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LE DÉFENSEUR DE L EGLISE

Malgré les grands actes de vertu dont se compose la vie de Garcia Moreno, son âme chrétienne ne se serait peut-être jamais manifestée dans tout son éclat sans l’évènement qui stupéfia le monde catholique durant sa seconde présidence, je veux dire l’envahissement de Rome par les troupes du roi Victor-Emmanuel de Savoie. Comme l’intervention de notre héros dans cette question du pouvoir temporel a contribué plus qu’aucun de ses actes à le mettre en relief aux yeux de l’Europe et à le désigner aux colères de la francmaçonnerie cosmopolite, il convient de raconter en détail ce glorieux épisode de son histoire.

Nos lecteurs se rappellent comment la guerre d’Italie fournit au roi de Piémont l’occasion de mettre la main sur les Romagnes, et puis d’envahir les Marches et l’Ombrie pour assassiner la petite armée de Lamoricière. Finalement, en 1870, l'armée française, sur l’ordre de Napoléon III, abandonna Rome à l’excommunié, qui pénétra dans la cité des papes par la brèche de Porta-Pia, et s’installa cyniquement dans le palais du Quirinal. Pie IX lança de nouveau l’excommunication contre les auteurs de cet abominable et sacrilège attentat, son ministre protesta solennellement devant tous les chefs d’État contre cette inqualifiable usurpation ; mais les princes, complices de la Révolulion ou terrifiés par elle, restèrent muets devant le fait accompli; et les bourreaux du pape allaient -s’applaudir d’avoir tué le droit sans soulever d’autre protestation que les larmes impuissantes des catholiques, quand, par la grâce de Dieu, une voix éclatante retentit comme un coup de foudre au sommet des Andes, et vint rappeler à nos rois d’Europe qu’ils peuvent écraser le Juste, mais que la justice ne meurt pas.

Garcia Moreno avait suivi, scène par scène, la passion de Pie IX. Quand le crime fut consommé, il résolut de pousser le cri du centurion romain sur le Calvaire : « C’est le Fils de Dieu que vous avez attaché à la Croix. Les révolutionnaires aiguiseront leurs poignards, les grands rois d’Europe frémiront de colère à la pensée de ce principicule américain qui les dénonce à l’indignation du monde civilisé : qu’importe? Dieu ne meurt pas. L’encyclique du Pape parut à l’Équateur dans les premiers jours de janvier 1871 ; le 18, on lisait au journal officiel cette énergique protestation, adressée selon la forme constitutionnelle, au ministre de Victor-Emmanuel :

« Le soussigné, ministre des affaires extérieures de la République de l’Équateur, a l’honneur d’adresser la protestation suivante à Son Excellence le ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel, à l’occasion des évènements douloureux survenus depuis septembre dernier dans la capitale du monde catholique.

« L’existence même du catholicisme étant attaquée dans la personne de son auguste chef, le représentant de l’unité catholique, lequel s’est vu dépouiller de son domaine temporel, unique et nécessaire garantie de sa liberté et de son indépendance dans l’exercice de sa mission divine, Votre Excellence reconnaîtra que tout catholique, et à plus forte raison tout gouvernement qui régit une notable portion de catholiques, a non seulement le droit mais le devoir de protester contre cet odieux et sacrilège attentat.

« Cependant, avant d’élever la voix, le gouvernement de l’Équateur attendit la protestation autorisée des États puissants de l’Europe contre l’injuste et violente occupation de Rome, ou, mieux encore, que Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel, rendant spontanément hommage à la justice et au caractère sacré 3u noble Pontife qui gouverne l’Église, restituât au Saint-Siège le territoire dont il l’a dépouillé.

« Mais son attente a été vaine : les rois du vieux continent ont jusqu’ici gardé le silence, et Rome continue à gémir sous l’oppression du roi Victor-Emmanuel. C’est pourquoi le gouvernement de l’Équateur, malgré sa faiblesse et l’énorme distance qui le sépare du vieux monde, accomplit le devoir

de protester, comme il proteste, devant Dieu et de.antles hommes, au nom de la justice outragée, au nom surtout du peuple catholique de l'Equateur, contre l'inique invasion de Rome et l’esclavage du Pontife romain, nonobstant les promesses insidieuses toujours répétées et toujours violées, nonobstant les garanties dérisoires d’indépendance au moyen desquelles on entend déguiser l'ignominieux asservissement de l’Église. Il proteste enfin contre les conséquences préjudiciables au Saint-Siège et à l’Eglise catholique, qui ont déjà résulté ou résulteront encore de cet indigne abus de la force.

« En vous adressant cette protestation par ordre formel de l'Excellentissime président de celte République, le soussigné veut espérer encore que le roi Victor-Emmanuel réparera noblement les déplorables effets d’un moment de vertige, avant que le trône de ses illustres aïeux soit réduit en cendres par le feu vengeur des révolutions 1 . »

Garcia Moreno ne se contenta pas de cette protestation personnelle. Il en envoya copie à tous les gouvernements d’Amérique, les exhortant vivement à réprouver avec lui i< la violente et injuste occupation de Rome. » « Une violation si flagrante de la justice contre l’auguste chef de l’Église catholique, disait-il, ne peut être regardée avec indifférence parles gouvernements de la libre Amérique. Si les rois du vieux monde ne lui opposent que le silence, elle doit encourir dans le nouveau l’énergique réprobation des peuples et des gouvernements qui les représentent. »

Hélas! aucun chef d’État, pas plus en Amérique qu’en Europe, ne lit écho au grand justicier. Du reste, il ne se faisait aucune illusion sur le résultat de sa démarche : « Je n’espère pas, écrit-il à un ami, que les républiques sœurs répondent à notre invitation de protester contre la sacrilège et mille fois infâme occupation des États pontificaux. Par cette invitation, d’ailleurs, je n’ai eu en vue que d’accomplir mon devoir de catholique et de donner à notre protestation la plus grande publicité possible. La Colombie m’a remis une réponse négative en termes modérés ; Costa-Rica, une réponse également négative en termes insolents; la Bolivie m’a fait diro

4 El National, 18 janvier 1871.

arec une grande courtoisie qu’elle prendrait mon projet en considération ; quant au Chili, au Pérou, et aux autres États, ils n’ont pas même daigné m’adresser un accusé de réception. Après tout, qu’importe ? Dieu n’a besoin ni de nous, ni de rien, pour accomplir sa promesse, et il l’accomplira en dépit de l’enfer et de ses satellites francs-maçons qui, parle moyen des gouvernants, sont plus ou moins maîtres de l’Amérique à l’exception de notre patrie. »

Si les rois et présidents de république firent la sourde oreille, l’effet de c’elte protestation fut immense sur les peuples. A l’Équateur, elle provoqua une grande manifestation nationale, à laquelle s’associèrent tous les dignitaires de l’ordre civil, militaire et judiciaire.’ Dans de magnifiques adresses au délégat apostolique, tout le peuple disait comme les habitants de Quito :

« Nous ne pouvons rien contre ces odieux attentats, mais nous les réprouvons, nous les condamnons de tout notre cœur, et nous demandons au Dieu des nations et dés armées d’abréger ces temps de tribulation, en rendant au chef de l’Église sa liberté et son indépendance. »

Après avoir flétri la spoliation, l’adresse du clergé en appelait « aux souverains de cette Europe qu’on appelle civilisée, à ces puissants qui gouvernent des millions de catholiques dont le bonheur est intimement lié à l’indépendance du chef de l’Église. Comment, disait-elle, le Pontife romain peut-il être indépendant et sujet d’un roi, d’un roi qui depuis dix ans opprime l’Église et foule aux pieds ses saintes lois? Il nous paraît impossible que vous approuviez l’immoral et monstrueux principe que le fort a toujours droit et que l’indépendance des peuples n’est qu’une affaire de coups de canon. Nous voulons croire, avec l’Écriture, que vous êtes assis sur un trône de justice et qu'un éclair de vos yeux dissipera les m’échants 1 . » Ainsi, sous la puissante impulsion de son chef, l’Équateur se levait comme un seul homme pour flétrir l’iniquité triomphante et consoler le prisonnier du Vatican.

Le monde catholique applaudit également à la noble pro-

Proverbe», u. 8.

testation du président, dès lors regardé comme un héros. « L’Equateur, disait un journal de Bogota, ne serait rien sans Garcia Moreno, et cet homme illustre, malgré son génie, ne serait rien lui-même sans son intrépide défense de l’Eglise romaine. Honneur et gloire à celui qui a osé dire : un peuple catholique ne peut renier socialement Jésus-Christ. En le voyant protester officiellement contre la plus grande injustice des temps modernes, l’usurpation sacrilège des Etats pontificaux, quelques-uns riaient de cet acte ; mais bientôt sa voix retentissait dans le monde entier, éveillant partout des échos assez puissants pour faire trembler les spoliateurs. Cet homme a sauvé l’honneur de notre siècle; et, dans le nimbe de gloire qui le couronne, on oublie la faiblesse de la nation qui a pris pour elle de parler pour toutes *. » Un journal espagnol, La Cruz, fit ressortir l’acte de Garcia Moreno dans des termes si glorieux pour lui que nous ne résistons pas au plaisir de les citer : « Le vieux monde, couvert de stigmates honteux, régi par des monarques qui ne régnent ni ne gouvernent, toujours prêts au moment du péril à jeter leur couronne pour sauver leur tête, ce vieux monde avili a laissé le Vicaire du Christ entre les mains des nouveaux Judas : il s’est fait le complice des déicides du Golgotha. Nos gouvernants libéraux ont assisté tranquillement, peut-être même joyeusement, au triomphe de la liberté du mal, sans même envoyer une parole de consolation au captif du Vatican. Mais, de l’autre côté des mers, existe un pays où s’est conservée la langue et la foi de la vieille Espagne ; une nation dont le gouvernement, les lois et les mœurs sont fondés sur le catholicisme, un peuple qui, bien que républicain, a su vernir le poison libéral. Cette nation, la seule qui ait écouté, la grande voix de Pie IX, la seule qui ait protesté par un acte officiel, solennel, énergique, contre les sacrilèges spoliateurs de Rome, la seule qui ait censuré par son exemple l’humiliante apathie de ceux qui devaient et pouvaient aller au secours du souverain pontife, la seule qui arbore sans crainte le glorieux drapeau de la croix ; cette nation, dis-je, ne figure pas au nombre des nations de l’Europe, ni de

' El Truditionista, cité par El National, 18 novembre i 879.

ces royaumes qui s’intitulent, on ne sait pourquoi, très chrétien, très fidèle, très catholique; ni de ces empires que la multitude des guerriers ou des canons rend invincibles : c’est la petite république de l’Equateur, petite matériellèment, grande par sa foi. Honneur et gloire à son noble chef qui, fidèle interprète des aspirations populaires, a su venger l’Église opprimée, la religion outragée, Rome envahie par des hordes sauvages mille fois plus dignes de malédiction que les hordes d’Attila. » La presse catholique française ne ménagea pas non plus son admiration au vaillant défenseur de l'Église. L’Univers le cita comme exemple à l’assemblée de 1871 qui, élue pour faire la monarchie, glissait déjà vers la République. Il lui proposait d’imiter par sa foi cet État de l’Équateur, « le seul catholique, le seul qui profite du droit d’un pays libre pour protester contre la violation du droit des gens, le seul qui fasse entendre à la cour de Florence le fçrme langage de la justice, ce qui vaut aujourd’hui à son président les félicitations du monde entier. »

Au milieu des insultes qui lui furent prodiguées par les journaux révolutionnaires, Garcia Moreno se réjouit d’ avoir donné, pour ainsi dire, une voix à la conscience publique, mais surtout d’apprendre que sa protestation avait grandement consolé et fortifié le captif du Vatican. A la lecture de cette énergique réprobation des sacrilèges apostats qui l’avaient trahi, Pie IX s’écria : « Ah ! si celui-là était un roi puissant, le pape aurait un appui en ce monde ! » Le 21 mars 1871 , il envoyait au président ce bref de félicitation et de reconnaissance: « Aux nombreux et magnifiques témoignages de pieux dévouement que vous nous avez donnés dans l’accomplissement des devoirs de votre charge, vous ajoutez une preuve éclatante de fidélité au Siège apostolique et à notre humble personne. Dans un temps désastreux pour la sainte Église, vous n’avez pas craint de condamner publiquement, aux acclamations de tous les cœurs honnêtes, l’usurpation de notre pouvoir temporel que des hommes ingrats et perfides viennent de perpétrer. Cet acte d’énergie nous a souverainement consolé au milieu des afflictions qui nous accablent : aussi avons-nous résolu, en témoignage de notre affectueuse bienveillance et pour vous stimuler à de nouveaux actes de

générosité envers l’Église catholique, de vous créer, comme nous vous créons en effet par les présentes lettres, chevalier de première classe de l’ordre de Pie IX. Admis dans cette illustre corporation, vous pourrez porter désormais la grande décoration de cet ordre et jouir de toutes les distinctions et privilèges dont nous l’avons enrichi. »

Pie IX ne pouvait trouver un cœur plus brave ni plus catholique pour y placer la croix de chevalier. Garcia Moreno remercia le pape avec effusion. Il ne se croyait pas digne d’un tel honneur, il trouvait tout naturel d’avoir accompli ce qu’il appelait un devoir de sa charge. « Si le dernier des Équatoriens, disait-il au congrès de 1871, avait à subir dans sa personne ou ses biens, les vexations d’un gouvernement puissant, nous croirions devoir protester hautement contre l’abus de la force, pour ne pas autoriser l’injustice par la complicité de notre silence. Je ne pouvais donc pas me taire, alors qu’en ôtant au pape son indépendance et sa liberté, les usurpateurs du pouvoir temporel violaient le droit le plus précieux de tous les habitants de l’Équateur, le droit de la conscience et de la liberté religieuse. » La protestation n’était que l’accomplissement d’un devoir strict; il fallait au nouveau chevalier, pour légitimer son titre à ses propres yeux, un acte de générosité plus significatif et plus spontané. L’usurpation du pouvoir temporel lui en fournit l’occasion.

Le pape dépouillé de ses États, par conséquent de ses revenus, était par le fait même réduit à la mendicité. Pour subvenir aux frais de son immense administration, les catholiques avaient créé l’œuvre du denier de saint Pierre alimentée par la charité des particuliers. Garcia Morena se demanda pourquoi le gouvernement, en sa qualité de catholique, n’enverrait pas son obole au pape, aussi bien que les familles, aussi bien que les individus. Au congrès de 1873, après avoir montré la renaissance de l’Équateur, sous l’influence du catholicisme, l’état des finances de plus en plus prospère, la nécessité de multiplier les missionnaires sur les rives duNapo, il formula nettement sa proposition :

« Il n’est pas moins impérieux, dit-il, le devoir qui nous incombe de secourir Notre Saint-Père le pape maintenant qu’on l’a dépouillé de ses domaines et de ses revenus. Vous,

pouvez lui destiner le dix pour cent sur la partie de la dîme concédée à l'État. L’offrande sera modeste, mais elle nous permettra au moins de prouver que nous sommes les fils loyaux et affectionnés du père commun des fidèles. Nous le lui prouverons tant que durera le triomphe éphémère de l’usurpation italienne.

« Puisque nous avons le bonheur d'être catholiques, soyonsle logiquement, ouvertement ; soyons-le dans notre vie publique comme dans notre vie privée ; confirmons la vérité de nos sentiments et de nos paroles par le témoignage public de nos œuvres.

« En tout temps une pareille conduite devrait être celle d’un peuple catholique, mais aujourd’hui, à cette époque de guerre implacable et universelle contre notre saintq religion, aujourd’hui que les apostats en viennent à renier dans leurs blasphèmes la divinité de Jésus, notre Dieu et notre Seigneur, aujourd’hui que tout se ligue, tout conspire, tout s’acharne contre Dieu et son Christ, qu’un torrent de méchanceté et de fureur jaillit du fond de la société bouleversée contre l’Église et contre la société elle-même, comme dans un tremblement de terre surgissent de profondeurs inconnues des rivières de fange ; aujourd’hui, dis-je, cette conduite conséquente, résolue, courageuse, s’impose absolument, car l’inaction pendant le combat est une trahison ou une lâcheté.

« Continuons donc notre œuvre avec une invincible fidélité, heureux, mille fois heureux si le ciel veut bien à ce prix combler notre chère patrie de ses bénédictions, heureux moimême si je parviens à mériter ainsi la haine, les calomnies et les insultes des ennemis de Dieu et de notre foi. »

Électrisé par la sublimité de ces sentiments, le congrès vota le projet, après que les différents orateurs eurent exposé les raisons de droit naturel et de droit divin qui obligeaient les nations catholiques à soutenir le souverain pontife. « De même que chaque nation doit subvenir aux nécessités de l’État, de même chaque État, partie de cette immense association qui s’appelle l’Église, doit pourvoir aux besoins du chef qui la régit. Du reste, l’Équateur y est obligé par gratitude autant que par justice, car la dîme appartient tout entière à l’Église, et c’est grâce à la générosité du saint-père

que l’État peut s’en approprier une partie. Enfin, par ailleurs, l’Équateur doit témoigner sa reconnaissance à ce Pontife magnanime qui, lors du tremblement de terre d’Ibarra, vint si généreusement à notre secours, comme il le fait du reste toutes les fois qu’il s’agit de soulager quelque grande infortune. » Sous l’empire de ces considérations, le congrès alloua au saint-père une somme de dix mille piastres 1 , à titre de don national, « chétive offrande de notre petite République, disaient les représentants au délégat apostolique, que nous vous prions de faire agréer à l’immortel Pie IX, de la part d’un peuple qui vénère ses vertus et admire sa grandeur.» — « Cessez, répondit le dâlégat touché jusqu’aux larmes, cessez de me présenter votre République comme humble et petite : ils ne sont pas petits les États qui savent s’élever à une telle hauteur. »

En recevant le message du président et le don filial de la République équatorienne, le bon Pie IX ne fut pas moins ému que son délégat. Sa réponse au président respire la plus affectueuse tendresse : « Nous ne savons, lui dit-il, si nos actions de grâces doivent avoir pour objet les preuves de votre insigne dévouement à notre égard, plutôt que les faveurs dont Dieu se plaît à vous récompenser. En effet, sans une intervention divine toute spéciale, il serait bien difficile de comprendre comment, en si peu de temps, vous avez rétabli la paix, payé une partie notable de la dette publique, doublé les revenus, supprimé les impôts vexatoires, restauré l’enseignement, créé des routes, des hospices, des hôpitaux. Toulefois, s’il faut avant tout remercier Dieu, l’auteur de tout bien, il convient aussi de louer votre prudence et votre zèle, vous qui savez faire marcher, concurremment avec tant d’objets de votre sollicitude, la réforme des institutions, de la justice, de la magistrature, de la milice, n’oubliant rien de ce qui procure la prospérité publique. Mais par-dessus tout, nous vous félicitons de la piété avec laquelle vous rapportez à Dieu et à l’Eglise tous vos succès, persuadé que sans la moralité, dont l’Église catholique seule enseigne et maintient les préceptes, il ne saurait y avoir pour les peuples de

* Environ 32 mille francs.

véritables progrès. C’est avec raison que de toutes vos forces vous avez stimulé le congrès à la propagation de notre sainte religion, et tourné tous les cœurs vers ce Siège apostolique, centre de l’unité, contre lequel sévit une horrible tempête, leur demandant très opportunément de subvenir à nos nécessités. Continuez de vivre dans cette sainte liberté chrétienne, de conformer vos œuvres à votre foi, de respecter les droits et la liberté de la sainte Église, et Dieu, qui n’oublie point la piété filiale, répandra sur vous, très cher fils, des bénédictions plus abondantes encore que celles dont il vous a comblé jusqu’ici *. »

Cet éloge détaillé de ses actes par la plus haute autorité qui soit sur la terre effraya la modestie de Garcia Moreno, à tel point qu’il s’en ouvrit au pape avec les sentiments de la plus profonde humilité. « Très Saint Père, dit-il, je ne puis rendre l’impression de gratitude que produisit sur moi la lettre si paternelle et si affectueuse de Votre Sainteté ! L’approbation que vous daignez donner à mes propres efforts, est pour moi la récompense la plus grande que j’ambitionne sur cette terre, mais elle est bien supérieure à mes mérites. Je confesse en toute justice que nous devons tout à Dieu, non seulement la prospérité croissante de notre petit État, mais aussi les moyens que j’emploie pour la développer, et même le désir que Dieu m’a inspiré de travailler pour sa gloire. Je ne mérite donc aucune récompense ; j’ai bien plus de raison de craindre qu’au dernier jour Dieu ne me l’ende responsable du bien que j’aurais pu faire avec le secours de sa bonté, et que je n’ai point fait. Daigne donc Votre Sainteté le supplier de me pardonner, et de me sauver malgré mes fautes. Dieu veuille m’éclairer, me diriger en toutes choses, et m’accorder la grâce de mourir pour la défense de la foi et de la sainte Église... Dans ces sentiments, Très Saint Père, j'implore une nouvelle bénédiction pour la République, pour ma famille et pour ma personne. Je sens croître avec votre bénédiction ma confiance en Dieu, source de toute force et de toute valeur. »

Tels étaient les rapports de cordialité et de parfaite union

' Bref du 20 octobre 1 873 .

qui existèrent toujours entre Pie IX et Garcia Moreno. Pie IX aimait en Garcia Moreno l’homme droit, l’homme juste, l’opiniâtre adversaire de la Révolution. Fier avec le Tzar, avec Bismarck, avec Napoléon, il se montrait plein de tendresse pour ce chef d’un État inconnu dont le noble cœur battait à l’unisson du sien. De son côté, Garcia Moreno aimait avec passion cet héroïque pontife toujours sur la brèche pour défendre les droits de l’Église, ce nouveau Grégoire VII qui, dans notre siècle d’indifférence et de rationalisme eut assez de courage et de prestige pour imposer le Syllabus, organiser une croisade, et célébrer le concile du Vatican. Ces deux âmes n’en faisaient qu’une dans l’amour de la vérité intégrale : Pie IX, l’évêque du dedans, prêchait cette vérité ; Garcia Moreno, l’évêque du dehors, se levait pour lui prêter main-forte, et lui offrir au besoin le sacrifice de sa vie. Il écrivait un jour à un de ses amis qui venait d’être admis à l’audience de Pie IX : « Je te porte envie pour le bonheur que tu as eu de baiser les pieds du Vicaire de Jésus-Christ et de converser avec lui, lui que j’aime plus que mon père, car pour lui, pour sa défense, pour sa liberté, je donnerais même la vie de mon fils. »

Pie IX et Garcia Moreno, ces deux justes du XIX* siècle, avaient mérité tous deux le suprême honneur de partager la passion de Jésus-Christ : l’un fut livré aux geôliers de la Révolution, l’autre à ses sicaires.

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