande démonstration de foi, quelques membres du congrès conçurent l’idée d’élever dans la capitale un temple au Sacré- Cœur, afin de laisser à la postérité un souvenir plus monumental qu’une tablette de marbre. D’autreS émirent un avis contraire, alléguant la raison d’économie et le danger d’éclipser trop par ces magnificences le culte de N.-D. de la Merci, patronne de la République. On porta le différend au tribunal de Garcia Moreno qui se prononça comme toujours; pour le projet favorable à l’honneur du Christ. « Vous voulez donc destituer N.-D. de la Merci ? » lui dit un de ses ministres. — « Pensez-vous qu’elle soit jalouse de son Fils? » répliqua le président. Néanmoins le congrès recula devant l’érection d’un temple au Sacré-Cœur. Il fallut dix ans de nouvelles luttes et de nouvelles victoires pour décider un nouveau congrès à glorifier par un vote unanime l’idée de Garcia Moreno.

Terminons ce chapitre on rappelant que les mêmes vertus chrétiennes, foi, espérance, charité, produisent dans les âmes, selon leur trempe particulière, l’esprit propre qui les caractérise. Elles créèrent en Garcia Moreno l’esprit apostolique. esprit du Christ et des vaillants héros qui lui conquirent le monde, esprit admirablement résumé dans ce cri

du Pater : « Que voire règne arrive ! Le règne de Dieu dans les âmes : voilà bien l’idée fixe de Garcia Moreno, l’ambition de son noble. cœur, le mobile de ses actes publics et privés. Prêtre, Garcia Moreno eût été un Xavier : chef d’Etat, il voulut au moins frayer la voie à l’Église, à ses prêtres, à ses missionnaires, en abattant les obstacles que la Révolution avait amoncelés sur leur passage, et par sa piété, ses exemples, ses paroles, entraîner les masses vers Dieu. Ce feu de la charité le dévorait tellement qu’il ne pouvait le cacher ni le laisser inactif, même au milieu des paysans de la campagne. « Quand le président venait parmi nous pour y vivre en simple particulier, racontaient de pauvres laboureurs, il ne nous épargnait ni les châtiments ni les corrections; mais aussi c’était un vrai saint : il nous donnait de gros salaires et de magnifiques récompenses ; il récitait avec nous la doctrine chrétienne et le rosaire, nous expliquait l’Évangile, nous faisait entendre la messe et nous préparait tous à la confessionetà la communion. La paixetl’abondance régnaient alors dans nos campagnes, parce que la seule présence de l’excellent Caballero 1 en éloignait tous les vices. » Se trouvant un jour au milieu d’ouvriers irlandais qu’il avait fait venir des États-Unis pour établir une scierie mécanique, il examina leur travail; puis, après un repas champêtre servi à ses frais, il interrogea les convives sur les habitudes religieuses de leur pays et finalement leur demanda s’ils savaient des cantiques à la sainte Vierge. Les bons irlandais se mirent à chanter avec entrain. « On aime bien la sainte Vierge dans votre pays ? demanda le président. — Qh ! nous l’aimons de tout notre cœur. » — « Eh bien ! mes enfants, mettops-nous à genoux et récitons le chapelet mur que vous persévériez à aimer et à servir Dieu. » Et ous ensemble, agenouillés près du président, les larmes ians les yeux, récitèrent pieusement le chapelet.

Son zèle lu> suggérait les moyens les plus ingénieux pour gagner une âme à Jésus-Christ. 11 avait à Quito un ami dont il estimait le caractère, les bonnes qualités et aussi les précieux services, car il lui fournissait souvent les capitaux dont

4 Chevalier.

il avait besoin pour ses grandes entreprises. Cet ami allait à la messe, soulageait les pauvres, assistait même aux exercices spirituels, mais, par suite d'une longue habitude, restait éloigné des sacrements. Garcia Moreno lui reprochait cette inconséquence, sans jamais obtenir autre chose que de vagues promesses pour l’avenir. Or, c’est la coutume à Quito qu’à la fin du mois de Marie, les fidèles offrent à la sainte Vierge, en guise de fleurs, leurs résolutions écrites. Vers la fin du mois, Garcia Moreno demanda un jour à son ami s’il avait offert à Marie son bouquet de fleurs. Celui-ci comprit l’allusion et voulut s’esquiver : « Attendez donc, reprit-il, je lui ai présenté, moi, un riche bouquet, et, comme toujours il faudra que vous en fassiez la dépense. — Vous savez que ma bourse vous est toujours ouverte, lui répondit son interlocuteur, croyant qu’il s’agissait d’une nouvelle avance d’argent pour un don que le président voulait faire. — Je puis compter sur vous? — Certainement. — Eh bien! j’ai promis à la sainte Vierge que vous communieriez le dernier jour de son mois; vous voyez que sans vous je ne puis offrir mon bouquet. » Le pauvre ami, assez embarrassé, lui dit que le président avait des idées singulières, et qu’une action de cette importance demandait une grande préparation. « Aussi vous ai-je prévenu à l'avance* » répliqua Garcia Moreno. Touché de cette sollicitude pour son âme, le retardataire s’enferma durant quelques jours dans une solitude complète et, quand vint la clôture du mois de Marie, on le vit à la sainte table à côté du président, ce qui mit la joie dans tous les cœurs.

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