‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 34 sur 36 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

l’assassinat.

Durant les cinq années écoulées depuis que Garcia Moreno avait repris les rênes du pouvoir, le pays changea de face matériellement et moralement, au point que les étrangers ne reconnaissaient plus le triste et pauvre Équateur d’autrefois. La capitale était transformée, les autres villes embellies ; la province d’Ibarra, ensevelie six ans auparavant sous les décombres, sortait de ses ruines. Des écoles s’ouvraient dans les moindres villages, des collèges et des pensionnats dans les centres populeux ; une Université dotée de quatre facultés, une École polytechnique, des musées, des laboratoires; un Conservatoire des beaux-arts, un observatoire astronomique, élevaient Quito au rang des villes les plus illustres du continent américain. L'Équateur offrait le spectacle de l’Italie au temps des Médicis. Et encore n’était-ce là que la fleur et comme le vernis de la civilisation nouvelle qui animait le pays. Le froid égoïsme avait fait place à la charité4 les pauvres, les malades, les lépreux, recueillis dans les hôpitaux, y trouvaient secours et consolation; les orphelins dans les asiles, les jeunes ouvriers dans les ouvroirs, les indiens dans leurs cases, apprenaient à devenir des hommes ; les prisonniers se moralisaient sous l’action bienfaisante de la religion; les sauvages de l’Orient eux-mêmes se civilisaient, grâce au dévouement de leurs zélés missionnaires; sur toutes les routes de Quito à Guayaquil, à Manabi, aux plages d’Esmeraldas, des milliers d’ouvriers travaillaient à relier le plateau des Andes aux rivages de l’Océan. Encore quelques années, on aurait vu l’agriculture et l’industrie enrichir ce pays, des émigrants défricher ses bois, des chemins

de fer sillonner ses vastes haciendas. L’avenir s’ouvrait aux plus magnifiques perspectives, d’autant plus que l’Equateur, si troublé jusque-là, jouissait depuis ces six années de la paix la plus parfaite, lorsque la Révolution décida d’en finir avec son-implacable ennemi.

La franc- maçonnerie se chargea de l’exécution. Pour cette secte impie, c’était une vengeance personnelle. Le concordat de 1862, en répudiant le libéralisme, avait brisé son grand moyen d’action contre l’Eglise. Proscrite comme un fléau public par la constitution de 1869; clouée au pilori dans 4a personne de Victor-Emmanuel par la protestation de 1871, sa rage satanique ne connut plus de bornes quand elle vit, en 1873, la nation tout entière se donner au Sacré- Cœur, et son glorieux chef à genoux devant le Christ libérateur. Dès lors Garcia Moreno fut condamné à mort par le grand conseil de l’ordre maçonnique. « On m’avertit d’Allemagne, écrivait en 1873 le président, que les loges de ce pays ont ordonné à celles d’Amérique de remuer ciel et terre pour renverser le gouvernement de l’Équateur ; mais si Dieu nous protège et nous couvre de sa miséricorde, qu’avonsnous à craindre?»

La conjuration formée, tous les journaux de la secte, en Europe comme en Amérique, s’unirent pour déshonorer la y ictime et préparer le monde à la voir tomber sans trop de surprise. Une inondation de pamphlets fondait sur l’Équateür comme une provocation incessante à l’assassinat. Les journaux du Pérou annoncèrent au mois d'octobre 1873 que le crime était consommé.

En 1874, aux approches de l’élection présidentielle, les conjurés essayèrent d’intimider les électeurs par une recrudescence d’injures et de menaces contre Garcia Moreno. L’un écrivait de Lima : « La nation qui a exterminé les tyrans, possède assez d’énergie pour s’affranchir du plus détestable despotisme. Que le féroce terroriste et ses complices tremblent devant la juste indignation du peuple souverain. » Le blasphémateur Montalvo, dans un écrit intitulé : La Dictature perpétuelle, traita Garcia Moreno de tyran, de voleur, d'anthropophage. » Il présenta l’Équateur comme un vaste couvent d’idiots, au milieu duquel se dresse un échafaud en

permanence. Mais ces fureurs sauvages n’eurent d’autre effet que d’assurer la réélection du seul homme capable de tenir tête à de pareils énergumènes. Sans promesses ni menaces, sans excitation d’aucune sorte de la part des autorités, ainsi que l’avait voulu Garcia Moreno, le peuple se prononça librement et spontanément en faveur du président.

A partir de ce jour, les conjurés préparèrent leurs poignards; les bruits d’un assassinat prochain prirent même tant de consistance que beaucoup de personnes se crurent obligées d’exposer leurs craintes à Garcia Moreno et de lui conseiller des mesures de prudence. Mais jamais on ne parvint à faire entrer dans son âme un sentiment d’inquiétude. Il répondit à un religieux chargé de lui traiismettre une communication très grave : « Je vous suis reconnaissant de votre charitable avis, bien qu’il ne m’apprenne rien de nouveau. Certains hommes, je le sais parfaitement, désirent ma mort ; mais ces mauvais désirs, engendrés par la haine, ne sont préjudiciables qu’à ceux qui les forment. Dites à la personne dont vous tenez ces renseignements que je crains Dieu, mais Dieu seul. Je pardonne de bon cœur à mes ennemis; je leur ferais du bien si je les connaissais et si j’en avais l’occasion. » Don Ignacio lui signala un agent de la secte, dénoncé comme en voulant à sa vie : « Je ne fais aucun cas, répondit-il, de ces misérables dénonciations, et je regarde avec un profond mépris les agissements de ces scélérats. Depuis longtemps ils m’auraient rendu fou si j’avais attaché la moindre importance à leurs intrigues. »

Surtout il n’ entendait pas qu’on eût l’air d’implorer pour lui la pitié de ces vils assassins. Un jour le rédacteur du National, Proano. qui combattait pied à pied les ennemis du président, sous l'empire de je ne sais quel pressentiment, montra ces Caïns se ruant sur l’innocent Abel. « Or, disaitil, quand Abel vit son frère prêt à l’immoler, il exhala sa triste plainte : Frère, pourquoi me tuer? Nous sommes sortis du même sein, et si mes offrandes ont été préférées aux tiennes, ce n’est point par ma faute. Si Dieu avait accepté ton présent, je n’en eusse point été jaloux. Caïn se précipita sur le pauvre Abel et lui donna la mort. Abel lui pardonna, mais son sang n’en cria pas moins vengeance au ciel.

Frappez donc, 6 Caïns, frappez votre victime ; mais sachez que Dieu JLa vengera. » — « Ce ton me déplaît, dit Garcia Moreno à l’écrivain. Ce n’est point là le langage d’un gouvernement qui fait le bien sans craindre qui que ce soit. Si ces bandits ont l’envie de me tuer, qu’ils viennent : ils ne nous immoleront pas comme de timides brebis; nous leur disputerons le terrain pied à pied, et nous entreprendrons une nouvelle croisade pour la sainte cause. Dieu sera notre bouclier contre les traits de l’ennemi. Si nous succombons, rie*» de plus désirable, ni de plus glorieux pour un catholique : notre récompense sera éternelle*. »

Avec cette confiance en Dieu qui ne se démentit jamais, Garcia Moreno continua ses œuvres sans s’inquiéter de l’orage qui grondait sur sa tête. A peine réélu, il combina des plans nouveaux, cherchant les meilleurs moyens d’utiliser cette troisième présidence pour le bien public. Dans un entretien intime avec le rédacteur du National, son confident et son ami, il exposait ainsi ses idées sur l’avenir : « Quand je medécidai, en 1831, à intervenir dans la politique du pays, je considérai que la République, pour s’ouvrir une ère de véritable prospérité, avait besoin d’une triple période de juste et sage administration ; période de réaction, période d’organisation, période de consolidation. Ma première présidence eut un caractère de réaction contre les maux qui accablaient la patrie, et comme ces maux invétérés avaient pénétré profondément tout le corps social, il me fallut quelquefois, à ma grande douleur, employer la violence pour les extirper. La seconde présidence que j’achève, consacrée tout entière à l’organisation du pays, n’a plus requis les moyens violents. Mes ennemis eux-mêmes reconnaissent la modération et le tempérament avec lesquels j’ai gouverné la nation. Si la divine Providence n’en dispose pas autrement, la troisième période sera une période de consolidation. Les peuples, habitués à l’ordre, au* douceurs de la paix, jouiront d’une plus grande liberté, sous un gouvernement paternel et tranquille. L’avenir de notre cher pays dès lors assuré, je rentrerai dans la vie privée, avec la douce satisfaction d’avoir sauvé le pays

' Collection de documents, Pioano.

et de l’avoir définitivement placé sur la voie du progrès et de la véritable grandeur. »

Hélas ! le Dieu dont les secrets sont impénétrables, en avait disposé autrement, et , ces l’êves du grand chef chrétien allaient s’évanouir dans un coup de foudre. Déjà les maçons d’Amérique avaient envoyé des représentants du Chili, du Pérou, de l’Equateur et de la Colombie à Lima, la cité maçonnique par excellence, pour désigner les sicaires et leur fournir les moyens pour remplir leur criminelle mission. Peu de temps après, les habitants de Quito remarquèrent, non sans inquiétude, que plusieurs jeunes exaltés se réunissaient chaque soir chez le ministre du Pérou. Des lettres mystérieuses leur arrivaient par des voies détournées . Tous, plus ou moins ennemis de Garcia Moreno, débitaient de pompeuses tirades en l’honneur de la liberté. A leur tête, on distinguait l’avocat Polanco, jeune homme de bonne famille, ruiné par suite de mauvaises affaires et surtout de mauvaises mœurs. Entré dans la vie religieuse dans l’espoir que le couvent paierait scs dettes, il y affectait des airs de vertu qui ne l’empêchèrent pas d’être expulsé. 11 se rabattit alors sur le président, dont il était autrefois le serviteur dévoué, mais n’ayant pu en obtenir les faveurs qu’il sollicitait, il lui jura une haine implacable. Après lui venait Moncayo, personnage de basse extraction, mais hautain et orgueilleux. Soutenu par la bourse du président il avait aussi passé plusieurs années dans une communauté religieuse avant de chercher fortune dans le monde. Il comptait sur son ancien protecteur, mais le président, peu sympathique aux défroqués, resta sourd à toutes ses requêtes. Emporté par son ressentiment, Moncayo jura de se venger. Dans ce groupe figuraient encore Campuzano, depuis longtemps lié aux conspirateurs, Roberlo Andrade et Manuel Cornejo, tous deux pervertis par les abominables écrits de Montalvo. Andrade, fils d’un paysan d’Ibarra, pauvre étudiant en droit, se croyait un nouveau Brutus. Il avait dessiné sur une page de son portefeuille le portrait de Garcia Moreno assassiné et du P. Terenziani décapité. Pour cet esclave des francs- maçons, Garcia Moreno devait périr pour avoir pratiqué la tyrannie, et le P. Terenziani pour l'avoir

enseignée dans son cours de législation. Recruteur d’assassins, c’est lui qui avait entraîné Cornejo dans le complot en lui affirmant qu’un chef de corps, le commandant Sanchez, seconderait les conjurés avec les forces dont il disposait. Cornejo, jeune homme, honnête jusque-là, épris autrefois d’enthousiasme pour Garcia Moreno au point de lui former avec d’autres jeunes gens une escorte d’honneur, oublia sa famille et ses principes pour s’attacher à ses détestables compagnons. Enfin venait le malheureux Rayo qui, lui aussi, avait tour à tour aimé et détesté le président. De famille pauvre, il avait quitté la Nouvelle-Grenade, sa patrie, pour servir, en qualité de mercenaire dans les troupes de l’Equateur. C’était un de ces chrétiens étranges, qu’on voit un jour agenouillés dans une église, priant avec une piété d’ange, puis le lendemain brandissant un poignard. Après lui avoir confié des fonctions importantes au Napo, Garcia Moreno l’avait destitué par suite de ses malversations. Devenu simple sellier pour gagner sa vie, au lieu de s’accuser de sa chute, Rayo ne pensa plus qu’à se venger du président.

Tels étaient les instruments choisis par la secte pour exécuter son affreux dessein. Les conciliabules nocturnes de ces jeunes gens paraissaient très suspects au peuple et à Garcia Moreno lui-même, quand arriva subitement du Pérou un autre personnage, originaire de Guatemala, dont les allures étranges attirèrent son attention. Cet individu, nommé Cortès, s’introduisit à Quito sous les apparences de la pauvreté, et bientôt, au grand étonnement de la ville, on le vit aussi fréquenter assidûment les salons du ministre péruvien. Lié d’amitié avec les hôtes habituels de l’ambassade, il passait son temps à chanter des hymnes à la liberté et à déclamer contre les despotes. Un jour il poussa si loin ses violences et ses insolents propos que Garcia Moreno lui signifia d’avoiràquitter immédiatement le territoire delà République. On soupçonna, non sans motif, que cet envoyé du Pérou avait pour mission de distribuer les rôles aux principaux acteurs du drame. Ceux-ci n'en continuèrent pas moins avec leurs affidés de Lima des correspondances secrètes, qu’ils dérobaient aux investigations de la police, grâce aux subterfuges les plus audacieux. L’aide de camp de Garcia Moreno lui pré-

sente un jour certaines lettres déposées sur son bureau pour recevoir l'estampille du gouvernement. Soupçonnant une fraude, le président brise l’enveloppe, et trouve l’adresse d’Urbina. C’était une communication des révolutionnaires avec leur chef du Pérou. Mgr Vanutelli, délégat apostolique, se trouvait à Guayaquil au mois de juillet 187a prêt à s’embarquer pour l’Europe. Ayant ouvert un paquet de lettres expédiées de Lima à son adresse, il lut sur une seconde enveloppe le nom de l’avocat Polanco, qu’il ne connaissait pas, et auquel il envoya, par l’intermédiaire d’un jésuite, des lettres contenant probablement les dernières instructions des loges.

On ne pouvait plus se dissimuler que le danger était proche, et l’on conseillait au président de se mettre en garde contre les assassins. Un prélat de ses amis, de passage à Quito, lui dit dans un entretien familier : Il est de notoriété

publique que la secte vous a condamné et que ses sicaires aiguisent leurs poignards : prenez donc quelques précautions pour sauver votre vie. — Et quelles précautions avez-vous à me suggérer? dit le président. — Entourez-vous d’une escorte. — Et qui me défendra contre l’escorte, car enfin on pourra la corrompre ? J’aime mieux me confier à la garde de Dieu. » Et il ajouta ces paroles du Psalmiste : Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra viqilat qui custodit eam.

C’est dans ces lugubres circonstances qu’il écrivit sa dernière lettre au souverain pontife, lettre dont chaque ligne respire la piété d’un saint et le courage d’un martyr. « J’implore votre bénédiction, Très Saint Père, ayant été, sans mérite de ma part, réélu pour gouverner pendant six années encore cette république catholique. La nouvelle période présidentielle ne commence que le 30 août, date à laquelle je dois prêter le serment constitutionnel, et c’est alors seulement qu’il serait de mon devoir d’en donner officiellement connaissance à Votre Sainteté; mais j’ai Voulu le faire aujourd’hui, afin d’obtenir du ciel la force et la lumière dont j’ai besoin plus que tout autre pour rester à jamais le fils dévoué de notre Rédempteur, le serviteur loyal et obéissant de son Yicaire infaillible.

« Aujourd’hui que les loges des pays voisins, excitées par

l’Allemagne, vomissent contre moi toutes sortes d’injures atroces et d’horribles calomnies, se procurant en secret les moyens de m’assassiner, j’ai plus que jamais besoin de la protection divine, afin de vivre et de mourir pour la défense de notre sainte religion et de cette chère République que Dieu m’appelle à gouverner encore. Quel plus grar 4 bonheur peut m’arriver, Très Saint Père, que de me voir détesté et calomnié pour l’amour de notre divin Rédempteur ? Mais quel bonheur plus grand encore , si votre bénédiction m’obtenait du ciel la grâce de verser mon sang pour celui, qui étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix ! »

Jamais chrétien des premiers siècles aux prises avec les bourreaux n’exprima de plus beaux sentiments. 11 demandait ensuite au Saint Père une double grâce : des religieuses pour l’hôpital des pauvres lépreux, et les reliques du B. Pierre Claver, délaissées à Carthagène. « Votre Sainteté, disait-il, a béatifié cet apôtre de la charité catholique : elle ne voudra pas que ses restes précieux demeurent dans un endroit où personne ne les apprécie ni ne les vénère. Notre pauvre Equateur ne cherche ni ne désire d’autre protection que celle de Dieu : aussi sera-t-il très heureux d’avoir un avocat de plus dans le ciel. »

Le cœur rempli de ces fortifiantes pensées, Garcia Moreno se mit à composer tranquillement le message qui devait être lu, le 16 août, à l’ouverture du congrès. Les avertissements les plus solennels et les plus graves venaient à chaque instant le distraire de ce travail, mais il se remettait immédiatement à l’œuvre avec le plus grand calme. Le 26 juillet, fête de sainte Anne, patronne de sa femme, parmi les cartes adressées à celle-ci, il s’en trouvait une dans laquelle on lui recommandait de veiller sur son mari parce que prochainement les sicaires exécuteraient leurs menaces. A cette occasion, plusieurs de ses amis lui répétèrent encore que, s’il ne prenait garde, il tomberait certainement quelque jour sous le fer d’un assassin. « Eh bien ! leur répondit-il d’un air joyeux, que veut un voyayeur, si ce n’est arriver au terme de son voyage ; un navigateur, si ce n’est saluer les rivages de la patrie? Je ne me ferai point garder; mon sort est en-

tre les mains de Dieu, qui me tirera de ce monde quand et comment il Jui plaira. »

Le 2 août, un religieux lui écrivit de Latacunga que la conspiration ourdie contre lui par les francs-maçons éclaterait sous peu de jours, et qu’il avait entendu prononcer le nom d’un certain Rayo parmi ceux des conjurés. « Rayo ! s’écria Garcia Moreno, c’est une infâme calomnie. Je l’ai vu communier il y a peu de jours : un chrétien n’est point un assassin ! » Cet homme avait su cacher son ressentiment, et le président se défiait si peu de lui que, se proposant de faire une promenade à cheval avec son fils, le 10 août, fête de l’Indépendance, il avait commandé à Rayo- une selle pour le petit Gabriel.

Le 4 août, il écrivit une dernière lettre à son ami Jean Aguirre, dont il avait fait, dès ses années de collège, son compagnon intime. Quelques mois auparavant, au moment de partir pour l’Europe, Jean Aguirre était venu lui faire ses adieux. Après un long entretien, dans lequel il se montra très expansif, Garcia Moreno reconduisit son ami jusqu’à la porte et lui dit en le serrant sur son cœur : « Nous ne nous reverrons plus, je le sens, c’est notre dernier adieu ! » Puis il se détourna pour cacher ses larmes et lui cria une dernière fois : Adieu! nous ne nous reverrons plus. » Le 4 août, après lui avoir rappelé ces pressentiments, il ajoutait : « Je vais être assassiné ; je suis heureux de mourir pour la foi : nous nous reverrons au ciel. »

Le S août, il s’entretenait avec son Conseil d’Etat du complot qui défrayait toutes les conversations. Don Vincente Piedrahita lui avait écrit de Lima que dans cette ville on regardait l’assassinat comme un fait accompli. A Quito, du reste, le chef de la police était sur la piste des principaux conjurés et de leurs complices. Comme on ne prenait aucune mesure pour déjouer leurs plans, les conseillers d’État l’exhortèrent encore à se précautionner contre le danger, mais il soutint qu’il était impossible d’éviter le poignard de l’assassin acharné à sa victime, toujours en embuscade et prêt à frapper au moment et à l’endroit où on l’attend le moins. « Les ennemis de Dieu et de l’Église peuvent me tuer, ajouta-t-il, Dieu ne meurt pas! » Vers le soir, voulant terminer

son message au congrès, il avait donné l’ordre à son aide de camp de ne recevoir qui que ce fût, quand un prêtre se présente et demande à voir le président. Sur le refus de l’officier, le prêtre insiste parce que la communication qu’il doit faire ne peut être remise au lendemain. Introduit devant Garcia, il lui tient ce langage : « On vous a prévenu que la franc-maçonnerie avait décrété votre mort, mais on ne vous a pas dit quand le décret serait exécuté. Je viens vous avertir que vos jours sont comptés, et que les conjurés ont résolu de vous assassiner dans ,1e plus bref délai, et peut-être demain s’ils en trouvent l’occasion. Prenez vos mesures en conséquence. — J’ai reçu déjà bien des avertissements semblables, répondit le président, et j’ai vu, après avoir mûrement réfléchi, que la seule mesure à prendre, c’est de me tenir prêt à paraître devant Dieu. » Et il continua son travail comme si on lui eût annoncé une nouvelle sans importance. On remarqua cependant qu’il passa en prières une partie de la nuit.

Le lendemain 6 août, fête de la Transfiguration de Notre- Seigneur, vers six heures du matin, il se rendit selon sa coutume à l’église Saint-Dominique, pour y entendre la messe. C’était le premier vendredi du mois, jour spécialement dédié au Sacré-Cœur. Comme beaucoup d’autres fidèles, le président s’approcha de la sainte table, et reçut le Dieu de l’Eucharistie, sans doute comme viatique de son dernier voyage, car après tant d’avertissements reçus de tous côtés, il ne pouvait se dissimuler qu’il était en danger de mort ; aussi prolongea-t-il son action de grâces jusque vers huit heures.

Les conjurés, dans lesquels nous reconnaîtrons bientôt les hôtes de l’ambassade péruvienne, l’épiaient depuis le matin. Ils l’avaient suivi de loin jusque sur la place Saint-Dominique, où ils stationnèrent durant la messe, tantôt par petits groupes, tantôt se rapprochant les uns des autres pour se communiquer leurs observations. On conjectura qu'ils voulaient l’assaillir au sortir de l’église, mais qu’un obtacle imprévu, peut-être le concours assez nombreux des fidèles, les empêcha d’effectuer leur dessein. Le président rentra tr&nnuillement chez lui, passa quelque temps au milieu de sa

famille, puis se retira dans son cabinet pour mettre la der* nière main au message dont il voulait, ce même jour, donner communication à ses ministres.

Plan partiel de Quito f Le théâtre clu crime.

A Palais du Gouvernement. — B Palais Archiépiscopal. — C Cathédrale. — D Hôtel de Ville. — E Université. — F La Monnaie. — G Les Jésuites. — II Collège St-Louis.

Vers une heure, muni du précieux manuscrit qui devait être son testament, il sortit, avec son aide de camp pour seren-

dre au palais, il s’arrêta en chemin chez les parents de sa femme, dont la demeure touchait à la Plaza May or. Ignatio de Alcazar, qui l’aimait beaucoup, lui dit avec tristesse : « Vous ne devriez pas sortir, car vous ne pouvez ignorer que vos ennemis observent tous vos pas. — Il n’arrivera, réponditil, que ce que Dieu permettra. Je suis dans ses mains en tout et pour tout. » Comme la chaleur était extrême, il prit alors je ne sais quelle boisson qui le mit subitement en transpiration et le força de boutonner sa redingote, circonstance insignifiante, mais qu’il importe de relever. Quelques instants après, on le vit se diriger vers le palais du gouvernement, toujours suivi de l’aide de camp Pallarès.

A ce moment, les conjurés se trouvaient réunis dans un café attenant à la place, d’où ils observaient les démarches de leur victime. Dès qu’ils l’aperçurent, ils sortirent les uns après les autres et s’embusquèrent derrière les colonnes du péristyle, chacun au poste assigné par leur chef Polanco, lequel se transporta de l’autre côté de la place pour écarter les obstacles et parer à tout évènement. Il y eut alors pour les meurtriers un moment de terrible angoisse. Avant d’entrer au palais, le président voulut adorer le Saint-Sacrement exposé dans la cathédrale 1 . Longtemps il resta agenouillé sur les dalles du temple, absorbé dans un profond recueillè j ment. Comme à l’approche des ténèbres les objets créés disparaissent et la nature se repose dans un calme solennel, Dieu, à ce moment suprême, écartant de l’âme de son serviteur tout souvenir des êtres créés, l’attirait doucement au repos de la céleste union. L’un des conjurés, Rayo, impatienté d’un retard qui pouvait devenir périlleux, fit dire au président par un de ses complices qu’on l’attendait pour une affaire pressante. Garcia Moreno se leva aussitôt, sortit de l’église, gravit les marches du péristyle, et déjà il avait fait sept ou huit pas vers la porte du palais, lorsque Rayo qui le suivait, tirant de dessous son manteau un énorme ,outelas 2 , lui en asséna un coup terrible sur l’épaule. « Vil assas-

4 La cathédrale et le palais du gouvernement forment un des angles de la Plaza Mayor.

2 Appel,} dans le pays Mochele

sin ! » s'écria le président en se retournant et en faisant d’inutiles efforts pour saisir son révolver dans sa redingote fermée; mais déjà Rayo lui avait fait à la tète une large bleS-

Assassinat de Garcia Môreno

sure, pendant que les autres conjurés déchargeaient sur lui leurs révolvers. A ce moment, un jeune homme qui se trouvait par hasard sur la plate-forme, voulut saisir le bras de Rayo,

mais blessé lui-même et à bout de force, il dut lâcher prise. Percé de balles, la tête ensanglantée, l’héroïque président se dirigeait néanmoins, tout en cherchant son arme, vers le côté d’où partaient les balles, lorsque Rayo d’un double coup de son coutelas, lui taillada le bras gauche et lui coupa la main droite, de manière à la détacher presque entièrement. Une seconde décharge fit chanceler là victime, qui s’appuya contre la balustrade et tpmba sur la place d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Étendu sur le sol, le corps tout sanglant, la tête appuyée sur son bras, le moribond était sans mouvement, quand Rayo, plus féroce qu'un tigre, descendit l’escalier du péristyle et se précipita sur lui pour l’achever. « Meurs, bourreau de la liberté ! criait-il, en lui labourant la tête avec son coutelas. — Dieu ne meurt pas ! murmura une dernière fois lè héros chrétien, Dios no muerel »

Cependant le bruit des coups de feu attire les curieux aux fenêtres en même temps que la panique envahit tous les cœurs. Fonctionnaires et serviteurs se barricadent dans le palais, croyant qu’une iande d’émeutiers montent pour les égorger. L’aide de camp Pallarès court à la caserne chercher du renfort pendant que Polanco, Cornejo, Andrade, et autres meurtriers s’enfuient au plus vite en criant : « Le tyran est mort! «Les femmes se précipitent hors des boutiques établies sous le péristyle et poussent des cris lamentables autour du président couché par terre et baigné dans son sang. La place se remplit de personnes effarées, de soldats cherchant les assassins, de prêtres qui arrivent en toute hâte de la cathédrale pour donner au blessé, s’il respire encore, les derniers secours de la religion. Il ne peut répondre à ceux qui lui parlent ni faire le moindre mouvement, mais son regard trahit un resté de vie ét de connaissance. On le transporte à la cathédrale aux pieds de N.-D. des Sept-Douleurs, et de là dans la demeure du prêtre sacristain pour panser ses plaies béantes : soins inutiles, on s'aperçoit à ses lèvres décolorées et livides qu’il est sur lê point d’expirer. Un prêtre lui demande s’il pardonne à ses meurtriers ; son regard mourant répond qu’il pardonne à tous. Sur lui descend alors la grâce de l’absolution; l’extrême-onction lui est administrée au milieu des larmes et des sanglots de l’assistance, et il expire

sanglante épouvantait la foule assemblée sur la Plaza Mayor. Après l’assassi nat, les conjurés disparurent l’un après l’autre, excepté Rayo qu'une balle destinée au président avait blessé à

la jambe. Il s’éloignait péniblement, espérant encore une révolution radicale, quand il se vit entouré d’un peuple en fureur et de soldats qui menaçaient de le mettre en pièces. Son arrogance alors fit place au trouble et à la frayeur. Aux malédictions de la foule, aux soldats qui s’emparaient de lui pour le traîner à la caserne, il adressait des paroles incohérentes comme celle-ci : « Je n’ai rien fait,... que me voulezvous?... rien!... rien !... » Malgré ses supplications, le flot populaire le refoulait de la place à la rue de la caserne, quand tout à coup un soldat, outré de colère, cria au peuple : « Comment pouvez-vous souffrir devant vos yeux ce lâche assassin? Ecartez-vous de lui. » La foule obéit, et le soldat déchargea son fusil sur le meurtrier qui, frappé à la tête, tomba roide mort. Son cadavre fut piétiné et traîné ignominieusement jusqu’au cimetière où plus tard sa veuve lui fit creuser une tombe. Des chèques sur la banque du Pérou, trouvés dans les vêtements de l’assassin, prouvèrent à tous que la vénérable et vertueuse franc-maçonnerie, pas plus que le grand conseil des juifs, n'épargne les deniers aux Judas qu’elle emploie.

Dans U soirée de ce jour néfaste, le doyen de la faculté de médecine, Guayraud, reconnut officiellement le cadavre du président et en fit l’autopsie. Le martyr avait reçu cinq ou six coups de feu et quatorze coups de l’infâme coutelas, dont l’un avait pénétré jusqu’au crâne. On compta sept à huit blessures mortelles. Sur la poitrine du président se trouvait une relique de la vraie Croix, le scapulaire de la Passion et celui du Sacré-Cœur de Jésus ; à son cou, pendait un chapelet auquel était attachée une médaille, représentant d’un côté le pape Pie IX et de l'autre le concile du Vatican. L’effigié de Pie IX était teinte du sang de Garcia Moreno, comme, pour marquer par ce touchant symbolisme que l’amour de l’Eglise et de la Papauté avait causé la mort du glorieux martyr. On trouva également sur lui un agenda tout noirci de ses notes journalières. Sur la dernière page, il avait, ce jour-là même, tracé au crayon trois mots qui suffisent pour peindre l’âme d’un saint : « Mon Seigneur Jésus-Christ, donnez-moi l’amour et l’humilité, et faites-moi connaître ce crue je dois faire aujourd’hui pour votre service. » En répon-

se de cette généreuse demande, Dieu réclama le sang du héros chrétien, et certes, il le versa de grand cœur, comme il l’écrivait à Pie IX un mois auparavant, « pour celui qui étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix. » Si maintenant l’on demande pourquoi Dieu laisse ainsi répandre par des criminels le sang d’un de ces hommes créés tout exprès, ce semble, pour la régénération de son pays et le triomphe de l’Église, il faut répondre que Dieu se platt surtout à glorifier ceux qui toujours ont confessé la vérité. Or la suprême gloire, c'est de sceller de son sang cette vérité qu’on a défendue par ses paroles et par ses actes. Dieu donna cette gloire à son Fils, il l’a donnée aux martyrs, il l’a donnée à Garcia Moreno. Quant au monde, si Dieu lui enlève ses libérateurs, c’est que trop souvent le monde ne s’en montre pas digne. Combien de chrétiens ont repoussé Garcia Moreno, bafoué ses principes, entravé son œuvre au nom du libéralisme? N’est-il pas juste que Dieu, pour les punir, les livre à la tyrannie libérale? Mais le peuple, si dévoué à Garcia Moreno, ne nléritait pas ce châtiment? Non sans doute, mais que le peuple se rassure : de même que le sang des martyrs fut une semence de chrétiens, le sang de Garcia Moreno produira non seulement à l’Équateur, mais daps d’autres nations, des défenseurs du peuple et de l’Église. L’homme meurt, mais Dieu ne meurt pas. Dios no müere.

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